Jean-Baptiste Courtois, orgue Yves Fossaert (2021) de lโรฉglise Notre-Dame-de-lโAssomption de Vouvant (Vendรฉe)
LIVRET FRANรAIS Durรฉe : 1h 08′ 05″ Chanteloup Musique, Collection Orgue et Musique ร Vouvant OMV 004, 2024
Grande Piรจce symphonique FWV 29 Priรจre FWV 32 Choral nยฐ3 FWV 40 Fantaisie en la majeur FWV 35
Lโorgue Yves Fossaert de Vouvant
Orgue Yves Fossaert : ยฉ Orgue et Musique ร Vouvant (site Internet)
รvoquรฉ lโรฉtรฉ dernier ร lโoccasion dโun sรฉduisant et insolite programme soliste et chambriste autour dโรric Lebrun (1), cโest dans le rรฉpertoire romantique-symphonique que nous revient, trรจs convaincant, lโorgue gรฉnรฉreusement polyvalent de Vouvant. Rappelons que lโinstrument voulu par Yves Rousseau est au cลur dโune saison musicale et pรฉdagogique qui, comme chaque annรฉe depuis 2021, ne laisse dโimpressionner : Fรชte des Plantes avec la classe dโorgue dโรric Lebrun ร Saint-Maur-des-Fossรฉs (17 mai), Trompettes en fรชte avec des รฉlรจves des รcoles intercommunales de musique du pays de Fontenay-Vendรฉe (12 juin), Fรชte de la Musique avec Olivier Houette (CRR et Clicquot de Poitiers) le 21 juin, puis la saison proprement dite de concerts : The Brothers โ Jonathan et Tom Scot ร lโorgue et au piano (9 juillet), Jan Liebermann (16 juillet), 4รจme รฉdition de lโAcadรฉmie lyrique (19 juillet), Michel Bourcier (cathรฉdrale de Nantes, 23 juillet), Vรฉronique Le Guen (Saint-Sรฉverin, Paris, 30 juillet), Nathan Laube (Eastman School of Music, University of Rochester, รtat de New York, 6 aoรปt), Louis Alix (Saint-Nicolas-des-Champs, Paris, orgue et clavecin, 13 aoรปt), Virgile Monin (organiste en rรฉsidence ร Vouvant, 20 aoรปt), enfin Yves Rechsteiner (directeur artistique du Festival Toulouse les Orgues, 27 aoรปt).
Jean-Baptiste Courtois joue Cรฉsar Franck
Jean-Baptiste Courtois : ยฉ DR
Cโest aprรจs avoir รฉtudiรฉ lโorgue auprรจs de Jean Langlais, qui enregistra en 1963 ร Sainte-Clotilde une intรฉgrale des Douze Piรจces de Franck (reprise en 1996 par GIA Publications, Chicago, rรฉf. CD 272-1/2), mais aussi dโAndrรฉ Fleury que Jean-Baptiste Courtois โ dont cโest, รฉtonnamment, le premier disque soliste โ fit ses รฉtudes au CNSM de Paris. Il a par ailleurs รฉtรฉ organiste ร Paris, trรจs jeune, du Cavaillรฉ-Coll de Saint-Ignace, puis de lโorgue des Couperin ร Saint-Gervais, jusquโen 2016. Professeur dโรฉcriture au CRR de Lille et ร lโUniversitรฉ Paris-Sorbonne, directeur du Conservatoire dโAntony, il rejoignit en 1995 le CNSMDP, dont il est professeur honoraire, comme directeur du Dรฉpartement des disciplines instrumentales puis professeur de contrepoint.
Franck, Grande piรจce symphonique, extrait (J.B. Courtois ร l’orgue de Vouvant)
Dโun souffle intense et dโun seul tenant, coulรฉ tel un bronze unitaire et vigoureux dโune fluiditรฉ rรฉsultant notamment de la mouvante dynamique de lโinstrumentation, son Franck puissamment articulรฉ est dโune extrรชme vivacitรฉ, dramatisme et caractรจre trรจs volontaire de lโinterprรฉtation tendant vers lโuniversel plus que vers lโintimiste ou le personnellement suggรฉrรฉ. On sโรฉmerveille de ce que permet sous ses doigts cet orgue de seulement dix-huit jeux rรฉels, palette optimisรฉe dโimpressionnante maniรจre par ยซ dโhonnรชtes stratagรจmes ยป (nombreux emprunts et extensions), pour un total de quelque cinquante registres. Tout le reste, ร commencer par le dosage et la rรฉpartition des forces qui ne peuvent รชtre partout au mรชme moment, relรจve de lโart de lโinterprรจte et de la registration, ce dont rendent magnifiquement compte ces pages majeures de Franck, harmonieusement choisies et sonnant dans une ยซ grande ยป acoustique. On goรปtera particuliรจrement la variรฉtรฉ et lโacuitรฉ des jeux de fonds, dโun bel รฉtagement dynamique โ souples crescendos auxquels rรฉpondent de non moins saisissantes et compactes phases decrescendo, ainsi dans la Fantaisie en la, qui referme dans lโapaisement ce rรฉcital Franck โ, mais aussi la puissance enveloppante des jeux dโanches donnant ร cet orgue ร mรชme le sol toute la prรฉsence dโun grand.
Orgue Yves Fossaert : ยฉ Orgue et Musique ร Vouvant (site Internet)
Lโรฉnergie, jusquโร une certaine extravagance, est ici le maรฎtre mot, avec une sensation dโimpulsive prise de risque dans lโesprit du concert โ dรจs la Grande Piรจce symphonique, dโun mouvement irrรฉsistible et dโune expressivitรฉ rรฉsolue, mais aussi souple et chantante. Un Franck aux antipodes de lโimage respectueusement lรฉnifiante du Pater Seraphicus. Jeu et texte nโen sont pas moins dโune vive lisibilitรฉ, ainsi dans le Choral nยฐ3, impรฉrieux dans ses sections volubiles, dโun lyrisme sobre mais affirmรฉ dans celles de contraste et le ยซ mouvement ยป mรฉdian, avec ce quโil faut dโagogique pour retenir ou nourrir le discours, dโune vraie continuitรฉ. Lโinterprรจte puise aussi dans la profondeur des timbres de quoi affirmer une prรฉsence qui respire (la perspective symphonique bรฉnรฉficiant de lโefficacitรฉ de deux plans sonores expressifs, dont celui de Rรฉsonnance ร double bascule, lequel sโouvre vers la nef et vers lโarriรจre, alors presque comme un Fernwerk), jusque dans une Priรจre รฉloquenteet des plus prenantes, souplement charpentรฉe et dont le chant altier va inlassablement de lโavant.
Orgue Wenner-GรถttyโCommailleโCogez (1864โ1881โ2005) de lโรฉglise Saint-Vincent de Preignac (Gironde)
LIVRET FRANรAIS / ANGLAIS Durรฉe : 1h 10′ 43″ CD ROB Records RR008, 2025
ลuvres de George Frideric Handel, Georg Bรถhm, Anonyme, John Eccles, Johann Sebastian Bach, Johann Caspar Ferdinand Fischer, Jean-Philippe Rameau, Claude Balbastre, Jean-Joseph Cassanรฉa de Mondonville, Christoph Willibald Gluck, Wolfgang Amadeus Mozart
Une dynamique bordelaise
Si les contraintes budgรฉtaires de toutes natures vont croissant dans nos รฉconomies, lโorgue connaรฎt pourtant en France une pรฉriode รฉtonnamment faste ร travers dโambitieux projets emblรฉmatiques (arbre qui certes peut cacher la forรชt, tant de lieux et dโinstruments de moindre renommรฉe รฉtant laissรฉs de cรดtรฉ) : inauguration des orgues restaurรฉs des cathรฉdrales dโAmiens et de Reims, reconstruction, dans les buffets historiques, de ceux des cathรฉdrales de Chartres et de Bordeaux โ ce dernier projet, dโautant plus monumental que lโimmense buffet a รฉtรฉ entiรจrement dรฉposรฉ, รฉtant portรฉ ร bout de bras par Jean-Baptiste Dupont et lโassociation Cathedra (1).
Cette dynamique pourrait avoir encouragรฉ la crรฉation de lโassociation Le Souffle de Notre-Dame de Bordeaux (2), la grande รฉglise du ยซ triangle dโor ยป, avec pour objectif la restauration de lโorgue de chลur dans une esthรฉtique Wenner (1877) รฉlargie, dโusage principalement cultuel et donc pris en charge par la paroisse, puis ร terme du grand orgue, jadis prestigieux et grandement modifiรฉ au fil du temps (3), qui en dรฉpit de la somptuositรฉ du buffet et de la tribune du Godefroy Schmidt de 1785 est dans un รฉtat alarmant sur lequel son titulaire, Pascal Copeaux, nโa de cesse dโattirer lโattention. Le grand orgue relรจve de la Ville, laquelle nโa pas toujours fait preuve (euphรฉmisme) ร lโรฉgard de son riche patrimoine instrumental de lโintรฉrรชt quโil mรฉrite. Une รฉtude devrait รชtre lancรฉeโฆ
Collection discographique Renaissance de l’Orgue ร Bordeaux
Autre aspect de cette dynamique : la nouvelle visibilitรฉ, bien au-delร de lโAquitaine grรขce ร la crรฉation en 2021 de sa propre collection discographique, de lโassociation La Renaissance de lโOrgue ร Bordeaux (ROB). Crรฉรฉe en 1947 avec parmi ses pรจres fondateurs le cรฉlรจbre chanoine Lacaze, organiste de la cathรฉdrale Saint-Andrรฉ, toute une รฉpoque, elle est prรฉsidรฉe depuis 1980 par Philippe Claviรฉ. Ce label sโest donnรฉ pour mission de faire connaรฎtre les orgues de Bordeaux et de la Gironde.
Dโune belle et รฉlรฉgante qualitรฉ รฉditoriale, les livrets bilingues รฉvoquant รฉdifices et instruments, musiciens et rรฉpertoire, elle compte ร ce jour huit parutions dโune extrรชme diversitรฉ en termes de rรฉpertoire. RR001 est en fait la reprise de lโalbum de Francis Chapelet ร lโorgue Dom Bedos (4) de lโabbatiale Sainte-Croix, alors tout juste reconstruit par Pascal Quoirin, gravรฉ en novembre 1997 et alors paru chez K617. ร ne pas confondre avec le CD Aeolus faisant aussi entendre Francis Chapelet (mรชme photo de couverture et mรชmes textes concernant lโorgue, plus complets chez Aeolus), dans un autre programme gravรฉ en mars 1997, soit avant lโinauguration de lโorgue des 23, 24 et 25 mai par Francis Chapelet, Jean Boyer, Jean-Pierre Leguay et Michel Chapuis. RR002 est consacrรฉ au mรชme instrument, mais sous les doigts de son actuel titulaire : Paul Goussot โ dont un extrait de sa superbe transcription dโun Quatuor Parisien de Telemann.
RR003 propose un rรฉcital de Jean-Emmanuel Filet (titulaire ร Bordeaux du Micot-Wenner-Gonzalez de Saint-Seurin, รฉgalement dans un รฉtat prรฉcaire) ร lโorgue Merklin (1869, buffet Micot de 1765) de la basilique Saint-Michel. Relevรฉ et รฉlectrifiรฉ par Schwenkedel ร la fin des annรฉes 1960 โ orgue notamment jouรฉ par Daniel Matrone durant son titulariat โ, il a รฉtรฉ restituรฉ dans son รฉtat Merklin (traction mรฉcanique avec Barker) par Pascal Quoirin, Michel Jurine et Robert Frรจres en 2008-2011.
Lโalbum suivant (RR004) convie ร une premiรจre escapade en Gironde : rรฉcital ยซ Aprรจs un rรชveโฆ ยป de Frรฉdรฉric Blanc ร lโorgue Commaille (1890) restaurรฉ par Alain Faye (2018) de Saint-Vincent de Barsac, dans le Sauternais, ร quelques kilomรจtres au nord-ouest de Langon. Le programme intitulรฉ 70 ans de musique franรงaise (1862-1931) fait de nouveau entendre le Merklin de Saint-Michel, par le regrettรฉ Paul Darrouy, titulaire depuis 1989 et dรฉcรฉdรฉ lโannรฉe derniรจre (RR005). ยซMiroirs ยป de Pierre Offret ร la chapelle de la Madeleine (RR006) illustre un rรฉcent รฉlargissement du patrimoine bordelais : en remplacement de lโinstrument du dรฉbut des annรฉes 1970 signรฉ Organeria Espaรฑola, le facteur Franรงois Delangue (aprรจs avoir relevรฉ lโinstrument prรฉcรฉdent, demeurรฉ insatisfaisant) a restaurรฉ et installรฉ en 2011 un orgue ยซ baroque allemand ยป construit en 1968 par Franz Breil pour lโรฉglise St. Barbara de Reklinghausen (Ruhr). Ces deux derniers albums ont รฉtรฉ commentรฉs par Betty Maisonnat dans le numรฉro 67 dโOrguesNouvelles.
De nouveau Saint-Michel pour le premier titre (RR007) de la collection Les Inรฉdits de ROB Records : concert dโinauguration par Pierre Cogen du grand orgue Merklin restaurรฉ, le 25 septembre 2011. ร la suite du huitiรจme titre, qui nous occupe ici, doit paraรฎtre un neuviรจme album intitulรฉ Carnaval pour deux, par Mรฉlodie Michel et Maximilien Wang (titulaire ร Saint-Ferdinand, Bordeaux) : il fera dรฉcouvrir lโorgue Charles Anneessens (1890) de lโรฉglise Saint-Sauveur-et-Saint-Martin de Saint-Macaire (qui jouxte Langon), reconstruit par Bernard Cogez (2018-2022).
Frรฉdรฉric Rivoal ร lโorgue de Preignac
On a du mal ร sโexpliquer comment le disque a pu ignorer si longtemps un musicien aussi magnifique que Frรฉdรฉric Rivoal, titulaire de lโorgue Blumenroeder du temple du Foyer de lโรme ร Paris et cheville ouvriรจre de lโintรฉgrale des Cantates de Bach donnรฉe dans ce cadre au fil des ans, soliste, chambriste et continuiste hors pair. Hasards de la vie de concertiste et de pรฉdagogue, concours de circonstances, ou bien lโintรฉressรฉโฆ ne lโรฉtait pas ? On comptait ร ce jour deux apparitions au disque : sa contribution en 2004 ร un CD collectif des Amis de l’orgue de Fouesnant (ร lโorgue Saby de lโรฉglise Saint-Pierre), et surtout aux Concertos de Bach pour deux, trois et quatre claviers aux cรดtรฉs de Marie-Claire Alain, Olivier Vernet et Bruno Morin, sur des positifs Aubertin, et du Collegium Baroque dirigรฉ par Nicolas Mazzoleni (Ligia, 2000, rรฉรฉdition 2017). Sauf erreur, le prรฉsent album constitue donc le premier disque soliste de Frรฉdรฉric Rivoal โ et cโest une merveille.
Frรฉdรฉric Rivoal ร lโorgue Blumenroeder du temple du Foyer de lโรme, Paris (ยฉ DR)
รgalement au cลur du Sauternais, la commune de Preignac, limitrophe de Barsac, sโenorgueillit dโune รฉglise du XVIIIe dont la faรงade classique est surmontรฉe dโun clocher ajoutรฉ en 1852, sans hiatus esthรฉtique, par lโarchitecte bordelais Pierre-Paul Courau, lโensemble suggรฉrant une sobre mais sensible rรฉminiscence des Invalides ร Paris. Livrรฉ par le facteur bordelais Georges Wenner (1819-1885), natif de Lorraine et formรฉ chez Callinet ร Rouffach, entrรฉ par la suite chez John Abbey puis Daublaine & Callinet, et son associรฉ Jean-Jacob Gรถtty (?-1873), tuyautier et harmoniste originaire de Suisse, lui aussi passรฉ par lโatelier Daublaine & Callinet, le modeste instrument de Saint-Vincent de Preignac fut lรฉgรจrement augmentรฉ par Auguste Commaille (1839-1909), lui-mรชme sans doute formรฉ ร Bordeaux chez Wenner. Il a รฉtรฉ superbement reconstruit, en conservant quelque 450 tuyaux Wenner-Commaille, par Bernard Cogez et portรฉ ร 26 jeux sur deux claviers et pรฉdale. Entretenu par lโindispensable Alain Faye, lโinstrument ร traction mรฉcanique arbore une esthรฉtique classique richement polyvalente. Sโinscrivant dans un dรฉcor peint ยซ architecturรฉ ยป de grande qualitรฉ, il sonne dans une acoustique ร la fois riche, porteuse et sans doute assez dรฉlicate ร manier.
