Les 18 Chorals de Leipzig & Variations canoniques

Martin Gester, orgue Thomas (2023) de l’église Saint-Loup de Namur, Belgique

TEXTE FRANÇAIS (1)
Durée : 1h 32″, 48′ 46″
Paraty 2025005, 2025
Un parcours de chef et de soliste

Singulière et sélective, la discographie de Martin Gester est aux antipodes de celles de nombre de ses pairs explorant de façon plus ou moins systématique le « grand répertoire », qu’il n’ignore pas pour autant. En tant que chef et fondateur, en 1990, de l’ensemble Le Parlement de Musique, Martin Gester a enregistré nombre d’œuvres rares des XVIIe et XVIIIe siècles, auxquelles répondent des albums solistes à l’orgue – ou au clavecin, dont A due cembali – Caprices… avec Aline Zylberajch (clavecins et orgue positif, K 617, 2011) ou la Clavier-Übung I de Bach : splendide intégrale des Six Partitas BWV 825-830 (Ligia, 2014) assortie d’un texte de l’interprète mettant en perspective les claviers de Bach, riche d’enseignements pour l’ensemble de sa musique.
Le « grand répertoire » fut abordé en 1984 à Saint-Martin de Colmar avec les derniers Préludes et fugues de Bach (BWV 544, 546, 548, 547), LP paru l’année suivante chez Pamina puis repris en CD en 1995. Le Parlement de Musique fut aussi mis à contribution pour certaines de ses gravures Tempéraments (Radio France) : Lebègue (Pièces d’orgue et Motets) et Une nuit de Noël (Brossard, Daquin, Balbastre, Dandrieu, Lebègue) à Saint-Michel-en-Thiérache – de même que le Livre de Dumage (+ motets de De Lalande), Opus 111 ; Johann Ulrich Steigleder à Bolbec (fameuses 40 Variations sur le Choral Vater unser) ; Georg Muffat à Saint-Antoine-l’Abbaye (Toccate 1, 6, 7, 8, 11 & Passacaglia, Concerti da chiesa) ; « motet-cantate » de Bach Tilge, Höchster meine Sünden BWV 1083, version germanisée, augmentée et réorchestrée du Stabat Mater de Pergolèse, complétée de pièces pour orgue (Silbermann de la Petrikirche de Freiberg – nouvel ut mineur BWV 546). La singularité de sa discographie transparaît aussi dans une version passionnante des Sonates en trio BWV 525-530 de Bach sous la forme de Six Concerts en trio pour divers instruments, à savoir, dans l’ordre des Sonates : flûte, violon et continuo ; 2 violons et continuo ; violon et clavecin ; orgue positif et clavecin ; orgue positif, viole et continuo ; flûte, violon, viole et continuo. Paru chez Assai en 2002 (222442-MU750), cet album explore de manière féconde les liens entre clavier soliste et musique de chambre. Avec Le Parlement de Musique, Martin Gester a par ailleurs signé chez Accord trois albums concertants à l’orgue Westenfelder de Fère-en-Tardenois : Vivaldi (+ Bach), Sammartini, Johann Christian Bach & W.A. Mozart.
Les 18 Chorals de Leipzig & Variations canoniques
Si Martin Gester aborde des cycles dont la discographie est déjà considérable, on imagine que cela répond à l’impérieuse nécessité de se confronter à des sommets du répertoire intimement choisis. Dans le texte de la reprise du Bach de Colmar, il écrit à propos du BWV 547 : « La fugue est d’un effet cumulatif impressionnant. Elle emploie des moyens analogues à ceux du prélude, y ajoutant à partir de l’entrée de pédale l’augmentation, dont l’effet est particulièrement saisissant, s’ajoutant à la prolifération des motifs en rectus et inversus, au nombre croissant des voix, à l’instabilité progressive du ton jusqu’aux septièmes diminuées en chaîne, à l’élargissement de l’ambitus jusqu’aux extrêmes pour finir, après le geste dramatique des silences ponctués, par une pédale de tonique rappelant la culmination des Variations Canoniques. » Quatre décennies plus tard, celles-ci couronnent ce double album Paraty, bouclant la boucle à la suite des Chorals de Leipzig (1).
De ces derniers Martin Gester propose l’une des versions les plus toniques et communicatives qui soient, d’un dynamisme musical et spirituel affirmé, étayé de timbres charpentés garants d’une constante et solide clarté. Une version qui sans hâte mais avec quelle énergie et esprit de décision, dans l’affirmation d’un « catéchisme » (au sens de la Clavier-Übung III) proclamé avec conviction, est portée par une foi (musicale) ardente. L’ensemble va inlassablement de l’avant, jusqu’à suggérer une sorte de hiératique danse sacrée : O Lamm Gottes, versus 2-3. Sur cet orgue Thomas découvert dans un récital de Benoît Mernier (sa titulaire, Cindy Castillo, y a gravé L’Offrande musicale de Bach, Ricercar, 2024), Martin Gester apparaît à l’opposé de la récente version d’Emmanuel Le Divellec à Hanovre, sur un autre orgue Thomas esthétiquement comparable mais dans une tout autre acoustique, version avant tout intériorisée et « retenue ». (2)
Chaque page du cycle serait à commenter. Ainsi la Fantasia initiale sur Komm, heiliger Geist : pour dynamiser ce choral BWV 651, le plus monumental du cycle, l’interprète peut compter sur un plenum flamboyant arc-bouté sur un alliage mordant de principaux et mixtures sur anches de pédale – de même pour l’ultime page du recueil proprement dit, BWV 667. Ce mordant affleure dans les principaux qui structurent le BWV 652, dont le chant aéré et généreusement détaché s’élève sur une anche soliste sonore et à la vive carrure. Éloquent contraste avec les fonds presque feutrés et la douce et chaleureuse anche soliste de An Wasserflüssen Babylon, avec toutefois en commun une solide articulation des parties d’accompagnement – constante de cette intégrale – sans cesse relancée par une ornementation « propulsante » sur fond de quasi-inégalité expressive, non réservée à la musique française de même époque. Schmücke dich BWV 654 étonne presque par sa vivacité et son allant, la basse en notes détachées, loin de maintes versions lyriquement contemplatives, le chant toujours altier du choral parlant haut et avec superbe, bien en exergue sans jamais nuire à l’intelligibilité de la polyphonie, à l’instar des Nun danket alle Gott BWV 657, Von Gott will ich nicht lassen BWV 658 ou du troisième Nun komm, der Heiden Heiland BWV 661, vigoureusement projetés.
Les registrations globalement affirmées le sont même dans le cas des « délicats » chorals en trio, qu’il s’agisse du Herr Jesu Christ, dich zu uns wend BWV 655, aux voix plus consonantes que contrastées mais toujours d’un grain individualisé, ou du radieux Allein Gott BWV 664. Nun komm BWV 659 suspend le temps, l’espoir de l’attente faisant jeu égal avec la ferveur volontaire du croyant. Le chant s’élève sur un principal à la fois clair et d’une certaine douceur et sérénité. L’idée de contraste sous-tend l’ensemble du cycle, comme l’atteste dans la foulée le mélange adopté pour l’étrange Nun komm BWV 660 à deux basses sur fonds/anche douce, le chant sur mutations opulentes et mordantes. On note dans les Allein Gott BWV 662-663 un allant toujours prononcé mais aussi des registrations pour les voix d’accompagnement d’une singulière présence, dans un parfait jeu d’équilibre avec le chant sur sesquialtera ou anche soliste, à la fois poétiquement distant et présent.
Quant à l’orgue Thomas, il arbore tout au long de cette proclamation des Chorals de Leipzig le charme de l’ancien, tant l’inspiration des maîtres baroques s’y trouve concrétisée dans l’esprit et la matière, allié à la vigueur d’un instrument néanmoins dans sa prime jeunesse, d’une belle et tonique « verdeur », dans l’ordre du monumental : Organo pleno du dramatique Jesus Christus, unser Heiland, sub communione pedaliter BWV 665, ou de l’intime : registration gambée au début du BWV 666 manualiter – et de Vor deinen Thron BWV 668.