Orgue de Preignac
Photos de lโorgue de Preignac : ยฉ Maurice Roulleux โ Association de lโรฉglise ร lโorgue de Preignac
Rarement un album, pour les vingt ans de lโinstrument, aura si bien portรฉ son titre : Rรฉjouissance, on ne peut mieux choisi et ร lโimage dโun programme lumineusement festif sous-tendu dโun rythme dโรฉcoute savamment ouvragรฉ, avec en guise de premiรจre partie un habile et รฉclatant florilรจge Haendel. Aux extraits de Concertos pour orgue rรฉpondent des pages provenant dโhorizons divers (oratorio, opรฉra, musique dโorchestre et de chambre), lโensemble, dโune singuliรจre harmonie, arborant un รฉquilibre serrรฉ entre diversitรฉ contrastรฉe et souplesse des enchaรฎnements, extrรชme vivacitรฉ et inspiration de type bel canto baroque. Lโinterprรจte y brosse un gรฉnรฉreux portrait dโinstrument, mis en ลuvre au grรฉ dโune inรฉpuisable faconde tenant ร la maniรจre de le toucher, dโinstrumenter ou de phraser, en somme de faire sonner au clavier la musique si fonciรจrement vocale, tous domaines confondus, delcaro Sassone.
Les piรจces suivantes prolongent ce dรฉploiement de teintes, de textures et de rythmes ร travers dโautres styles, pages dโenvergure ou plus retenues. La chatoyante Ouverture du Pygmalion de Rameau โ transcrit par Balbastre, de mรชme que Mondonville, quand les autres pages transcrites du programme sont le fait de Frรฉdรฉric Rivoal lui-mรชme, maรฎtre adaptateur inspirรฉ : tout ce quโil faut, esprit et lettre fusionnรฉs, sans la moindre redondance ou faiblesse โ introduit une sorte de decrescendo poรฉtique, le faste des fanfares sโeffaรงant devant un lyrisme tant de lโaffect que des timbres, jusquโau climat extatiquement suspendu de la Mรฉlodie de Gluck extraite du Ballet des ombres heureuses dโOrphรฉe et Eurydice. Ce programme enchanteur se referme dans la simplicitรฉ la plus sophistiquรฉe sur le second air de Cherubino des Nozze di Figaro de Mozart, plus vocal que nature, pour ainsi dire sans faรงon mais dโune puretรฉ de style laissant lโauditeur pantois et dรฉlicieusement rรชveur.
Dominรฉ par le Cavaillรฉ-Coll de Saint-Franรงois-de-Sales, en restauration pour trois ans depuis fin 2024 (on se souvient dโun Liszt intimiste de Gabriel Marghieri sur cet instrument, Harmonia Mundi HMN 911640, 1997), le patrimoine de la ville natale de Widor a fait lโobjet dโun dossier dโOrgues Nouvelles (nยฐ67, dรฉcembre 2024) : Balade ร Lyon (1), dont un article du facteur Michel Jurine sur la restauration de lโorgue de Saint-Bonaventure.
Orgue de Saint-Bonaventure : ยฉ Patrick Ageneau
Ce patrimoine a rรฉcemment connu deux temps forts (2) : lโinauguration du Merklin maintes fois retouchรฉ de la primatiale Saint-Jean โ on songe ร รdouard Commette (3) โ, reconstruit par les Ateliers Quoirin et inaugurรฉ en octobre 2022 ; celle, un an plus tard exactement, de lโorgue Michel, Merklin & Kuhn de Saint-Bonaventure, rare tรฉmoin de la facture lyonnaise de lโentre-deux guerres, fonciรจrement symphonique mais polyvalent, prรฉcรฉdemment relevรฉ, en 1985, par Renรฉ Nicolle, Georges Valentin et Charles Meslรฉ : cโest lโorgue que lโon entend dans les Boรซllmann, Franck et Widor (REM) de Patrice Caire, qui en fut titulaire de 1988 ร 1992, ร la suite de Marcel Paponaud, titulaire de 1920 ร 1988 !
Restituรฉ en 2023 dans son รฉtat de 1936 par lโรฉquipe de Michel Jurine (4), ce Michel, Merklin & Kuhn demeure le plus grand orgue dโรฉglise de Lyon (67/III+Pรฉd., 4 249 tuyaux). Le concert dโinauguration, par son titulaire depuis 1992 : Gabriel Marghieri, รฉgalement titulaire depuis 1994 du grand orgue de la basilique du Sacrรฉ-Cลur ร Paris, est disponible sur YouTube (5).
Paysages intรฉrieurs
G. Marghieri, improvisation : Suite 1, Lutte (extrait)
Gabriel Marghieri est dรฉjร prรฉsent au catalogue Hortus ร travers sa cantate En pleine nuit, le soleil (en numรฉrique uniquement, Hortus 219, 2023), par lโensemble vocal Spirito et Nicole Corti, ลuvre faisant intervenir ยซ piano, orgue, clarinette, trombone, percussions… et le carillon de Miribel ยป (6). Rappelons que Nicole Corti dirige รฉgalement lโenregistrement rรฉalisรฉ sur le vif en la primatiale Saint-Jean de Lyon, en 2011, dโune autre ลuvre vocale et instrumentale du compositeur (Gallo CD 1444) : Par-dessus lโabรฎme, ยซ oratorio-cantate ยป sur des textes de Rilke, Suarรจs, Supervielle, Claudel, saint Augustin, Balthasar, saint Jean de la Croix et Pรฉguy (7).
Gabriel Marghieri (ยฉ Pierre Nicou)
Les prรฉsentes improvisations conjuguent formats numรฉrique et physique : en juillet et novembre 2024, Gabriel Marghieri a livrรฉ Sept Suites improvisรฉes ร lโorgue restaurรฉ de Saint-Bonaventure, ยซ publiรฉes en digital en 7 mini-albums, chaque mois de septembre 2025 ร mars 2026 ยป (8) โ sauf erreur, seules six Suites sont disponibles sur le site dโHortus (265 ร 270), soit 36 piรจces, dont 29 ont รฉtรฉ sรฉlectionnรฉes pour cette parution en CD.
Le musicien introduit ses Sept Suites (extraits) par un texte aussi chaleureux et vivant quโรฉvocateur du sens de lโimprovisation, les conditions en รฉtant clairement exposรฉes ainsi que lโรฉtat dโesprit y prรฉsidant, mais nullement le contenu sous-jacent ou lโessence de lโinspiration โ la part de mystรจre, dans la crรฉation, dโune discipline qui exige de la distance. ยซ Il me faut lโavouer tranquillement : au moment dโimproviser, jโignore absolument ce qui va se passer et ne tiens pas ร le savoir, comptant, dans le meilleur des cas, sur lโimpact des premiรจres notes pour que se dรฉroule le reste. Dรฉterminer ร lโavance le maximum dโรฉvรจnements et vouloir sโy tenir ร tout prix ressortirait plutรดt de la composition et nierait la spontanรฉitรฉ, qui est la condition nรฉcessaire pour que la ยซย mayonnaise puisse prendre.ย ยป ยป
Pour lโauditeur malgrรฉ tout dรฉsireux de guider son รฉcoute en sachant de quoi il retourne, les intitulรฉs fournissent des indices, quโil sโagisse de lโรฉvocation dโune forme ou de lโรฉcriture, dโun tempo, de timbres ou encore dโune destination, de mรชme que de puissants et subtils รฉchos de grands improvisateurs sโy trouvent suggรฉrรฉs en filigrane, entre hommage et inspiration, tant Cochereau que Guillou (on peut aussi remonter jusquโร Vierne โ Mรฉditatif, intense) ou Messiaen, et pas seulement parce quโil y est question dโoiseaux โ de quoi tracer une rassurante ascendance trรจs ยซ orgue franรงais moderne et contemporain ยป. Lโagencement sous forme dโยซ extraits de suites ยป laisse envisager un rรฉagencement ad libitum de lโรฉcoute, aucune suite nโรฉtant fermรฉe comme le serait un cycle ยซ complet ยป. ร la libertรฉ de lโinvention rรฉpond implicitement celle dโenchaรฎnements รฉventuellement modifiables, chacun pouvant reformuler la progression de chaque ensemble โ ou รฉcouter chaque piรจce pour elle-mรชme, en dehors de la proposition induite par lโordre des suites.
Ces indices ne touchent cependant guรจre ร lโessentiel, la maniรจre la plus suggestive de pรฉnรฉtrer cet univers foisonnant, au fil duquel se dessine un portrait de lโinstrument lyonnais, restant indรฉniablement de se laisser porter par lโinvention musicale et son entremise instrumentale, brillantissime et dโune maรฎtrise รด combien virtuose (รฉgalement formelle, sans contradiction avec la spontanรฉitรฉ รฉvoquรฉe), poรฉtiquement en quรชte dโune exploration intรฉrieure, comme y invite lโintitulรฉ du recueil. Il en va dรจs lors comme de lโinterprรฉtation de la forme des nuages : chacun y voit ou ici entend ce que sa disposition du moment lui inspire, en rรฉponse ร lโimprovisateur se faisant chamane, ร la jonction du ยซ rรฉel ยป et dโun univers onirique tour ร tour pleinement accessible aux sens ou se dรฉrobant. Ce que Gabriel Marghieri rรฉsume joliment en citant la poรฉtesse Lydie Dattas โ dont le pรจre, Jean รdouard Dattas (1919-1975), fut titulaire de lโorgue de chลur de Notre-Dame de Paris : ยซ โฆqui attend quelque chose ne peut rien recevoir / puisque la beautรฉ vient quand on ne lโattend pas ยป.
CD 1 Jean Guillou 1930-2019 Ballade ossianique nยฐ1 ยซ Temora ยป, op. 8 Franz Liszt 1811-1886 Orpheus (transcription de Jean Guillou) Jean Guillou Pensieri pour Jean Langlais, op. 54 Regard, op. 77 Franz Liszt Prometheus (transcription de Jean Guillou)
CD 2 Franz Liszt Tasso (transcription de Jean Guillou) * Jean Guillou รloge I, op. 52 Franz Liszt Fantaisie et fugue sur BACH (version syncrรฉtique de Jean Guillou) Jean Guillou La Chapelle des abรฎmes, op. 26 Franz Liszt Valse oubliรฉe nยฐ1 (transcription de Jean Guillou)
Vol. 2 โ Colours and Shadows
CDย 1 Jean Guillou 18 Variations, op.ย 3 Wolfgang Amadeus Mozart 1756-1791 Adagio et rondoย enย utย mineur KVย 617ย (arrangement pour orgue de Jean Guillou) Jean Guillou Jeux dโOrgues, op.ย 34ย ** Chamadesย !, op.ย 41ย *
Vol.ย 2 โ CDย 2 Jean Guillou Ballade ossianiqueย nยฐ2ย ยซย Les Chants de Selmaย ยป, op.ย 23 Wolfgang Amadeus Mozart Adagio et fugue en utย KVย 546ย (arrangement pour orgue de Jean Guillou) Jean Guillou Sรคya ou lโOiseau bleu, op.ย 50 Macbeth, le Lai de lโombre, op.ย 84ย *
* premier enregistrement mondial ** de mรชme pour les dix piรจces inรฉdites de lโOp. 34
Passionsโ transcriptions pour orgue de Zuzana Ferjenฤรญkovรก
Ludwig van Beethoven 1770-1827 Grande Sonate Pathรฉtique nยฐ8, op. 13 Wolfgang Amadeus Mozart Adagio en si mineur KV 540 Robert Schumann 1810-1856 Kinderszenen op. 15 : XI. Fรผrchtenmachen, XII. Das Kind im Einschlummern, XIII. Der Dichter spricht Franz Liszt ยซ Tristis est anima mea ยป (de lโoratorio Christus, S. 3) Consolations nยฐ 3, 1, 2 DeuxiรจmeLรฉgende (ยซ Saint Franรงois de Paule marchant sur les flots ยป) S. 175
Zuzana Ferjenฤรญkovรก aux orgues Van den Heuvel (1989) de Saint-Eustache, Paris (Vol. 1, CD/SACD 1 & 2) ; Detlev Kleuker (1981) de Notre-Dame des Grรขces du Chant dโOiseau, Woluwe-Saint-Pierre, Bruxelles (Vol. 2, CD/SACD 1) ; Gonzalez-Dargassies-Klais (1966-1989-2008) de la cathรฉdrale Notre-Dame de la Treille, Lille (Vol. 2, CD/SACD 2) ; Romanus Seiffert (1953-1998-2006-2012-2015) de St. Peter & Paul, Ratingen, Rhรฉnanie du Nord-Westphalie (CD/SACD Passions).
Lโลuvre pour orgue de et par Jean Guillou au disque
En 2013, ร lโoccasion des cinquante ans de titulariat de Jean Guillou, Zuzana Ferjenฤรญkovรก donnait en sept concerts ร Saint-Eustache, ร raison dโun chaque mois, lโintรฉgrale des ลuvres de son maรฎtre, jusquโร Regard op. 77 de 2010, complรฉtรฉes de ses transcriptions publiรฉes (1). Ce mรชme principe a รฉtรฉ retenu pour les quatre premiers CD de lโintรฉgrale Aeolus, reflet dโune longue frรฉquentation de la musique de Jean Guillou. ร noter que la musicienne slovaque avait antรฉrieurement entrepris une intรฉgrale pour MDG (Musikproduktion Dabringhaus und Grimm, Detmold) dont nโa paru, en 2018, que le Vol. 1, toujours disponible (2) : ร Jean Guillou (Fantaisie op. 1, Sรคya ou lโOiseau bleu op. 50, Hymnus op. 72) rรฉpond Moussorgski (Tableaux dโune exposition), Zuzana Ferjenฤรญkovรก jouant lโorgue Stahlhut-Jann de Saint-Martin de Dudelange (Luxembourg).
Peu aprรจs sa nomination ร Saint-Eustache, Jean Guillou commenรงa dโenregistrer, principalement pour Philips, tant le rรฉpertoire que ses propres ลuvres. Les gravures Philips ont รฉtรฉ reprises en 2009 sous label Decca : deux coffrets (8 & 5 CD) intitulรฉs Jean Guillou โ Les premiers enregistrements, 1966-1973. Au tournant des annรฉes 1980-1990, le label amรฉricain Dorian Recordings devint momentanรฉment sa maison de disques : une belle moisson de parutions, dont une intรฉgrale Bach incomplรจtement publiรฉe (5 CD + les Variations Goldberg, repris en coffret en 2010). De retour chez Philips, Jean Guillou entreprit (1991-1998) une intรฉgrale de ses ลuvres, assortie de transcriptions, soit 6 CD, dont plusieurs captations en concert. Son catalogue nโayant cessรฉ de croรฎtre, tout ne saurait bien entendu sโy trouver. Prenant le relais en 2008, les disques Augure (3) ont considรฉrablement enrichi la discographie des ลuvres de Jean Guillou par lui-mรชme, ร lโorgue et au piano, dont une passionnante intรฉgrale des Colloques et Rรฉpliques (2023). On y trouve par ailleurs, cรดtรฉ orchestre, ses deux premiรจres Symphonies, dont lโextraordinaire Judith-Symphonie (4), son ลuvre pour piano par Davide Macaluso (2019) ou encore les seize Concertos de Haendel (2017), Jean Guillou jouant ses propres cadences (publiรฉes). Certaines piรจces ou transcriptions, notamment parmi les derniรจres, nโont toutefois pas รฉtรฉ jouรฉes / enregistrรฉes par Jean Guillou. Signalons que depuis sa disparition, son รฉpouse, Suzanne Guillou-Varga (5), a confiรฉ ร la Bibliothรจque nationale de France la garde de ses manuscrits : un premier ensemble y a รฉtรฉ dรฉposรฉ mi-2019, un second en octobre 2020 โ Fonds Jean Guillou, BnF, Dรฉpartement de la Musique, VM FONDS 185 GLL (6).
Tout compositeur interprรจte de ses ลuvres โ ou encore celles de Jehan Alain rรฉvรฉlรฉes par sa sลur Marie-Claire, qui durant des dรฉcennies insuffla une maniรจre spรฉcifique de les restituer avant que peu ร peu dโautres musiciens ne sโen emparent โ doit ร un moment donnรฉ passer le flambeau aux ยซ interprรจtes ยป au sens plein du terme. Une passation en forme de changement de paradigme qui fait aussi lโintรฉrรชt de ce magistral dรฉbut dโintรฉgrale. La seconde vie dโune ลuvre va de pair avec son entrรฉe dans le rรฉpertoire commun, partagรฉ et non plus domaine exclusif du crรฉateur, quitte au fil du temps ร sโaffranchir de lโinterprรฉtation originelle. Jean Guillou nโagissait pas autrement ร lโรฉgard du ยซ rรฉpertoire ยป. Avec dans le cas prรฉsent un lien si fort entre Jean Guillou, par son enseignement, et Zuzana Ferjenฤรญkovรก, รฉgalement compositrice, que la fidรฉlitรฉ ร lโidรฉe premiรจre est fondamentalement prรฉservรฉe tout en sโengageant vers une mise en ลuvre autre de la musique. Cโest aussi lโheure de vรฉritรฉ pour toute musique, celle de Jean Guillou ayant quant ร elle et depuis longtemps trouvรฉ une place, toujours grandissante, au concert comme au disque, cependant que lโenvergure du projet Aeolus dรฉpasse naturellement les innombrables approches partielles de la musique de Jean Guillou au disque.
Les deux premiers CD sont enregistrรฉs ร lโorgue de Saint-Eustache, magnifiรฉ par la prise de son de Christoph Martin Frommen, comme les autres instruments ici entendus. La toute premiรจre piรจce confirme lโidรฉe de transmission et de libre dialogue entre le maรฎtre et son interprรจte : ยซ Mon premier souvenir de lโรฉglise Saint-Eustache remonte ร lโรฉtรฉ 2001. Cette annรฉe-lร , les masterclasses sโy sont dรฉroulรฉes dans le prolongement de celles de la Tonhalle de Zurich. Nous รฉtions une vingtaine de participants venus de plusieurs pays. Le premier jour de cours a commencรฉ par Bach, puis, le deuxiรจme, jโai jouรฉ la Ballade ossianique nยฐ1 Temora devant Maรฎtre Guillou. Contre toute attente, il ne mโa pas interrompue pendant son morceau : je lโai regardรฉ pendant que je jouais, mais il est restรฉ assis sans bouger. Jโai donc jouรฉ la composition jusquโau bout. Il mโa alors dit : ยซ Je voulais juste entendre la faรงon dont vous la jouez ! Vous voyezโฆ On peut la jouer autrement que je le fais moi-mรชmeโฆ Et cโest merveilleux ! ยป (Je voudrais ici faire remarquer que cela ne signifie certainement pas quโil รฉtait satisfait de tout : il dรฉfendait des convictions fermes lorsquโil sโagissait du rรฉpertoire. Mais pour ses propres ลuvres, non seulement il รฉtait toujours trรจs reconnaissant quโon les joue, mais il aimait encore laisser une grande libertรฉ artistique ร lโinterprรจte). Nous avons encore travaillรฉ sur des dรฉtails dans Temora, mais il nโa pas changรฉ lโidรฉe fondamentale de lโinterprรฉtation. Bien quโencore incertaine ร lโรฉpoque, je crois avoir compris ce que Maรฎtre Guillou essayait de nous transmettre : un artiste peut et doit faire confiance ร sa voix intรฉrieure. Cโest aussi pour cette raison que jโai voulu ouvrir lโenregistrement avec cette ลuvre, et revenir dans cette รฉglise. L’orgue respire toujours le gรฉnie de Jean Guillou, et sa sonoritรฉ dans cette espace particulier quโest lโรฉglise reste inimitable. ยป Et lโinterprรจte de conclure ainsi lโintroduction ร sa passionnante prรฉsentation des ลuvres : ยซ Je souhaite รฉgalement montrer que cette musique a le pouvoir de devenir un rรฉpertoire classique : un rรฉpertoire qui peut รชtre apprรฉhendรฉ de maniรจre vivante, diffรฉrente et rรฉvรฉlatrice par lโinterprรจte ยป.
Deux maniรจres complรฉmentaires dโรฉcouter cette manne dโune prodigieuse richesse musicale et instrumentale sโoffrent dรจs lors spontanรฉment : aussi bien en elle-mรชme quโen รฉcho aux interprรฉtations de Jean Guillou.
Zuzana Ferjenฤรญkovรก โ au commencement รฉtait Temoraโฆ
Temora ouvre donc le Vol. 1 de lโintรฉgrale, symbole de la transmission et de lโaffranchissement de lโinterprรจte dans le respect de lโลuvre et de lโidรฉe. Temora est la seconde version de lโOpus 8, initialement intitulรฉ Pour le tombeau de Colbert (dont Saint-Eustache abrite le mausolรฉe). Composรฉ en 1962, il fut crรฉรฉ ร la Philharmonie de Berlin en 1966 puis donnรฉ en fin dโannรฉe suivante en premiรจre audition franรงaise lors de la rรฉinauguration de lโorgue de Saint-Eustache. ยซ Une lettre ultรฉrieure nous apprend que Jean Guillou a cessรฉ dโapprรฉcier Colbert pour des raisons personnelles ยป โ clientรฉlisme et nรฉpotisme, rรดle jouรฉ dans lโรฉlaboration du ยซ Code noir ยป ? Augure en a publiรฉ en 2013 une captation en concert ร Saint-Sulpice (1978), puis Solstice, en 2020, une autre version sur le vif (1976) : Guillou joue Guillou ร Notre-Dame de Paris (7). Il a par ailleurs enregistrรฉ Temora ร Saint-Eustache lโannรฉe mรชme de sa refonte (1995, Philips). De lโรฉcoute comparรฉe de Jean Guillou et de Zuzana Ferjenฤรญkovรก dรฉcoule pour lโauditeur une passionnante possibilitรฉ dโapprofondissement de lโลuvre, la seconde instrumentant, de maniรจre gรฉnรฉrale, beaucoup plus dans un esprit librement symphonique, avec plรฉnitude, souplesse et inventivitรฉ, sans revendiquer lโincisive originalitรฉ des timbres et structures sonores associรฉe aux interprรฉtations de Guillou. Cโest lโun des biais par lesquels elle entend intรฉgrer, avec succรจs, cette musique au ยซ rรฉpertoire classique ยป. Et de prรฉciser : ยซ La libertรฉ que je prends avec certaines indications de Guillou dans mes interprรฉtations repose dโune part sur ma conviction que sa musique est un prolongement de la tradition du romantisme tardif, et dโautre part sur lโexpรฉrience que jโai acquise avec lui grรขce ร son approche ouverte vis-ร -vis de ses propres ลuvres. ยป Cela est tout aussi sensible dans les poรจmes symphoniques de Liszt transcrits par Guillou (publiรฉs ou repris par Schott, Mayence), monuments dont la dimension orchestrale fait ici pleinement รฉcho ร lโesthรฉtique du maรฎtre hongrois.OrpheusetPrometheus sont particuliรจrement enthousiasmants, lโexaltation de leurs thรจmes somptueux ne pouvant que transporter lโauditeur. Lโimmense Tasso, sa derniรจre transcription lisztienne โ premier enregistrement mondial โ est un cas particulier : ยซ Jean Guillou nโa malheureusement jamais jouรฉ cette transcription lui-mรชme. Je pense que cela a pu conduire ร ce que certaines questions restent ouvertes dans la partition. Dans mon interprรฉtation, je me permets de modifier certains passages aprรจs avoir consultรฉ le manuscrit, soit que je pouvais comprendre ce qui manquait sur la base de la partition originale pour orchestre ou imaginer ce qui avait besoin dโรชtre adaptรฉ dans le contexte de la transcription dans son ensemble. ยป
L’orgue de St-Eustache (Paris)
Composition : cliquer pour agrandir
Une ลuvre rare et dโune intense poรฉsie, composรฉe en 1995, annรฉe pivot du Vol. 1, est ensuite proposรฉe : Pensieri (pour Jean Langlais), dont il existe une captation hors commerce ร Saint-Eustache (CD Argos, AR008) par lโauteur, moment de grรขce et dโรฉlรฉvation au cลur dโun programme des plus denses. Sโensuit Regard, page magistrale dรฉdiรฉe ร Giampiero Del Nero, maรฎtre dโลuvre de lโAssociation Augure, opus qui comme souvent chez Guillou donne la sensation kalรฉidoscopique dโune ลuvre dans lโลuvre, pour un dรฉveloppement ininterrompu. Le rรดle de lโacoustique est ici dโun vif intรฉrรชt dans le renouvellement de lโapproche de la piรจce : on se souvient de lโinterprรฉtation par Guillou en concert โ ร maints รฉgards prodigieux โ ร Notre-Dame en 2016 (8), รฉcho contrastรฉ ร sa gravure Augure, trois ans plus tรดt, ร lโorgue conรงu par lui-mรชme pour la Salle Scarlatti du Conservatoire de Naples, rรฉcemment entendu dans des Sonatesde Scarlatti par Livia Mazzanti (9). Zuzana Ferjenฤรญkovรก, ร la croisรฉe des chemins, en offre une version captivante avant tout en quรชte de continuitรฉ. รloge I (1995 toujours) est une ยซ ลuvre commandรฉe pour รชtre jouรฉe par les compรฉtiteurs pour la Finale du Premier concours international dโorgue de la ville de Paris ยป (10) que Jean Guillou avait aussitรดt enregistrรฉe ร Saint-Eustache (Philips). Lโinterprรฉtation souveraine quโen propose Zuzana Ferjenฤรญkovรก enchaรฎne sur la fameuse version syncrรฉtique du B.A.C.H. de Liszt, lโune des adaptations les plus jouรฉes et enregistrรฉes de Guillou โ lui-mรชme lโavait programmรฉe lors du rรฉcital inaugural du nouvel orgue de Saint-Eustache en 1989 (concert publiรฉ par Dorian), mais aussi enregistrรฉe sur le Kleuker de lโAlpe dโHuez (Festivo, 1980) et le Tamburini de Naples (Philips, 2007-2008). Avant la troublante Valse oubliรฉe de Liszt, ce Vol. 1 fait entendre lโun des chefs-dโลuvre les plus poรฉtiquement inspirรฉs et mystรฉrieusement oniriques de Jean Guillou : La Chapelle des abรฎmes (1972), dโaprรจs Julien Gracq. Si Jean Guillou lโa enregistrรฉe ร Saint-Eustache en 1998 (Philips), elle figure รฉgalement sur le DVD Oko Films Lโรbauche dโun Souffle (2010), de nouveau ร Saint-Eustache, ainsi que sur le CD Solstice : premiรจre audition franรงaise, le 5 janvier 1974 ร Notre-Dame de Paris.
Le CD 1 du Vol. 2 nous transporte au Chant dโOiseau de Bruxelles, dont lโorgue Kleuker, crรฉation parmi les plus originales de Guillou concepteur dโinstruments, est perรงu par lโinterprรจte comme idรฉal pour les ลuvres ici choisies. Avec dโabord un bond en arriรจre : les Variations op. 3, dรฉdiรฉes ร Rolande Falcinelli, sont datรฉes de ยซ ca.1956 ยป. Zuzana Ferjenฤรญkovรก prรฉcise : ยซ En raison des nombreuses erreurs dans lโรฉdition imprimรฉe, jโai rรฉalisรฉ le prรฉsent enregistrement dโaprรจs le manuscrit. ยป Le rรฉsultat de toute beautรฉ rend justice ร cet audacieux manifeste musical dโun crรฉateur honorant ses maรฎtres pour mieux sโen affranchir (lโombre formelle de Duprรฉ est รฉvidente, ร dรฉfaut de son ombre musicale โ la Deuxiรจme Symphonie de Duprรฉ figure sur le CD Augure de Guillou ร Saint-Sulpice, au cรดtรฉ de la Sonate de Reubke). Lโรฉcoute comparรฉe de cette version avec celle de Guillou ร Saint-Eustache (Philips, 1995) est esthรฉtiquement passionnante.
L’orgue Kleuker du Chant d’Oiseau (Bruxelles)
LโAdagioet rondo KV 617 de Mozart qui fait suite, ร lโorigine pour harmonica de verre, flรปte, hautbois, alto et violoncelle et ici tel que transcrit par Guillou, bรฉnรฉficie de lโintrinsรจque beautรฉ des timbres du Kleuker, dont les jeux, tous fonciรจrement solistes, autorisent les mรฉlanges les plus extraordinaires. Pour preuve รฉgalement un cycle ici entendu en premiรจre mondiale dans son intรฉgralitรฉ : Jeux dโOrgues op. 34 (1978-1981), ร ne pas confondre avec Jeux dโorgue, six ยซ Improvisations sur des thรจmes choisis par les auditeurs de France Inter, France Musique et France Culture ยป captรฉes sur le vif ร Saint-Eustache en 1969, reprises en CD par Philips puis Decca. De son Opus 34, Guillou nโa publiรฉ que sept piรจces (enregistrรฉes par lui-mรชme ร Saint-Eustache, Philips, 1996). Dix autres piรจces sont restรฉes inรฉdites, bien que crรฉรฉes en concert, aprรจs le dรฉcรจs du compositeur, par Vincent Crosnier mais aussi, prรฉcisรฉment au Chant dโOiseau, par Zuzana Ferjenฤรญkovรก pour Trompeta de Llamamiento, piรจce la plus dรฉveloppรฉe dโun cycle devenant ainsi lโun des plus vastes du compositeur (43′). ยซ Bien sรปr, seul un orgue conรงu par Jean Guillou lui-mรชme pouvait convenir ร cette ลuvre, avec ses jeux caractรฉristiques, marquรฉs par leurs caractรจres solistes, incarnant de maniรจre exemplaire son idรฉe fondamentale des jeux comme dramatis personae dโun spectacle musical. ยป Il en va de mรชme pour Chamades ! op. 41 (deux versions : 1984, inรฉdite ; 1994, dรฉdiรฉe ร Fred Tulan et รฉditรฉe aux รtats-Unis), qui dโailleurs refermait le rรฉcital de Zuzana Ferjenฤรญkovรก du 4 juin 2013 et dont cโest le premier enregistrement mondial.
L’orgue Gonzalez-Klais de Notre-Dame de la Treille (Lille)
ร lโancien orgue du Studio 104 de Radio France superbement reconstruit et harmonisรฉ par Klais en la cathรฉdrale Notre-Dame de la Treille de Lille, inaugurรฉ par Winfried Bรถnig (Domorganist de la cathรฉdrale de Cologne) et Jean Guillou les 7 et 8 juin 2008 โ le texte de prรฉsentation de lโinstrument signรฉ Christoph Martin Frommen est du plus grand intรฉrรชt โ, le CD 2, en รฉcho ร Temora, sโouvre sur lโautre Ballade ossianique de Jean Guillou : Les Chants de Selma op. 23, รฉgalement de type ยซ plusieurs ลuvres en une ยป, frรฉquent dans le dรฉploiement des ลuvres de Guillou. Il sโagit aussi dโune seconde version, ยซ vers 1995 ยป, aussitรดt enregistrรฉe ร Saint-Eustache (Philips), cependant que lโลuvre initiale, intitulรฉe Allen et crรฉรฉe par lโauteur en 1969 dans la mouvance de lโinauguration de lโorgue reconstruit par Beuchet-Debierre de Notre-Dame de Bordeaux, figure elle aussi sur le CD Solstice ร Notre-Dame (1972). Largement augmentรฉe, lโลuvre prend sa source dans Nova, cinquiรจme des fameuses Visions cosmiques improvisรฉes en 1968 ร Saint-Eustache (Philips/Decca)โฆ puis dรฉdiรฉes ร lโรฉquipage dโApollo 8. ยซ Tout ici nโest quโimage pure, cosmos de sons, expression de lโinaccessible, de lโinsaisissable. Grรขce ร son imagination inรฉpuisable, Guillou parvient ici, avec la plus simple idรฉe qui soit โ une seule note โ, ร crรฉer tout un univers sonore par la rรฉpรฉtition, lโharmonisation et les multiples couches de sa rythmisation. ยป
Le jeu hautement dramatique et dโune intelligibilitรฉ sans faille de Zuzana Ferjenฤรญkovรก fait merveille dans lโรฉtourdissante transcription de lโAdagioet fugue en ut mineur KV 546 de Mozart, idรฉalement en situation ร Notre-Dame de la Treille quant ร lโimpact et au calibrage des timbres et plans sonores. Superbe contraste en termes dโรฉcriture avec lโลuvre suivante : Sรคya ou lโOiseau bleu op. 50, de 1993, elle aussi nรฉe dโune improvisation, ร Sรฉoul, dont elle conserve le caractรจre et que Jean Guillou a gravรฉe ร Saint-Eustache en 1996.