Œuvre prodigieuse entre toutes où la science musicale et une incomparable poésie deviennent pure fusion, les Variations canoniques témoignent ici une séduction puisant également dans la juste évaluation de timbres savamment imbriqués, la perception de chaque ligne vocale, d’une intelligibilité et d’une proximité marquées, s’y révélant optimisée avec délicatesse, des flûtes immatérielles de la Variatio 1, via une gradation de couleurs déclinant mutations et anches douces, jusqu’à la vertigineuse et soudaine amplification finale dans la joie de Noël. Un sommet d’architecture où complexité et clarté rivalisent de grandeur inspirée, en toute « sobriété ».
(1) Chorals de Leipzig & Variations canoniques : texte de présentation de Martin Gester, complété de l’intégralité des textes de chorals en allemand avec traduction française + registrations
https://www.martingester.com/blog/cd/chorals-de-leipzig
(2) CD Benoît Mernier à Saint-Loup de Namur (19 janvier 2025)
https://orgues-nouvelles.org/benoit-mernier/
« Les Chorals pour orgue du Manuscrit de Leipzig » par Emmanuel Le Divellec (22 janvier 2025)
https://orgues-nouvelles.org/johann-sebastian-bach-1685-1750/
Les 18 Chorals de Leipzig & Variations canoniques – Martin Gester, 2 CD Paraty
http://paraty.fr/portfolio/bachles-18-chorals-de-leipzig/
Site de Martin Gester et du Parlement de Musique
https://www.martingester.com
Orgues Thomas (tribune et nef) de Saint-Loup de Namur
https://www.orguesthomas.com/INSTRUMENTS/Dernière-inauguration
https://orguesdesaintloup.be/a-propos-des-orgues
> Photo N&B de Martin Gester : © Pascal Bastien
> Photo couleur de Martin Gester : © DR / site de l’interprète
> Photos de l’orgue de Namur : © Isabelle Françaix / site Orgues Thomas (Clervaux, Luxembourg)




























































