Ce quatriรจme CD se referme sur une autre premiรจre mondiale au disque : Macbeth, le Lai de lโombre op. 84, derniรจre ลuvre pour orgue seul vรฉritablement nouvelle de Jean Guillou (Pรฉriple op. 87 รฉtant une piรจce de 1978 rรฉvisรฉe en 2016-2018). Il existe รฉgalement deux versions de cette ลuvre inspirรฉe de Shakespeare. Celle de 2009, Macbeth pour orgue, soprano et piano, est une musique de scรจne destinรฉe ร une production de thรฉรขtre Nรด, crรฉรฉe ร Nagoya en 2010 par Jean-Baptiste Monnot (sans les Quatre Arias pour soprano et piano, dรฉpourvus de numรฉro dโopus), lequel en avait jouรฉ lโOuverture ร Saint-Eustache cette mรชme annรฉe. Il lโa enregistrรฉe en 2017 ร son orgue de Saint-Ouen de Rouen, alors en premiรจre mondiale, dans lโalbum Poetry of Reflection โ Le Lai de lโombre publiรฉ par le label Venus Fly Trap Records (11). La premiรจre mondiale offerte par Zuzana Ferjenฤรญkovรก porte sur la seconde version, pour orgue seul, de 2011. ยซ En comparant lโรฉdition imprimรฉe avec le manuscrit de cette derniรจre version, jโai remarquรฉ non seulement des erreurs dans la partition, mais surtout de nombreux motifs qui manquaient, voire des passages entiers, contenant une musique des plus belles, qui avaient รฉtรฉ omis. Aprรจs une analyse approfondie, jโai pu reconstituer la version originale โ probable โ de lโลuvre. [โฆ] la musique se compose de dix-sept parties, dont les titres font rรฉfรฉrence ร lโintrigue dรฉveloppรฉe dans la piรจce de Shakespeare. Diffรฉrents รฉlรฉments rรฉcurrents sont symbolisรฉs par un son dโorgue qui leur est attribuรฉ. [โฆ] Ces titres ne figurent pas non plus dans lโรฉdition. Cependant, comme je considรจre quโils sont indispensables ร la comprรฉhension de la musique, je les ai ajoutรฉs ร la liste des morceaux, en suivant les dรฉsignations du manuscrit ยป โ excellente idรฉe qui indรฉniablement guide lโรฉcoute ร travers lโรฉblouissant dialogue Guillou-Shakespeare, des diffรฉrentes apparitions des Sorciรจres, via les bruits de bataille, jusquโร la dรฉmence et la violence sourde ou extรฉriorisรฉe de Lady Macbethโฆ Fascinante dรฉcouverte dโune ลuvre majeure.
Catalogue de lโลuvre & LโOrgue, souvenir et avenir
Si lโimmense discographie de Jean Guillou est dโune extrรชme complexitรฉ, la chronologie et lโinventaire de son ลuvre le sont plus encore. Nombre de dates de composition demeurent incertaines, cependant que bien des ลuvres, รฉcrites ou improvisรฉes puis restituรฉes, ont connu plusieurs รฉtats. Cโest dire si la parution du Catalogue de lโลuvre musicale de Jean Guillou chez Delatour France, ร lโinstigation de lโAssociation Augure โAutour de Jean Guillou pour le Rayonnement de ses Enregistrements et รฉcrits, intitulรฉ faisant รฉcho ร une vaste piรจce pour piano du compositeur : Augure op. 61 (1999) โ vient combler un vรฉritable manque, notamment ร lโattention des chercheurs. Fruit dโannรฉes de recherches, oรน lโon relรจve les contributions essentielles de Vincent Crosnier et de Frรฉdรฉric Brun, et illustrรฉe de quelques spรฉcimens choisis de partitions manuscrites de Jean Guillou, cette somme exhaustive en lโรฉtat actuel des connaissances, des dรฉcouvertes de documents ignorรฉs nโรฉtant pas exclues par la suite, est naturellement infiniment plus documentรฉe que le catalogue librement accessible sur le site officiel de Jean Guillou (12). Une aubaine รฉgalement pour lโamateur en quรชte de lumiรจres, jusquโร faire de ce prรฉcieux opuscule un indispensable compagnon de lโรฉcoute grรขce ร une synthรฉtique mise en perspective des multiples sources.
Un bonheur nโarrivant jamais seul, Delatour France reprend lโouvrage phare de Jean Guillou : LโOrgue, Souvenir et avenir, initialement paru chez Buchet Chastel (1978, rรฉรฉditรฉ en 1996 et 2010) puis repris chez Symรฉtrie (2016, รฉpuisรฉ). ยซ Cette nouvelle รฉdition repart de celle de 1996 et intรจgre dโune maniรจre que lโon pourrait dรฉfinir syncrรฉtique, sans y ajouter un seul mot qui ne soit de la plume de Jean Guillou, les quelques variantes parues dans les trois รฉditions qui avaient suivi, en 2005 (allemande), 2010 (franรงaise) et 2011 (italienne). ยป Lโappareil รฉditorial en a รฉtรฉ gรฉnรฉreusement repensรฉ : ont รฉtรฉ ajoutรฉs / actualisรฉs un condensรฉ du catalogue de lโลuvre et de la discographie, ou encore un important chapitre consacrรฉ aux orgues conรงus par Jean Guillou. On relรจve aussi dans cette รฉdition, en regard des prรฉcรฉdentes (lโรฉdition Symรฉtrie comportait deux CD), une innovation dans lโair du temps : chacun des exemples musicaux de trois sections โ IX. Lโart de la registration, XI. De la maniรจre de toucher un orgue et XII. De lโinterprรฉtation โ est accompagnรฉ dโun QR code permettant, ร lโaide dโun tรฉlรฉphone mobile, dโentendre en ligne lโextrait concernรฉ dans lโinterprรฉtation de Jean Guillou. Une somme des plus inspirรฉes sur lโinstrument orgue ร travers la musique et sa projection dans le temps, lโorgue demeurant sans doute le seul instrument en perpรฉtuel et sensible renouvellement.
Passions โ transcriptions pour orgue de Zuzana Ferjenฤรญkovรก
Lโalbum consacrรฉ aux transcriptions de Zuzana Ferjenฤรญkovรก offre une suite de tableaux particuliรจrement riches en clairs-obscurs, ponctuรฉs de moments de grande puissance. Il exige de lโauditeur une attention extrรชme afin de pouvoir pรฉnรฉtrer une matiรจre sonore subtilement agencรฉe et contrastรฉe. Ayant le souci de prรฉserver lโessence pianistique des ลuvres, elle les dรฉcline ร la maniรจre ยซ orchestrale ยป de Liszt au piano, ou de Schumann au sens de ses รtudes symphoniques. La sobriรฉtรฉ y est un maรฎtre mot, quel que soit le niveau dโexigence et de virtuositรฉ, pour une pure intensitรฉ musicale. Seul Beethoven, qui nโa pas laissรฉ dโลuvres majeures pour orgue, est ici ร ยซ rรฉinventer ยป : la musicienne reste aussi prรจs du texte que possible sans toutefois hรฉsiter ร lโenrichir sur le plan harmonique ou des parties ยซ instrumentales ยป, comme de rigueur ร lโorgue, la magie de la registration, souple et en mouvement constant, contribuant ร cette รฉtonnante ยซ rรฉinvention ยป. La transcription sโaccompagne dโune modification de lโatmosphรจre dโautant plus sensible que lโลuvre est cรฉlรจbre, autrement. Elle est ici couronnรฉe dโune ample cadence lisztienne ร la toute fin du Rondo. La mise en ลuvre de lโAdagioKV 540 de Mozart lui confรจre un souffle et une sobre grandeur ร la hauteur du dramatisme de cette page prenante de maturitรฉ (1788). Nullement รฉtranger ร lโorgue, Schumann sonne avec naturel dans les trois derniรจres piรจces des Scรจnes dโenfants, dโune pensive retenue poรฉtique, sans la moindre recherche dโeffets.
L’orgue Romanus Seiffert de Ratingen
Liszt se taille la part du lion, avec tout dโabord un extrait monumental de Christus (1862-1866), oratorio trรจs rarement donnรฉ (presque trois heures de musique) en trois parties : Oratorio de Noรซl, Aprรจs l’รpiphanie, Passion et rรฉsurrection, et quatorze mouvements. La section XI. Tristis est anima mea ouvre la Partie III. En concert ร Notre-Dame de Paris en dรฉbut dโannรฉe (13), Zuzana Ferjenฤรญkovรก en a proposรฉ une interprรฉtation saisissante, dรฉcuplรฉe par le mystรจre inhรฉrent ร un tel lieu โ ce que lโon ne ressent pas dans lโacoustique sans aura particuliรจre de Ratingen, cependant que le riche dรฉploiement de lโorgue Seiffert rรฉpond avec รฉclat et une vaste palette de nuances dynamiques ร toutes les exigences du propos.
Les trois derniรจres Consolations ayant รฉtรฉ adaptรฉes pour orgue par Liszt et Gottschalg, Zuzana Ferjenฤรญkovรก a choisi de complรฉter le cycle en ajoutant les trois premiรจres, les piรจces pour orgue de Liszt montrant la voie quant ร la maniรจre de les faire sonner, avec lyrisme et ยซ modestie ยป. Des deux Lรฉgendes, Saint-Saรซns a transcrit la premiรจre, avec lโaccord de Liszt, Saint Franรงois d’Assise : La prรฉdication aux oiseaux, cependant que Max Reger, Marcel Duprรฉ, Lรฉonce de Saint-Martin (qui lโa enregistrรฉe ร Notre-Dame de Paris en 1953, EMI), Lionel Rogg ou Louis Robilliard (qui a enregistrรฉ sa propre version ร Saint-Franรงois-de-Sales ร Lyon en 1992, Festivo) ont transcrit la seconde. La musicienne propose ร son tour son approche de cette page virtuose, la fusion entre esprit pianistique et moyens organistiques รฉtant parfaitement convaincante.
Quโil sโagisse de Jean Guillou ou de ses propres transcriptions, lโaventure musicale ร laquelle Zuzana Ferjenฤรญkovรก convie lโauditeur respire sans rupture intensitรฉ et gravitรฉ, mais aussi une jubilation savamment contenue, sans jamais se dรฉpartir dโune cohรฉrence et dโun รฉquilibre dont rรฉsulte une puissance dโรฉvocation musicale et poรฉtique impressionnante. Exactement ce que le jeu de la musicienne retransmis sur les รฉcrans latรฉraux ร Notre-Dame โ et plus que tout : sa concentration โ avait permis ร chaque instant de ressentir.
Site officiel de Jean Guillou โ avec accรจs au catalogue de lโลuvre (transcriptions comprises) https://www.jean-guillou.org
Les deux ouvrages parus en dรฉcembre 2025 chez Delatour France, รฉdition papier et version numรฉrique, avec pour chacun la possibilitรฉ de tรฉlรฉcharger un fichier de dรฉmonstration :
Photo de Zuzana Ferjenฤรญkovรก ร la console de Saint-Eustache : ยฉ Christoph Martin Frommen Portrait de Zuzana Ferjenฤรญkovรก : ยฉ Bartek Barczyk Art Photography Photo de Jean Guillou ร la console de Saint-Eustache : ยฉ Jean-Baptiste Millot Photo de Zuzana Ferjenฤรญkovรก avec Jean Guillou : ยฉ Yves Mausen Photos des orgues : Paris, Saint-Eustache : ยฉ Michel Roubinet Bruxelles, Chant dโOiseau : ยฉ Christoph Martin Frommen Lille, Notre-Dame de la Treille : ยฉ Michel Roubinet Ratingen, St. Peter & Paul : ยฉ Christoph Martin Frommen
Joseph Coppey, orgue Quoirin (2014) de lโรฉglise Saint-Genest de Saint-Genis-Laval (Rhรดne)
LIVRET FRANรAIS Durรฉe : 40′ 42″, 46′ 28″ 2 CD In Organo Pleno 01052025, 2025
Joseph Coppeyย (ยฉย Florian Pessin, qui signe รฉgalement la prise de son)
Orgue de St-Genis-Laval (Inventaire National des Orgues)
Joseph Coppey et les Goldberg
Si les gravures des Variations Goldberg ร lโorgue ne sont pas rares (Jean Guillou ร LโAlpe dโHuez, Benjamin Alard ร Souvigny, Erik Feller ร la Petrikirche de Freiberg, Thierry Mechler ร la Philharmonie de Cologne, Pascal Vigneron ร la cathรฉdrale de Toul, pour ne citer que des interprรจtes franรงais), chaque version, ne serait-ce que par la rencontre dโun interprรจte et dโun instrument au service de lโลuvre, apporte son lot dโรฉclairages personnels dans la comprรฉhension et la restitution dโun cycle en perpรฉtuelle mรฉtamorphose. La prรฉsente version y ajoute un livre qui se lit tel un double du disque, et inversement, lโรฉcoute pouvant avec profit accompagner lโexploration suggรฉrรฉe par le livre, la devancer, la suivre, la rattraper, dans une constante rรฉciprocitรฉ permettant dโapprofondir, inlassablement, un cycle dont on ne saurait vรฉritablement faire le tour de maniรจre exhaustive. Cโest le gรฉnie de Bach, qui toujours parvient ร surprendre mรชme les mieux aguerris.
Titulaire (1964-1983) du splendide Daublaine-Callinet de la cathรฉdrale de Saint-Claude (Jura), professeur de piano au CRR de Grenoble (1974-2001) et dโรฉcriture au Conservatoire dโOyonnax (1978-1989), Joseph Coppey (1) a signรฉ chez Jรฉrรดme Do Bentzinger รditeur (Colmar) des ouvrages touchant ร Bach (2) : Lectures analysรฉes (survol bibliographique dโune centaines dโouvrages sur Bach, avec rรฉsumรฉs analytiques, 2018), Aprรจs Jean-Sรฉbastien Bach (recueil de commentaires sur lโลuvre de Bach par nombre dโinterprรจtes et de compositeurs, 2022), mais aussi des portraits de musiciens : Michelle Leclerc โ Organiste flamboyante (2014) โ dont on commรฉmore cette annรฉe les vingt ans de la disparition, ou encore, avec Jean-Willy Kuntz, Helmut Walcha โ Nuit de lumiรจre (2007, pour le centenaire de Walcha ; 2014 pour lโรฉdition allemande).
Bach, dont il a donnรฉ en concert pratiquement lโintรฉgrale de lโลuvre pour clavier, รฉgalement au piano et au clavecin, accompagne la vie de Joseph Coppey depuis toujours. ร presque 84 ans (il faut le savoir pour le croire) il a donc confiรฉ tant au papier quโaux micros la somme de ses recherches sur les Goldberg (2). Personnalitรฉ chaleureuse et expansive aimant la vie en gรฉnรฉral et la vie en musique en particulier, son livre fait lโeffet dโune conversation ร bรขtons rompus avec le lecteur, ร la fois causerie musicologique nourrie dโune analyse pointue mais toujours accessible de lโลuvre, et variations sur la musique et les rencontres musicales dโune vie.
La premiรจre partie du livre, sans prรฉambule, sโintitule : Ce que contient chacune des 32 piรจces. De lโAria initiale ร sa reprise ร la fin du cycle, chaque moment de lโลuvre est scrutรฉ et analysรฉ, sans dรฉveloppement excessif, assorti de commentaires se faisant au fur et ร mesure lโรฉcho de lโapproche parallรจlement proposรฉe au disque. La seconde partie sโintitule Rรฉflexions et commentaires : contexte historique, esthรฉtique et spirituel ; รฉvocation de Paul Blumenroeder, alors professeur de clavecin au Conservatoire de Strasbourg, qui jouait les Goldberg sur un exemplaire de lโรฉdition originale parue ร Nuremberg du vivant de Bach โ et sur lequel le musicologue et compositeur Olivier Alain (3) identifia puis rรฉsolut les fameux 14 canons sur les huit premiรจres notes de la basse Goldberg (lโenregistrement rรฉalisรฉ en 1977 par Olivier Alain avec son illustre sลur sera repris dans le coffret du centenaire Marie-Claire Alain ร paraรฎtre ร lโautomne chez Warner Classics) ; รฉvocation de Michel Chapuis, Helmut Walcha (souvenir รฉmu de LโArt de la Fugue ร Saint-Sรฉverin, en deux soirรฉes dโavril 1965) et Lionel Rogg (son maรฎtre au Conservatoire Supรฉrieur de Genรจve) ; du jeu de Wilhelm Kempff, Alfred Brendel, Daniel Baremboรฏm ou Glenn Gould dans les Goldberg ; de Blanche Selva qui la premiรจre en France, en 1903, donna les Goldberg en concert (ร propos des doigtรฉs et de cette conviction que le doigtรฉ juste peut favoriser la mรฉmorisation โ Helmut Walcha, nous dit Joseph Coppey qui eut le bonheur de le connaรฎtre, affirmait ยซ que le plus important, cโรฉtait la mรฉmoire des doigtรฉs ยป), Claudio Arrau ou encore Alfred Cortot, au sujet des enchaรฎnements : ยซ jouer les silences ยป ; contrepoint et libertรฉ harmonique ; intuitions (ยซ โฆet la Variation 20 aussi, tant quโelle nโest pas agrรฉable ร donner, cโest que tout nโest pas rรฉglรฉ ยป), devinement des circonstances et mรฉthodes de composition ; lโinstrument de destination ; les questions de faisabilitรฉ et de virtuositรฉ ; la symbolique des nombres, le rythme, lโornementation, jusquโร la maniรจre de travailler lโลuvre (ยซ รฉtudier la seconde partie dโune variation avec la premiรจre partie de la variation suivante ยป), puzzle aux mille sujets spรฉcifiques qui, synthรฉtisรฉs, participent dโune approche รฉclairante du cycle.
Les Goldberg ร lโorgue Quoirin de Saint-Genis-Laval
Ouvert ร bien des rรฉpertoires, improvisateur et compositeur, Joseph Coppey a gravรฉ nombre de disques (dont quelques microsillons pour Le Kiosque d’Orphรฉe) dans un contexte, en termes de distribution, malheureusement des plus confidentiels. Bach occupe bien entendu une place centrale, le choix du musicien se portant sur des orgues de caractรจre, tel le Quoirin de Saint-Genis-Laval (au sud de la mรฉtropole lyonnaise), lโun de ses instruments prรฉfรฉrรฉs, avec double faรงade sur nef et bas-cรดtรฉ. Il y a dรฉjร fait appel pour le Clavier bien tempรฉrรฉ et les Inventions ร deux voix.
Lโune des interactions livre-disque parmi les plus parlantes tient ร la question du tempo. Celui adoptรฉ par Joseph Coppey est dโune constante vivacitรฉ, corrรฉlรฉe ร une articulation et un agencement de la phrase tout aussi vifs et dโune lisibilitรฉ absolue, stimulant le plaisir de lโรฉcoute : le tempo du bonheur de jouer. Dรจs lโAria, dont les apogiatures sont restituรฉes de faรงon personnelle (Wilhelm Kempff va encore plus loin au piano), un fond dโextrรชme franchise de la carrure sous-tend le texte, dโoรน certaines finales pouvant sembler brusques. Cela vaut aussi pour les variations en mineur, exemptes de tout รฉpanchement, au prix toutefois dโun certain renoncement au mystรจre. Le choix de la clartรฉ prime, sans concession aux affects.
Chacune des 32 piรจces est ici proposรฉe avec ses indispensables reprises, celles-ci donnant lieu ร une lรฉgรจre inflexion de la registration pour les variations sur un clavier, ร une inversion des plans sonores pour celles ร deux claviers. Le Quoirin est de fait lโinstrument de la situation (les registrations sont รฉvoquรฉes dans le livret), en particulier pour les mรฉlanges les plus simples, pure poรฉsie et รฉloquence des timbres : un 8 ou 4 pieds seul, voire deux 4 solos (principal / flรปte), 8 et 4, 8 et 2โฆ Les variations sur plenum, toujours diffรฉremment agencรฉ, sont elles aussi dโune vive intelligibilitรฉ, avec nรฉanmoins un rien de verdeur dans le mรฉlange mixture, anches, mutations. Tout un monde formel et sonore en continuel renouvellement aiguillonne lโesprit et lโoreille, รฉmerveillรฉs de pรฉnรฉter avec autant dโacuitรฉ au cลur de lโรฉcriture et de la beautรฉ qui en rรฉsulte.
Console vue de cรดtรฉย : ยฉ Jean-Luc Perrot Les autres photosย : ยฉ Jean LโAngeย
Les Chantres de Paris Johann Vexo, orgue Cavaillรฉ-Coll (1880) de Saint-Franรงois-de-Sales, Lyon
Messe ยซ Cum jubilo ยป op. 11 Suite pour orgue op. 5 : Prรฉlude โ Sicilienne โ Toccata
LIVRET FRANรAIS / ANGLAIS Durรฉe : 1h 03′ 38″ CD Psalmus PSAL 050, 2025 (distribution Socadisc)
M. Duruflรฉ, Messe ยซย Cum jubiloย ยปย op.ย 11 (extrait du Gloria)
Les Chantres de Paris
ยซ Regroupant depuis 2016 des chanteurs lyriques, spรฉcialistes dโopรฉra et de musique ancienne, Les Chantres de Paris proposent une interprรฉtation moderne, vivante et fidรจle de plus de mille ans de tradition musicale. Cette singularitรฉ contribue ร la qualitรฉ et ร lโoriginalitรฉ de cette formation. ยป
Photos des musiciens (livret)ย : Jean-Marc Viรฉ
Ainsi Les Chantres de Paris prรฉsentent-ils lโรฉventail stylistique de leur pratique musicale. En rรฉsidence ร Autun depuis 2024, lโensemble est ici constituรฉ des tรฉnors Blaise Rantoanina et Damien Riviรจre, des barytons Matthieu Le Levreur et Paul-Louis Barlet, de la basse Luc Bertin-Hugault. On pourra se faire une idรฉe des rรฉpertoires abordรฉs par cette formation modulable en consultant sur son site Internet les programmes ร destination du concert actuellement proposรฉs, chacun sโaccompagnant dโun extrait du livret qui en prรฉcise le contenu (1) :
โ De profundis, piรจces vocales et dโorgue dโArvo Pรคrt, chant grรฉgorien et faux-bourdon (8 chanteurs + orgue) โ Via Crucis et Crux !, Franz Liszt, chant grรฉgorien et faux-bourdon (8 chanteurs + orgue ou piano) โ Une vie de Saint Franรงois, dialogue entre Francis Poulenc et la tradition grรฉgorienne (6 chanteurs + piano) โ Ave maris stella, Arvo Pรคrt, Ola Gjeilo et Morten Lauridsen โ chant grรฉgorien et faux-bourdon (8 chanteurs a cappella) โ Minuit, chrรฉtiens ! โ chants populaires et sacrรฉs de la tradition de Noรซl Orgue, trรฉsors des offices de la nativitรฉ (8 chanteurs + orgue).
Cโest le programme Cum Jubilo โ Messe de M. Duruflรฉ, piรจces dโorgue de M. Duruflรฉ et J. Alain, lecture chantรฉe de D. Rouger, chant grรฉgorien et faux-bourdon (2) que Les Chantres de Paris ont choisi pour leur premier CD (3), les pages dโorgue du programme de concert : Prรฉlude et fugue sur le nom dโAlain de Maurice Duruflรฉ et Litanies de Jehan Alain, cรฉdant ici la place ร lโun des chefs-dโลuvre du maรฎtre de Saint-รtienne-du-Mont : la Suite op. 5 (1932), qui introduit, ponctue et referme sa Messe ยซ Cum jubilo ยป (1966).
ยซ Depuis le rรฉpertoire grรฉgorien, auquel est empruntรฉ la Missa IX Cum Jubilo, jusquโaux crรฉations contemporaines, ce programme fait redรฉcouvrir certains aspects propres ร la cรฉlรฉbration des mystรจres mariaux et de la ยซย jubilationย ยป des messes votives : chaque piรจce nous fait entrer dans un aspect particulier du mystรจre de la Maternitรฉ divine et de la joie qui y est associรฉe. ยป
Sous-tendu dโune approche des plus variรฉes du grรฉgorien (voix parallรจles, faux-bourdon, voix solistes avec mรฉlismes dโune vive et chaleureuse fluiditรฉ), ce disque insรจre la Messe de Duruflรฉ, merveilleusement concise, au cลur (sur le plan formel) dโune sorte dโoffice de rรฉfรฉrence, avec Introรฏtus, Graduale, Alleluia et Magnificat, dรฉdiรฉ ร la Vierge Marie โ ยซ [โฆ] cโest le mystรจre de sa maternitรฉ divine quโil veut donner ร contempler, ร travers les quatre piรจces grรฉgoriennes Salve sancta Parens, Diffusa est, Post partum et Beata viscera ยป. Esthรฉtiquement trรจs singuliรจre en regard des pages strictement grรฉgoriennes tout en puisant dans cette tradition, la musique de Duruflรฉ, hรฉritiรจre dans les annรฉes 1930 de Debussy, Ravel ou Dukas, offre une telle synthรจse hors du temps que lโenchaรฎnement se fait sans hiatus. Proposรฉ dans un arrangement inรฉdit du baryton Matthieu Le Levreur, la prosodie franรงaise si souplement rythmรฉe du Notre Pรจrede Duruflรฉ รฉclaire un bref instant, a cappella, ce programme en latin.
ร lโinstar du Requiem op. 9, il existe plusieurs versions ยซ originales ยป de la Messe ยซ Cum jubilo ยป, dรฉdiรฉe ร Marie-Madeleine Duruflรฉ-Chevalier. Les versions discographiques les plus frรฉquentes mettent en ลuvre celle pour ยซ baryton solo, chลur de barytons, orchestre et orgue ยป : Maurice Duruflรฉ et lโOrchestre National de lโORTF, avec son รฉpouse ร lโorgue et le baryton Roger Soyer (Erato, 1971) ; Michel Piquemal ร la tรชte de son Ensemble Vocal et de lโOrchestre de la Citรฉ, avec รric Lebrun ร lโorgue de Saint-Antoine-des-Quinze-Vingts et le baryton Didier Henry (Naxos, 1994) ; Michel Plasson ร la tรชte de lโOrchestre du Capitole de Toulouse, avec Marie-Claire Alain ร lโorgue de la Daurade et le baryton Thomas Hampson (EMI, 1999) โ pour ne citer que les principales versions franรงaises. Lโun des successeurs de Maurice Duruflรฉ ร Saint-รtienne-du-Mont, Vincent Warnier, devait en proposer, ร lโorgue de lโInstitution Sainte-Marie dโAntony, la version avec orgue seul, aux cรดtรฉs de lโEnsemble Jean Sourisse et du baryton Jean-Louis Serre (Syrius, 1999). Cโest cette mรชme version mais avec un effectif vocal resserrรฉ qui est ici proposรฉe.
Si lโimage (injustement) convenue que le public peut avoir du chant grรฉgorien associe de maniรจre confuse austรฉritรฉ affichรฉe et รฉgalitรฉ dynamique dโun plus ou moins vaste chลur aux voix indiffรฉrenciรฉes, alors le prรฉsent CD ne pourra que bousculer maintes idรฉes reรงues. Lโimpรฉtueuse et vive prรฉsence des cinq voix, fonciรจrement solistes mais coulรฉes dans un mรชme souffle et une mรชme intention, sรฉduit dโemblรฉe par un engagement et une conviction des plus affirmatives (Gloria de la Messe) โ pas de douceur รฉmolliente ou de chant artificiellement suspendu, comme ยซ en retrait ยป, dans les sections purement grรฉgoriennes du programme, mais des voix qui sโimposent avec ferveur et รฉclat tout en faisant justice aux subtilitรฉs dโintonation appropriรฉes. La prise de son : ยซ enregistrement original au format DSD 256 ยป (4), dโune prรฉsence et dโune immรฉdiatetรฉ extrรชmes, dรฉcuple lโimpact des voix, lโeffectif sonnant ยซ grand ยป, de mรชme quโelle intรจgre parfaitement lโorgue tour ร tour soliste et accompagnateur dans un espace suffisamment vaste pour susciter une rรฉsonnance tout en demeurant intime, mettant ร profit lโacoustique claire et peu rรฉverbรฉrรฉe de Saint-Franรงois-de-Sales.
Johann Vexo
La discographie du Nancรฉien Johann Vexo est ร ce jour restรฉe assez confidentielle : on y trouve deux albums ร lโorgue historique classique franรงais de Saint-Cรดme et Saint-Damien de Vรฉzelise, en Meurthe-et-Moselle, รฉgalement un programme dโapparat ร Notre-Dame de Paris (Ad nos de Liszt, Priรจre de Franck, Feux follets et Toccata de Vierne, Scherzo de Duruflรฉ, Trois Poรจmes dโEscaich) publiรฉ par le label new-yorkais JAV Recordings (initiales du producteur Joseph Anthony Vitacco III), dont on ne peut malheureusement guรจre faire venir les productions dโoutre-Atlantique โ CD dโailleurs absent du site JAV et peut-รชtre รฉpuisรฉ (5).
Le prรฉsent CD โ dont la sortie commรฉmore le 40รจme anniversaire de la disparition de Maurice Duruflรฉ โ est lโoccasion dโentendre Johann Vexo dans son double rรดle dโaccompagnateur (il a รฉtรฉ supplรฉant ร l’orgue de chลur de Notre-Dame de Paris) et de soliste virtuose. Instaurant pour la Messe un dialogue avec les voix ancrรฉ dans une รฉcoute rรฉciproque, il fait sonner le Cavaillรฉ-Coll de Saint-Franรงois-de-Sales avec panache dans la Suite op. 5 โ ร lโรฉpoque, Duruflรฉ disposait ร Saint-รtienne-du-Mont dโun Cavaillรฉ-Coll (1863), lequel ne sera reconstruit dans une esthรฉtique diffรฉrente que plus tard (Beuchet-Debierre, 1939-1956). Johann Vexo opte pour un juste milieu entre la virtuositรฉ quโexige une telle ลuvre et lโintelligibilitรฉ de pages aussi complexes โ une vraie puissance mais qui respire, sous-tendue dโun lyrisme souple et pudique. Cette gravure de mars 2023 est lโune des derniรจres rรฉalisรฉes sur lโorgue non restaurรฉ de Saint-Franรงois-de-Sales, qui ne lโa jamais รฉtรฉ rรฉellement depuis son inauguration en 1880 par Charles-Marie Widor, fils de son premier titulaire : Franรงois-Charles Widor (1811-1899), trรจs exact contemporain dโAristide Cavaillรฉ-Coll. ยซ La Ville de Lyon, propriรฉtaire de l’instrument, a dรฉcidรฉ d’engager une restauration complรจte de l’orgue dans le cadre de la 4รจme convention patrimoine รtat-Ville ยป, chantier confiรฉ ร la Manufacture dโorgues Robert Frรจres, associรฉe ร Denis Lacorre et ร Alice Quoirin pour la restauration du buffet, les techniciens-conseils รฉtant รric Brottier et Thomas Monnet. La campagne de dons en ligne lancรฉe par la Ville de Lyon et la Fondation du Patrimoine est toujours dโactualitรฉโฆ (6).
Johann Vexo est lui-mรชme titulaire dโun orgue en cours de restauration, autre grand Cavaillรฉ-Coll (1861) longtemps nรฉgligรฉ, celui de la cathรฉdrale de Nancy (7). Initiรฉ en 2022, le projet a รฉtรฉ confiรฉ ร la Manufacture d’orgues Jean-Christian Guerrier et associรฉs, ร la Manufacture Michel Jurine et ร lโAtelier Cattiaux-Olivier Chevron successeur. Les travaux de remontage sont en cours et pourraient aboutir en fin dโannรฉe. Dans le mรชme temps, un projet de reconstruction de lโorgue de chลur, actuellement un Michel Merklin & Kuhn (1912), a vu le jour. Achevรฉ en 1899 pour la cรฉlรจbre Salle Poirel de Nancy et par la suite transfรฉrรฉ ร lโOpรฉra-Thรฉรขtre de la ville (les jeux de pรฉdale disparurent ร cette รฉpoque), perdu puis finalement retrouvรฉ, le tout dernier instrument supervisรฉ par Aristide Cavaillรฉ-Coll lui-mรชme : lโopus 699 (lโopus 700, ร Saint-Nicolas de Maisons-Laffitte, lui aussi de 1899 et dont Albert puis Jehan Alain furent titulaires, est dรฉjร estampillรฉ MutinโCavaillรฉ-Coll) devrait se substituer ร lโorgue de chลur actuel de la cathรฉdrale, complรฉtรฉ dโune pรฉdale indรฉpendante et avec reprise du buffet existant, seul รฉlรฉment conservรฉ de lโorgue Joseph Cuvillier de 1844 (8).
Photo de lโorgueย : ยฉ Dominique Robert โ Site de lโAssociation Cavaillรฉ-Coll ร Saint-Franรงois
Dessin en coupe de lโorgueย : ยฉย Pierre-Marie Guรฉritey, 1982
(3) Rappelons que Psalmus โ ยซ Le label de la musique sacrรฉe ยป, crรฉรฉ en 2007 โ propose un catalogue riche et variรฉ, dont quantitรฉ de gravures signรฉes Vox Cantoris et Jean-Philippe Candau. https://www.psalmus.com/teas
(8) AROCN โ Association pour le renouveau des orgues de la cathรฉdrale de Nancy (crรฉรฉe en 2013) Le dernier Cavaillรฉ-Coll, Salle Poirel, Nancy โ op. 699, 1899 https://www.dernier-cavaille-coll.fr/opus-699
Marie-Ange Leurent et รric Lebrun, grand orgue Lasur-Kรถster-Richborn-Bรผnting-Kemper-Schuke-Flentrop (1466-1504-1673-1741-1984-2013) et orgue Stellwagen-Kemper-Hillebrand (1467-1515-1637-1946-1978) de la Jakobikirche de Lรผbeck, Allemagne ; orgue Bernard Aubertin (1998) de lโรฉglise Notre-Dame de l’Assomption de Saint-Loup-sur-Thouet, Deux-Sรจvres
LIVRET FRANรAIS Durรฉe : 57′ 12″, 1h 04′ 15″ 2 CD Chanteloup Musique CMCD80 1/2, 2025 (distribution SOCADISC)
Retour ร Lรผbeck
Si raccourci rime avec simplification, on peut toutefois avancer lโidรฉe selon laquelle, dans le domaine de lโorgue, cโest ร la Jakobikirche de Lรผbeck que lโinterprรฉtation moderne de Bach a pris corps, grรขce ร Helmut Walcha (1907-1991), musicien non-voyant et poรจte du clavier. Ce tournant se fit non pas au grand orgue de tribune, dรฉmontรฉ in extremis pendant la Seconde Guerre mondiale pour รฉviter tout risque de destruction, remontรฉ en 1957-1965 seulement, par รฉtapes, puis en partie reconstruit par Schuke en 1981-1984 (en prenant comme รฉpoque et esthรฉtique de rรฉfรฉrence lโรฉtat Joachim Richborn de 1673), mais au ยซ petit orgue ยป Stellwagen accrochรฉ au mur nord du bas-cรดtรฉ gauche de lโรฉglise. รgalement dรฉmontรฉ en 1942, il a donc lui aussi survรฉcu. La Jakobikirche fut dโailleurs lโune des rares รฉglises de Lรผbeck ร ne pas subir de dommages majeurs lors du bombardement de la nuit du dimanche des Rameaux de cette mรชme annรฉe 1942. ร la diffรฉrence du grand orgue, devenant ainsi le seul orgue historique de Lรผbeck jouable dans lโimmรฉdiat aprรจs-guerre, le Stellwagen fut rรฉinstallรฉ dรจs 1946 par Kemper & Sohn (Lรผbeck), firme qui en 1968 รฉrigea le nouvel orgue monumental (101/V+Pรฉd.) de la Marienkirche de Buxtehude โ dรฉmontรฉ en 2025, il sera remplacรฉ par un orgue neuf au terme des travaux de rรฉnovation de lโรฉdifice, vers 2030, projet attribuรฉ ร Klais (Bonn) et ร la Manufacture dโOrgues Thomas (Clervaux, Luxembourg).
Lรผbeck – Jakobikirche – Grand orgue – ยฉ site Pipe Organ Map
Cโest donc sur le Stellwagen de Lรผbeck que le choix de Walcha se porta quand en aoรปt-septembre 1947 il entreprit sa premiรจre et magnifique ยซ intรฉgrale ยป Bach (en fait incomplรจte, tout comme la seconde) pour Archiv Produktion / Deutsche Grammophon (1) : Sonates en trio nยฐ1 et 6, Chorals Schรผbler, larges extraits de la Clavierรผbung III โ la fraรฎcheur et lโinventivitรฉ du jeu, du toucher et de lโarticulation mais aussi des timbres allait vรฉritablement faire date. ร cet orgue rรฉpondit en 1950-1952 le Schnitger construit en 1680 pour la Klosterkirche St. Johannis de Hambourg, transfรฉrรฉ en 1816 en lโรฉglise de Cappel, au nord de Bremerhaven, non loin de Cuxhaven. Le Stellwagen touchรฉ par Walcha a รฉtรฉ restaurรฉ de fond en comble par Hillebrand en 1977-1978 โ nouvelle mรฉcanique, nouveau pรฉdalier, restitution du ton originel (Chorton)โฆ Gabriel Isenberg (2) ajoute : ยซ Dans les annรฉes 1990, des signes de dรฉgradation dus au blanc de plomb ont รฉtรฉ dรฉcouverts sur les tuyaux gothiques, notamment dans le buffet principal. Afin de sauver ce prรฉcieux matรฉriel historique, le projet Collapse, financรฉ par l’Union europรฉenne, a รฉtรฉ lancรฉ en 1998. La paroisse St. Jakobi, le Gรถteborg Organ Art Center (GOArt), l’Universitรฉ technique Chalmers de Gรถteborg, l’Universitรฉ de Bologne et la manufacture d’orgues Marcussen & Sรธn (Apenrade) y ont participรฉ. En 2005, les longs travaux de sauvetage ont pu รชtre achevรฉs et les tuyaux endommagรฉs rรฉinstallรฉs. ยป Cโest lโinstrument tel que nous lโentendons (Trios), ร la suite de lโorgue de la tribune ouest dans son รฉtat Flentrop de 2013, sous les doigts inspirรฉs de Marie-Ange Leurent et รric Lebrun, qui renouent ainsi, ร presque quatre-vingts ans de distance et sโinscrivant dans lโhistoire, avec une source majeure dโinspiration โ on ne vient jamais de nulle part. Signalons que le troisiรจme instrument figurant sur ce double album, lโAubertin de Saint-Loup-sur-Thouet (3), a bรฉnรฉficiรฉ dโune cure de jouvence en avril 2025 : dรฉmontage, nettoyage et rรฉparations mineures, relevage rรฉalisรฉ par la Manufacture dโorgues et de clavecins Gรฉrald Cattin (Doubs).
Orgue de Saint-Loup-sur-Thouet โ ยฉ Manufacture Aubertin (Livret)
Une intรฉgrale Bach pas comme les autres
Riche et variรฉe, la discographie de Marie-Ange Leurent et รric Lebrun compte plusieurs intรฉgrales : Buxtehude (6 CD Bayard Musique, 2005-2006), ร lโลuvre duquel rรฉpond la biographie quโรric Lebrun lui a consacrรฉe (4) ; Boรซly (8 CD Bayard Musique, 2007), auquel รric Lebrun, ร quatre mains avec Brigitte Franรงois-Sappey, a รฉgalement dรฉdiรฉ une monographie (5) ; Litaize (5 CD Bayard Musique, 2009), dont Sรฉbastien Durand, dans la mรชme collection Horizons, a signรฉ la biographie (6). On peut toutefois imaginer que cette intรฉgrale Bach reprรฉsente un aboutissement trรจs particulier dans la vie des musiciens, Bach auquel รric Lebrun a consacrรฉ chez Bleu Nuit รditeur une autre monographie (7).
Eric Lebrun et Marie-Ange Leurent – ยฉ Pierre Vollot
Entreprise en 2015 en collaboration avec Monthabor-Music, la formidable aventure se referme avec ce Vol. X, enregistrรฉ en septembre et octobre 2025 : dix annรฉes dโune intensitรฉ maximale, avec pour rรฉsultat lโune des intรฉgrales les plus vives et singuliรจres qui soient. รgalement lโune des plus chaleureusement humaines, la complicitรฉ fusionnelle des musiciens jouant avec bonheur de leur double participation, alternรฉe ou simultanรฉe. ร tel point que, dans LโArt de la Fugue ou ici dans les ลuvres en trio avec continuo, on ne sait (dรฉlibรฉrรฉment) qui joue quoi, lโun et lโautre faisant vรฉritablement ลuvre commune.
Le choix des instruments est des plus intรฉressants, faisant se rรฉpondre orgues historiques dโAllemagne : Trost (1730) de la Stadtkirche โZur Gotteshilfeโ de Waltershausen et Eilert Kรถhler (1740) de la Kreuzkirche de Suhl (Thuringe), Stellwagen-Beckerath (1652-1953/1976) de St. Johannis de Lรผneburg (Basse-Saxe), mais aussi de France : Jean-Andrรฉ Silbermann de Saint-Maurice ร Soultz (1750) et Andrรฉ Silbermann de Saint-Maurice dโEbersmunster (1732), ainsi que des crรฉations modernes librement inspirรฉes de lโancien : Grenzing de Saint-Cyprien en Pรฉrigord (1982 โ illustrรฉ par Andrรฉ Isoir dans sa propre intรฉgrale Bach), Freytag-Tricoteaux (2001) de Bรฉthune, Yves Fossaert (2013) de Bourron-Marlotte, Freytag-Tricoteaux (2003) de Strobl am Wolfgangsee (Autriche), Ahrend (1985) de Porrentruy (Suisse), Grenzing-Cattiaux (1986-2015) de Notre-Dame de Belvรจs.
Signalons que les Vol. I, IV et V, qui รฉtaient รฉpuisรฉs, sont de nouveau disponibles.
Cette rรฉรฉdition a permis dโajouter les deux Ciacone de jeunesse BWV 1178 et 1179 rรฉcemment identifiรฉes, prรฉsentรฉes sur le site dโOrguesNouvelles par Michel Trรฉmoulhac (8). ยซ Pour conserver le chiffre symbolique de 14 orgues au total (pas un de plus !) ยป, elles ont รฉtรฉ enregistrรฉes dรฉbut 2026 ร l’orgue de style allemand de Bourron-Marlotte (Seine-et-Marne) โ oรน les deux musiciens animeront (5-10 juillet) la Dixiรจme acadรฉmie dโorgue de Bourron-Marlotte. Cet orgue figure dรฉjร dans lโintรฉgrale, Vol. V :Concertos, Fantaisies et fugues, Piรจces diverses. Pour des raisons de place, cโest toutefois au Vol. 4 : Chorals de Leipzig, Chorals de Weimar et Chorals divers ร lโorgue de la Kreuzkirche de Suhl que ces Ciacone ont รฉtรฉ ajoutรฉes, ยซ les sonoritรฉs et l’acoustique de Bourron se mariant bien avec celles de Suhl (le lambris donne une sonoritรฉ peu rรฉverbรฉrante ร Suhl) ยป. Enfin lโintรฉgrale, jusquโici en volumes sรฉparรฉs, est annoncรฉe en un coffret de 20 CD assorti dโun index par ลuvres et numรฉros de BWV, avec LโArt de la Fugue, gravรฉ dรจs 2014 en guise de propylรฉes, ร lโorgue Johann Andreas Engelhardt (1845) de Herzberg, en Basse-Saxe (9).
Les Sonates en trio avec continuo
ยซ Nous avons pris le parti, ร la suite de notre enregistrement des Chorals Schรผbler (Vol. 9), de rรฉaliser un continuo, comme pour un ensemble de musique de chambre. Cela ressemble peut-รชtre ร ce que Bach a pu faire lui-mรชme ยซย en familleย ยป ou avec ses รฉlรจves. รclairer le contexte harmonique, soutenir par une couleur particuliรจre, sโappuyant sur la basse, donne ร cette merveilleuse musique une texture assez diffรฉrente de la version ร trois voix solistes. ยป
Aprรจs les Sonates en trio par Benjamin Alard au clavecin et au clavicorde avec pรฉdalier (10), voici donc une nouvelle approche originale des pages en trio, bien que strictement ร lโorgue, dรฉdoublรฉ via le continuo. Andrรฉ Isoir avait tentรฉ lโaventure dans ses propres adaptations, le Vol. 2 de Lโart de la transcription (Delatour France, 2007) offrant par exemple le premier des Schรผbler, version avec continuo que lโon peut entendre par Michel Bouvard et Franรงois Espinasse ร lโorgue Westenfelder de Fรจre-en-Tardenois dans lโalbum Bach โ Isoir // Transcriptions (La dolce volta, LDV 26, 2016).
Mise en ลuvre avec les Schรผbler (splendide Vol. 9 de cette intรฉgrale, avec en particulier des Variations canoniquesenchanteresses, ร lโorgue de Lรผneburg qui vit passer Scheidemann, Bรถhm et sans doute le jeune Bach), lโadjonction dโun discret continuo รฉclaire donc lโensemble des piรจces en trio de ce double album de conclusion. Un continuo qui ponctue, sous-tend et enrichit texte et harmonie. On est ร mi-chemin entre lโoriginal pour un instrumentiste unique et lโinstrumentation ยซ ร rebours ยป des Sonates concoctรฉe par Martin Gester pour un ensemble de chambre (avec ou sans continuo) reconfigurรฉ pour chaque ลuvre, la voix libre et indรฉpendante des cordes et des vents ne pouvant quโenrichir lโรฉcoute et lโapproche des organistes : Six Concerts en trio pour divers instruments (flรปte, violon et continuo ; 2 violons et continuo ; violon et clavecin ; orgue positif et clavecin ; orgue positif, viole et continuo ; flรปte, violon, viole et continuo โ CD Assai 222442-MU750 paru en 2002 et malheureusement รฉpuisรฉ).
Le Concerto (Trio) BWV 597 donne le ton : un bain de jouvence sur des tempos enlevรฉs et vigoureusement dynamisรฉs par la franchise et lโacuitรฉ des timbres. Cela vaut pour lโensemble du programme et tout particuliรจrement pour les Sonates, dont les mouvements ยซ lents ยป sont dโun irrรฉpressible allant, mรชme le Lento (sans reprises) de la Sixiรจme. Corollaire du tempo : un jeu trรจs dรฉtachรฉ et une articulation vigoureuse et acรฉrรฉe, รฉvoquant ร souhait les coups de langue et dโarchet des instruments de chambre.
En rรฉponse au surcroรฎt de richesse, on pourra bien sรปr arguer que cela revient ร renoncer au prodige de la version ร trois voix strictes de Bach, miracle dโรฉquilibre suprรชmement autosuffisant, sans perte ni besoin de nourrir texte et harmonie. Une telle option รฉtait pourtant indรฉniablement intรฉressante ร tenter, en dehors ou parallรจlement ร lโabsolue puretรฉ linรฉaire de la version ยซ simple ยป. Lโรฉcoute, selon que lโon approuve ou non la reformulation, semblera soit enrichie, soit brouillรฉe prรฉcisรฉment par lโenrichissement proposรฉ, dโautant que les registrations sont denses et charpentรฉes (mutations et anches solistes), dโune plรฉnitude affirmรฉe. Le continuo nimbe, avec une รฉtrange (parfois dรฉstabilisante) sensation dโรฉcho/prรฉรฉcho, le but nโรฉtant pas de le mettre en exergue, naturellement ; mais lโoreille, dominรฉe par le texte proprement dit, cherche (peine, selon les Sonates) ร deviner les subtilitรฉs de cet arriรจre ou infra-plan, avec un rien de frustration. Les registrations les plus lรฉgรจres ou รฉpurรฉes sont celles qui se prรชtent le mieux ร cette superposition, ainsi dans le Trio BWV 1027a sur des jeux flรปtรฉs dโune dรฉlicieuse prรฉsence.
Outre le Praeludium en la mineur BWV 569 ou la Fugue en ut mineur BWV 575 dโune tension altiรจre, le programme se referme sur des pages rares dont le Trio en sol mineur BWVโฏ584, transcription partielle dโun air de tรฉnor de la CantateWo gehest du hinBWV 166, ou le Praeludium BWV 999, classรฉ parmi les compositions pour luth. Le tout couronnรฉ, les deux musiciens associant une derniรจre fois leurs forces au service de la musique du Cantor, du trรจs รฉtrange Choral Herr Gott, dich loben wir BWV 725, ou Te Deum (avant 1708), grand motet dโune polyphonie savante ร cinq voix. Plus vaste que nโimporte quel autre choral du jeune Bach, il est ร la fois archaรฏque, dโune extrรชme rigueur formelle et รฉtonnamment audacieux : ร lโรฉcoute de ses enchaรฎnements harmoniques et dโun recours au chromatisme vraiment singuliers, on en vient ร se dire que Max Reger nโest pas si loinโฆ
Ce que Marie-Ange Leurent et รric Lebrun nous donnent ร entendre est musicalement et instrumentalement magnifique, dรฉbordant dโune gรฉnรฉrositรฉ de jeu qui tient en haleine. Une sorte de quadrature du cercle oรน, tant pour la musique que pour lโinterprรฉtation, irrรฉsistible jeunesse et pleine maturitรฉ fusionnent de maniรจre confondante. Ce nโest pas le moindre des prodiges de cette grande aventure.
Marie-Ange Leurent et รric Lebrunโยฉ L’Est RรฉpublicainLรผbeck – Tuyaux peints du grand orgue de la Jakobikirche ยฉ Hans-Jรถrg GemeinholzerArriรจre de l’orgue de Saint-Loup-sur-Thouetโยฉ sire Inventaire National des OrguesLรผbeck – Jakobikirche – orgue latรฉral – ยฉ site Pipe Organ Map
Photo du grand orgue de la Jakobikirche de Lรผbeckย : ยฉ Gabriel Isenberg Photo de tuyaux peints (1896), tourelle de pรฉdale du grand orgue de la Jakobikirche de Lรผbeckย : ยฉย Hans-Joฬrg Gemeinholzer Photo de lโorgue du bas-cรดtรฉ nord de la Jakobikirche de Lรผbeckย : ยฉย Hans-Joฬrg Gemeinholzer Photo (vue avant) de lโorgue de Saint-Loup-sur-Thouetย : ยฉย site Manufacture Bernard Aubertin Photo (vue arriรจre) de lโorgue de Saint-Loup-sur-Thouetย : ยฉย site Inventaire National des Orgues
William Whitehead, orgue Guillaume Lesselier-Charles Lefebvre-Bertrand Cattiaux (1630-1730-1999) de lโรฉglise Saint-Michel de Bolbec (Seine-Maritime)
ลuvres pour clavier Gloria tibi trinitas Christe qui lux Miserere In nomine Ut re mi fa sol la 3 Voluntaries
Lโorgue Lesselier-Lefebvre-Cattiaux de Bolbec
ยฉ Benoรฎt Lecoq (Inventaire National des Orgues)
ยฉ Jean-Luc Perrot (Inventaire National des Orgues)
ยฉ David Hinitt
Lโun des titres de gloire de lโorgue aujourdโhui ร Bolbec est dโavoir (possiblement) รฉtรฉ touchรฉ par celui qui passe pour le pรจre de lโรcole franรงaise dโorgue, Jehan Titelouze. Si date et lieu dโorigine semblent disputรฉs, il est dรฉsormais admis quโil fut construit en 1630-1631, sur trois claviers et pรฉdale, le tout logรฉ dans lโactuel grand buffet, pour Sainte-Croix-Saint-Ouen de Rouen, au sud du chevet de lโabbatiale Saint-Ouen (actuelle rue des Faulx). Cโest lโลuvre dโun facteur รฉcossais dont Titelouze รฉtait proche : William Lesley ou Lessely, qui sous le nom francisรฉ de Guillaume Lesselier avait construit en 1627 celui de lโabbaye Saint-Georges de Boscherville, restituรฉ par Bernard Aubertin en 1994. On trouve aussi une autre attribution, non plus pour Sainte-Croix mais pour Saint-Herbland de Rouen : Clรฉment et GermainLefebvre, pรจre et fils, lโauraient รฉrigรฉ en 1685. Cette date serait en fait celle de lโadjonction du Positif de dos (classique franรงais de lignes, quand le corps principal est ร mi-chemin entre Renaissance et XVIIe รฉpanoui) โ Bertrand Cattiaux รฉvoque cependant le dรฉbut du XVIIIe โ, diffรฉrents membres de la lignรฉe des Lefebvre ayant effectivement travaillรฉ sur cet orgue durant ce siรจcle.
ร la suppression de la paroisse Sainte-Croix-Saint-Ouen (lโรฉglise sera dรฉtruite en 1795), celle de Bolbec demande ร acquรฉrir lโorgue Lesselier-Lefebvre, transfรฉrรฉ en 1792. Plusieurs fois modifiรฉ entre 1840 et 1952 (Daublaine-Callinet, Cavaillรฉ-Coll, Mutin-Cavaillรฉ-Coll, Merklin-Gutschenritter, Gutschenritter-Masset), il prรฉsentait un matรฉriau ancien si bien conservรฉ quโil a permis la restitution dโun รฉtat propice ร lโinterprรฉtation idรฉale du rรฉpertoire des XVIIe-XVIIIesiรจcles. Cโest ร Bertrand Cattiaux que lโon doit lโoptimale restitution de lโorgue tel quโen 1792, inaugurรฉ en 1999 par Martin Gester. Lequel y a peu aprรจs gravรฉ les 40 Variations sur le Choral Vater unser de Johann Ulrich Steigleder (Tempรฉraments), et Serge Schoonbroodt un programme orgue et voix, Titelouze et Du Caurroy (Assay). Markus Goecke (Raumklang) et Robert Bates (Loft) y ont chacun gravรฉ une intรฉgrale des Douze Hymnes du chanoine rouennais, Rรฉgis Allard la Messe de Gaspard Corrette (Hortus), lโorganiste gallois David Ponsford, spรฉcialiste de la musique franรงaise de cette รฉpoque, des Suites de Boyvin (Nimbus). Lโorgue de Bolbec figure aussi dans lโintรฉgrale Louis Couperin, รฉlargie ร ses contemporains, de Jean Rondeau (Vol. IV), coffret de 10 CD + 1 DVD Erato Warner Classics paru en novembre 2025.
William Whitehead et lโลuvre pour clavier de John Lugge
John Lugge, Gloria tibi trinitas (V.), William Whitehead (extrait)
The Forbidden Fruit, titre des plus tentants pour les musiciens, de Nina Simone (deuxiรจme album jazz, 1961) au baryton Benjamin Appl (rรฉcital Alpha Classics, 2023). Dans le cas de John Lugge, le fruit dรฉfendu nโest pas celui du jardin dโEden mais une suspicion (certains de ses proches ayant pris le parti de Rome, ou mรชme fui le pays) de compromission avec le rite catholique dans une Angleterre gagnรฉe ร la Rรฉforme, accusation dont il fut lavรฉ. On ne sait rien de la formation, peut-รชtre en lien avec la Chapelle royale, de ce musicien et ยซ organiste rare ยป, selon les รฉcrits du temps. Restรฉ dans lโombre de maรฎtres fameux โ Byrd, Bull, Tomkins, Gibbons โ, Lugge nโa guรจre eu les honneurs du disque : un Voluntary par Ralph Downes en 1957 (Mirrosonic) ร lโorgue Walker quโil avait conรงu pour le Brompton Oratory (รฉglise londonienne oรน Stรฉphane Mallarmรฉ se maria), inaugurรฉ en 1954 tout comme celui du Royal Festival Hall, รฉgalement pensรฉ par Downes ; un Voluntary for Double Organ par Paul Morgan ร lโorgue Harrison & Harrison de la cathรฉdrale dโExeter (Priory, Organ Imperial, 1992), oรน Lugge fut titulaire dรจs le tout dรฉbut du XVIIe siรจcle, sa trace se perdant aprรจs 1647. Maintes fois reconstruit (H&H de 1965 sur le CD, relevรฉ par la mรชme firme avec redistribution interne en 2014), cet orgue a conservรฉ son somptueux buffet de 1665 โ donc postรฉrieur ร celui de lโorgue jouรฉ par Lugge. Dans les deux cas, rien de bien idiomatique en termes dโesthรฉtique instrumentale.
Cโest dire lโimportance de cette premiรจre intรฉgrale proposรฉe par William Whitehead sur un instrument franรงais de mรชme รฉpoque (pour sa composante initiale), aucun orgue anglais conservรฉ ne permettant, selon lโinterprรจte, de rรฉpondre avec lโacuitรฉ esthรฉtique voulue ร ce rรฉpertoire, les orgues du XVIIe siรจcle ayant pour la plupart รฉtรฉ dรฉtruits dans la tourmente de la Guerre civile anglaise et de lโinstauration du Commonwealth dโAngleterre. Quantitativement modeste mais remarquable de qualitรฉ et dโinventivitรฉ, lโลuvre pour clavier de John Lugge compte des piรจces dโorgue, conservรฉes au Christ Church College dโOxford, et pour virginal โ deux ร la Bibliothรจque du Conservatoire de Musique (Bibliothรจque Nationale, Paris), lโautre ร Oxford. Publiรฉes ร Londres par Novello, elle se partagent entre piรจces libres et sur plain chant. On ignore, pour ces derniรจres, les conditions de leur รฉventuelle utilisation dans la liturgie, sachant que des pages comme les nombreux In nomine de la littรฉrature anglaise pour clavier (ainsi dans le cรฉlรจbre Fitzwilliam Virginal Book, compilation de piรจces รฉcrites entre 1562 et 1612) peuvent รชtre parfaitement dรฉconnectรฉes des textes originellement sous-jacents.
ยฉ Site Musique et Musiciens, Quรฉbec
William Whitehead -ยฉ John Mark Ainsley
William Whitehead sโest fait connaรฎtre pour avoir initiรฉ en 2011, sous le patronage de Paul McCreesh et de Dame Gillian Weir, The Orgelbรผchlein Project, en cours de publication (2), lโidรฉe รฉtant de complรฉter le Petit Livre dโorgue de Bach en demandant ร des compositeurs europรฉens dโaujourdโhui de se laisser guider par les mรฉlodies des chorals manquants : le Cantor avait prรฉvu 166 chorals dont les titres sont tous inscrits de sa main au fil des 186 pages du manuscrit reliรฉ prรฉparรฉ ร cet effet, pages restรฉes vierges en dehors des 45 Chorals effectivement composรฉs. On se souvient aussi de ce musicien รฉclectique et dโune grande รฉlรฉgance, en 2007 ร Toulouse les Orgues, dans sa transcription de la Danse lente de Maurice Duruflรฉ (page centrale de ses Danses pour orchestre, les deux autres transcrites et alors interprรฉtรฉes par Vincent Warnier), quโil avait enregistrรฉe ร lโorgue de la cathรฉdrale dโAuxerre pour Chandos (2003, parution 2005 : Dances of Life and Deathโ Diapason Dรฉcouverte) en regard des Trois Danses de Jehan Alain.
Sur des tempos globalement dโune extrรชme vivacitรฉ, la vraie virtuositรฉ consistant ร confรฉrer ร chacune de ces piรจces autant de vie intense que de fabuleuse clartรฉ et cohรฉrence (le grand Ut re mi fa sol la est รฉtourdissant), lโinterprรฉtation de William Whitehead รฉmerveille par la mise en exergue de la moindre incise des piรจces de John Lugge, rehaussรฉes de mille surprises, mouvantes et contrastรฉes au grรฉ de changements frรฉquents de mรจtre, binaire-ternaire. Pas dโornementation ajoutรฉe, rรดle fonciรจrement dรฉvolu avec brio aux seules diminutions. Celles-ci abondent dans les parties de main gauche soliste (jamais ร la main droite) des trois Voluntaries. Lโinterprรจte รฉvoque les plus anciens exemples de double voluntary, forme mettant ร profit le dialogue de deux claviers, une nouveautรฉ pour bien des instruments anglais de lโรฉpoque. La tradition attribue cette primautรฉ ร Orlando Gibbons (1583-1625) โ Fancy for a Double Orgaine, piรจce XXI du BenjaminCosyn Virginal Book, 1620 โ, et lโon se gardera bien de trancher. Les deux musiciens รฉtant strictement contemporains, il peut y avoir eu tout simplement concomitance.
Magnifiant chaque section de ces ลuvres chatoyantes, les registrations sont des plus intรฉressantes, juste reflet de lโorgue anglais du XVIIe, constituรฉ de fonds et mixtures, sans guรจre de mutations ou anches. Elles mettent en valeur la progression de lโรฉcriture de faรงon saisissante et concourent au maintien dโun intรฉrรชt constant. Disposant dโun instrument surdimensionnรฉ et dโune richesse ยซ excessive ยป, William Whitehead ne rรฉsiste pas โ autre sorte de fruit dรฉfendu โ ร faire entendre la discrรจte Voix humaine dans Christe qui lux, ou encore, sobrement et ร trรจs bon escient, les trompettes du grand clavier dans le premier des Voluntaries. Une radieuse et rรฉjouissante dรฉcouverte !
Photo de William Whitehead (livret) : ยฉ John Mark Ainsley (par ailleurs remarquable tรฉnor lyrique, depuis le baroque et Mozart jusquโร Janรกฤek, Britten et Henze)
Olivier Vernet et Cรฉdric Meckler, orgues ยซ virtuels ยป et ยซ rรฉels ยป, synthรฉtiseurs
TEXTE FRANรAIS / ANGLAIS Durรฉe : 1h 19′ 31″ Ligia Digital CD LIGIA-R999, 2025 (distribution SOCADISC)
Johann Sebastian Bach 1685-1750 Toccata et fugue en rรฉ mineur BWV 565 Invention VIII BWV 779 (2 versions) Concert Brandebourgeoisnยฐ3 BWV 1048 Variationen รผber โSey gegrรผsset Jesu gรผtigโ von J. S. Bach (transcription par Niels Gade de la Partita BWV 768) Prรฉlude BWV 875 (Clavier bien tempรฉrรฉ, Livre I) Concerto pour deux claviers BWV 1061 Ciaccona de la Partita pour violon nยฐ2 BWV 1004 Swinging Bach (arrangement Porter Heaps et Lloyd Norlin) Bach Chat โ piรจce de jazz de Charles Balayer sur des thรจmes de Bach
Petit survol dโune discographie ร quatre mains
Le quatre mains, par la magie de la transcription, รฉlargit incontestablement le champ des possibles au sein dโun rรฉpertoire originel dรฉjร colossal. Olivier Vernet รฉtait ร la tรชte dโune discographie considรฉrable, avec en 2000 ce temps fort que fut lโachรจvement de son intรฉgrale Bach, quand il lโa peu ร peu introduit dans ses productions Ligia โ sans renoncer aux parutions strictement solistes, la plus rรฉcente รฉtant les Douze Piรจces de Cรฉsar Franck ร Saint-รtienne de Caen (2022).
Sauf erreur, la premiรจre apparition de Cรฉdric Meckler remonte ร lโenregistrement en mai 2006 de lโลuvre de Mozart ร lโorgue Aubertin de Saint-Louis-en-lโรle (Paris). Degrรฉ intermรฉdiaire, si lโon veut, dans la mesure oรน les pages majeures, pour instrument mรฉcanique, relรจvent nรฉcessairement dโune redistribution en fonction des possibilitรฉs physiques dโun organiste : ยซ La version ร quatre mains [Andante K. 616 et Fantaisies K. 594 & 608 de 1791, mais aussi Fugue en solmineur K. 401/375c de 1782 et Andante mit Variationen K. 501 de 1786], dont la prรฉsente รฉdition respecte scrupuleusement lโagencement des quatre portรฉes et les phrasรฉs originaux, est certainement plus authentique. Elle est la seule, dโune part, ร pouvoir rendre compte de toutes les subtilitรฉs dโรฉcriture et dโornementation et, dโautre part, ร offrir la possibilitรฉ dโisoler chacune des quatre voix sur un plan sonore qui lui est propre, rendant ainsi plus lisible la polyphonie avec une fluiditรฉ naturelle. ยป
Lโรฉtape suivante fit passer le duo Vernet-Meckler de lโadaptation ร lโinstrumentation dโune transcription prรฉexistante pour piano ร quatre mains du compositeur lui-mรชme, ici Mendelssohn dans le cadre de lโintรฉgrale de son ลuvre pour orgue : aux Sonates op. 65 (Masevaux, 1992) vint sโajouter en mars 2007 le reste de lโลuvre ร deux mains, de nouveau ร Saint-Louis-en-lโรle, avec en guise de gรฉnรฉreux bonus de vivifiants extraits du Songe dโune nuit dโรฉtรฉ : Ouverture de 1826 et quatre pages de la musique de scรจne de 1843, le quatre mains servant avec superbe la palette et la dynamique de lโorchestre mendelssohnien.
ยฉJean-Baptiste Millot
Si le quatre mains ponctue les albums Joseph Haydn (2008, Concertini & Flรถtenuhr [horloge mรฉcanique], orgue Cabourdin-Berger de Mougins) et Niels Gade (2009, Tamburini de Monaco), Pasiรณn (2010, orgue Stahlhuth-Jann de Dudelange) lui est entiรจrement dรฉdiรฉ : adaptations dโลuvres pour piano (Suite espagnole op. 47 dโAlbรฉniz) ou orchestre (Bolรฉro de Ravel transcrit par lui-mรชme, rรฉinstrumentรฉ par les interprรจtes ; La Vida breve de Falla version Gustave Samazeuilh), prolongรฉes dโune incursion dans lโunivers du tango : au Libertango idรฉalement acclimatรฉ de Piazzolla rรฉpond lโรฉruptif et saisissant Tango furioso de Pierre Cholley, composรฉ pour et dรฉdiรฉ ร Olivier Vernet et Cรฉdric Meckler.
ร chaque album du duo sa marque spรฉcifique, pour une approche inventive avec effet de surprise garanti. Ainsi dโun insolite projet Brahms ร huit mains (2013, Cavaillรฉ-CollโBeuchet-Debierre de la cathรฉdrale dโAngers) : les deux Concertos pour piano dans une reconfiguration pour piano โ Isabelle et Florence Lafitte โ et orgue ร quatre mains, parfait exemple dโune aventure pensรฉe pour le concert et le disque. Comme pour Haydn et Gade, le quatre mains ponctue les vol. 13 et 14 de La Route des Orgues, avec dโabsolues raretรฉs signรฉes Franz Berwald (1796-1868) et Denis Bรฉdard (* 1950), Cavaillรฉ-Coll de Lunel dans lโHรฉrault (2013) ; Emanuel Schรถnfelder (1810-1875) et Gustaf Adolf Mankell (1812-1880), modeste mais lumineux Merklin de Commentry dans lโAllier (2014).
ร partir de BACH(s), en 2017 ร lโorgue Freytag-Tricoteaux de Bรฉthune et consacrรฉ ร six membres de lโillustre lignรฉe : ลuvres originales ou adaptรฉes (Flรถtenuhr) de Johann Christoph Friedrich, Wilhelm Friedemann, Johann Christian, Carl Philip Emanuel, Wilhelm Friedrich, Johann Sebastian, tous les CD seront intรฉgralement ร quatre mains. On trouve aussi dans cet album une premiรจre version (dโErnst Naumann, 1832-1910) du Concert Brandebourgeois nยฐ3 BWV 1048.
Le Rameau dโOlivier (2019) poursuit dans une mรชme veine musicalement et instrumentalement exigeante : transcriptions et arrangements formidables et รฉbouriffants, signรฉs Olivier Vernet et Cรฉdric Meckler, de pages dโenvergure de Castor et Pollux, Hippolyte et Aricie, Dardanus et Les Indes galantes de Jean-Philippe Rameau โ sโy ajoute lโune des Piรจces de clavecin en concerts (Vรจme Concert : La Forqueray), ร lโorgue Isnard de Saint-Maximin, confondant de grandeur.
Sโen tenant ร un solide principe de base : prendre comme point de dรฉpart les ยซ rรฉductions ยป pour piano ร quatre mains ou deux pianos des compositeurs eux-mรชmes, Apprentis sorciersโฆ (2021) explore LโEsprit symphonique franรงais : de LโApprenti sorcier de Dukas et la Danse macabre de Saint-Saรซns, via Debussy, Widor et Vierne, mais pas comme on les connaรฎt, jusquโร une ยซ nouvelle transcription dโO. Vernet et C. Meckler dโaprรจs la transcription pour deux pianos de lโauteur ยป de lโinรฉpuisable Bolรฉro de Ravel. Le duo y fait sonner lโorgue Thomas de la cathรฉdrale de Monaco, oรน Olivier Vernet a fรชtรฉ en janvier 2026 ses (dรฉjร !) vingt ans de titulariat.
Bach ยซย au carrรฉย ยป ou le don dโubiquitรฉ
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ร lโinstar du titulariat monรฉgasque, le duo fรชte donc cette annรฉe ses vingt ans. Pour les cรฉlรฉbrer avec un peu dโavance, les musiciens ont รฉtรฉ conviรฉs ร donner le concert de Noรซl de Radio France (1), mettant ร profit les deux consoles du Grenzing de lโAuditorium pour prรฉsenter quelques pages (couronnรฉes du Bolรฉro de Ravel) de leur dernier CD : le prรฉsent BWV ยซย au carrรฉย ยป, ร la fois prospectif et ยซ mรฉmoriel ยป โ il intรจgre des รฉchos de productions antรฉrieures. Vingt ans et pas une ride, ou une crampe, tant la vivacitรฉ du jeu et de la lecture accompagnent chaque instant de ce programme constituรฉ dโลuvres connues, ici rรฉaffirmรฉes sous de nouveaux atours en termes de timbres, dโagencement structurel et de dialogue. ร la base rien ne change, et tout pourtant est diffรฉrent.
ยซ Lโexpression BWV ยซย au carrรฉย ยป รฉvoque un Bach exponentiel, augmentรฉ, mais aussi la prรฉsence de deux musiciens, deux claviers, deux univers. Ce qui nous intรฉressait particuliรจrement pour cet album (qui contient 14 pistes, le nombre fรฉtiche de Bach), cโรฉtait le travail dโaugmentation, dโempilement : ajouter un clavier ร une piรจce, enrichir une ligne [โฆ] Lโune des spรฉcificitรฉs de ce disque est non seulement lโutilisation de la technologie Hauptwerk, un logiciel, mais รฉgalement du synthรฉtiseur ยป, Cรฉdric Meckler prรฉcisant : ยซ un synthรฉtiseur analogique et un synthรฉtiseur par modulation de frรฉquence qui, lui, a recours ร une synthรจse numรฉrique ยป. Les musiciens ont expliquรฉ leur dรฉmarche avec passion et prรฉcision dans un dossier de presse et sur le site de Ligia (2).
Lโidรฉe est de proposer des ลuvres revues-augmentรฉes dans des conditions de restitution puisant ร des sources et principes sonores hors des sentiers battus, de surprise en surprise. Si Bach a assidรปment pratiquรฉ la transcription, la paraphrase et la parodie, nombre de musiciens ยซ classiques ยป ou non ont repris le flambeau au-delร de lโimaginable : ยซ Bach est certainement le compositeur le plus transcrit au monde : 400 piรจces traitรฉes, 2700 fois, par 600 transcripteurs, uniquement en ce qui concerne le piano solo, ร 4 mains, ร 2 ou 3 pianos, selon Arthur Schanz ยป (J.S. Bach in der Klaviertranskription, Verlag Karl Dieter Wagner, Eisenach, 2000). Lโalbum sโouvre sur des exemples ยซ historiques ยป de cette mouvance de rรฉappropriation de la musique du Cantor, mais selon une conception sonore revisitรฉe.
Le BWV 565 est dโemblรฉe proposรฉ en version augmentรฉe, la partie de piano ajoutรฉe par Wilhelm Middelschulte (1863-1943, ยซ le Gothique de Westphalie ร Chicago ยป, dixit Busoni) รฉtant ici restituรฉe au synthรฉtiseur. De mรชme pour une premiรจre version de lโInvention VIII, dotรฉe par Louis Saar (1868-1937) dโune seconde partie de clavier. Entre en jeu, pour la partie ยซ orgue ยป, le fameux logiciel Hauptwerk, lequel permet, sur des consoles numรฉriques, de faire sonner des ยซ banques de sons ยป dโorgues historiques de renom, en lโoccurrence ยซ numรฉrisรฉs ยป de maniรจre optimale par la firme tchรจque Sonus Paradisi (3).
ยซ Lโรฉchantillonnage prรฉalable de ces sons (tuyau par tuyau) ร des valeurs qui sont supรฉrieures ร celles requises par la conversion analogique-numรฉrique (elle-mรชme nรฉcessaire pour le CD lors dโun enregistrement acoustique normal) rend indรฉtectable lโusage de cet artifice. Il nโest pas question cependant de mentir ร lโauditeur : il sโagit lร dโun concept permis par une technologie sans lโaide de laquelle ce genre de projet ne serait pas envisageable. ยป Si sur un CD aucune diffรฉrence ne sera perceptible entre un orgue numรฉrisรฉ et le mรชme enregistrรฉ en numรฉrique, on imagine quโil demeure une diffรฉrence de taille dans la prise de clavier, selon que lโon joue un orgue historique ou une console numรฉrique. Ici sans vรฉritable consรฉquence dรจs lors que le propos nโest pas de suggรฉrer un jeu in situ mais dโinstaurer un dialogue ยซ impossible ยป entre des instruments situรฉs en diffรฉrents lieux (Pays-Bas, Allemagne). Les sons captรฉs de prรจs sont qui plus est retravaillรฉs en fonction de lโรฉquilibre recherchรฉ. Ce que confirme une acoustique en rรฉalitรฉ indiffรฉrenciรฉe pour les orgues virtuels โ on fera aisรฉment la diffรฉrence avec les orgues rรฉels alternant sur ce CD. Tout simplement autre chose, et qui vaut le dรฉtour !
Le recours aux Schnitger de Groningen et Lรผdingworth, Stellwagen de Stralsund ou Klapmeyer dโAltenbruch โ nouvelle version du Troisiรจme Brandebourgeois, ยซ que nous avons arrangรฉ nous-mรชmes pour deux orgues. Nous lโavions dรฉjร arrangรฉ pour quatre mains et enregistrรฉ en 2018, mais nโรฉtions pas entiรจrement satisfaits : beaucoup de concessions, et une tessiture grave trop chargรฉe. Cette nouvelle version respecte toutes les lignes orchestrales, ce qui la rend plus claire ยป โ ne prรฉtend nullement offrir des portraits croisรฉs dโinstruments. La confrontation nโest quโun moyen au service dโune idรฉe, cependant que les timbres, contrastรฉs ou se fondant dans lโincroyable palette du synthรฉtiseur, renoncent pour ainsi dire ร leur nature physique โ remarquable conclusion du Concerto BWV 1061 sur le plan de la fusion entre sonoritรฉs dโorgue et prรฉsence รฉclatante de celles de synthรจse, avant que pour la version surdรฉveloppรฉe du BWV 779 lโorgue ne cรจde entiรจrement la place aux couleurs percutantes du synthรฉtiseur, chaleureuses ou mordantes, offrant au texte une intelligibilitรฉ de jeu digne de JSB.
Lโalbum comporte trois reprises sur instruments ยซ rรฉels ยป, ou plutรดt captรฉs en conditions rรฉelles (les orgues virtuels รฉtant eux aussi, ร la source, rรฉels), plongeant lโauditeur dans des acoustiques ยซ vรฉritablement ยป restituรฉes. Mention particuliรจre pour les lumineuses Variationen รผber โSey gegrรผsset Jesu gรผtigโ von J. S. Bach (4) ร lโorgue Tamburini de Saint-Charles de Monaco, transcription par Niels Gade de la Partita BWV 768 reprise du CD Niels Gade รฉvoquรฉ plus haut. Lโarrangement Vernet-Meckler de lโillustre Chaconne de la Partita pour violon seul BWV 1004, sur la base de celui de Carl Reinecke et des accompagnements de piano signรฉs Schumann et Mendelssohn, fait entendre le Quoirin de la cathรฉdrale dโรvreux (5). La derniรจre reprise โ de lโalbum Organ Dances (2005) ร lโorgue Birouste de Roquevaire (Bouches-du-Rhรดne) โ est la mรฉtamorphose dโune certaine Toccata revue pour orgue Hammond et prolongรฉe, sous le titre Swinging Bach, par Porter Heaps (1906-1999) et Lloyd Nordin (1918-2000)โฆ
C. Balayer, Bach Chat (dรฉdiรฉ ร Olivier Vernet et Cรฉdric Meckler) (extrait)
La crรฉation nโรฉtant pas oubliรฉe, lโalbum des vingt ans du duo Vernet-Meckler se referme sur Bach Chat, ยซ jazz digressions ยป de Charles Balayer (รditions Delatour, 2016) : ยซ [โฆ] piรจce de jazz composรฉe dโabord pour deux organistes ร la demande du duo Olivier Vernet / Cรฉdric Meckler, et transcrite pour piano ร 4 mains ยป, avec nombre de rรฉminiscences dโลuvres parmi les plus populaires de Bach, pour un rรฉsultat musical libre et personnel, rythmiquement prodigieux et dโun esprit acรฉrรฉ. Lโลuvre est ici restituรฉe par les deux musiciens, ultime mรฉtamorphose, entiรจrement aux synthรฉtiseurs.
(5) Extrait dโun CD (2023) de lโAM.OR.C.E. (Association des Amis des Orgues de la Cathรฉdrale et de St Taurin d’รvreux) en hommage Christophe Grasset. Lโorgue Quoirin fรชte cette annรฉe ses vingt ans ร travers une programmation prestigieuse (6 concerts). https://www.orgues-evreux.fr
Photos dโOlivier Vernet et Cรฉdric Meckler : ยฉ Jean-Baptiste Millot Photos des orgues ยซ virtuels ยป : ยฉ site Sonus Paradisi Photo de lโorgue Tamburini de Saint-Charles de Monaco : ยฉ : Le Grand Livre de lโOrgue ร Monaco โ XVIIe-XXIe siรจcle, รditions Privat (2020) Photo de lโorgue Quoirin de la cathรฉdrale Notre-Dame dโรvreux : ยฉ Site Orgues Quoirin Photo de lโorgue Birouste de Saint-Vincent de Roquevaire : ยฉ DR
Franz Liszt (1811-1886) Fantaisie et fugue sur ยซ Ad nos, ad salutarem undam ยป S. 259 รvocation ร la Chapelle Sixtine S. 658 Variations sur ยซ Weinen, Klagen, Sorgen, Zagen ยป S. 179 Prรฉlude et fugue sur B.A.C.H. S. 260 Am Grabe Richard Wagners S. 202 (arrangement Stรฉphane Mottoul) Richard Wagner (1813-1883) Vorspiel zu โDie Meistersinger von Nรผrnbergโ (arrangement Edwin Lemare) Vorspiel zu โParsifalโ (arrangement Edwin Lemare) Karfreitagszauber [Parsifal โ ยซEnchantement du vendredi saint ยป] (arrangement Stรฉphane Mottoul) Vorspiel zu โTristan und Isoldeโ (arrangement Edwin Lemare) Isoldes Liebestod [ยซ Mort dโamour dโIsolde ยป] (arrangement Edwin Lemare | Stรฉphane Mottoul) Vorspiel zuโDer fliegende Hollรคnderโ (arrangement Edwin Lemare | Stรฉphane Mottoul)
Richard Wagner, Der fliegende Hollรคnder, WWV 63 : Vorspiel (Arr. for Organ by Edwin H. Lemare and Stรฉphane Mottoul) – Extrait
Le grand orgue de la Hofkirche de Lucerne
Le coffret Matthias Maierhofer ร Freiburg (1) avait permis dโรฉvoquer deux types dโยซ orgues multiples ยป : plusieurs instruments dโesthรฉtique spรฉcifique en un mรชme lieu, รฉventuellement pilotables dโune mรชme console ; un mรชme instrument, ยซ unitaire ยป mais spatialisรฉ en diffรฉrents endroits de lโรฉdifice โ cโest le cas du Kuhn de la Hofkirche de Lucerne, instrument de prestige parmi les plus importants de Suisse et dโEurope, maintes fois enregistrรฉ au fil de son histoire rรฉcente, avant et aprรจs extension. Ainsi lโalbum Messiaen (La Nativitรฉ, Le Banquet cรฉleste, Apparition de lโรglise รฉternelle) de Marie-Claire Alain โ gravure de 1988 que lโon espรจre retrouver dans le coffret du Centenaire ร paraรฎtre chez Warner mi-2026 โ ne fait-il entendre ยซ que ยป le grand orgue (dotรฉ dโun Fernwerk ou ยซ clavier de lointain ยป, avec Regenmaschine [ยซ machine ร pluie ยป], situรฉ au-dessus de la voรปte de la nef), tel quโร lโissue des travaux de Kuhn (1972-1977) : 81/V+Pรฉd., dont 56 jeux repris de Hans Geisler, facteur salzbourgeois et constructeur initial de cet orgue en 1640-1650 (aprรจs lโincendie de lโรฉglise en 1633) โ ร lโรฉpoque 48/II+Pรฉd. dans un buffet absolument monumental ; et de Friedrich Haas en 1862 โ lโorgue reconstruit, 70/IV+Pรฉd., รฉtait alors lโexact contemporain du Cavaillรฉ-Coll de Saint-Sulpice ร Paris.
Que lโorgue soit multiple ou unitaire, les choix de prise de son, ยซ lโemplacement de lโรฉcoute ยป et lโusage dynamique qui est fait des ressources de lโinstrument sont dรฉcisifs. A fortiori lorsquโil dispose comme ici de trois plans sonores expressifs dโune redoutable efficacitรฉ : un traditionnel Schwellwerk ou Rรฉcit expressif, le Fernwerk entre-temps augmentรฉ de trois jeux ร anches libres (2001), lโimposant Echowerk de 2015 (20/II+Pรฉd.), en deux sections (dont une ร forte pression : Alphorn [ยซ Cor des Alpes ยป] en 16′, 8′ et 4′, ยซ Cornet de cordes III-V ยป) et notamment dotรฉ dโun Sousaphon de 32′ ! Placรฉe en tribune intรฉrieure au-dessus du cรดtรฉ nord du chลur, cette section reprend des tuyaux de Haas et de Friedrich Goll, son successeur, qui en 1899 modifia lโinstrument de 1862, les transmissions devenant pneumatiques. La traction des notes de lโactuel Kuhn est mรฉcanique pour le grand orgue, รฉlectrique pour les Fernwerk et Echowerk, les accouplements et la registration, lโensemble comptant dรฉsormais 104 jeux rรฉels. Sโy ajoute, sur ce mรชme cรดtรฉ nord et contigu ร lโEchowerk, le Walpen-Orgel de 1842, restaurรฉ par Kuhn en 2003 (27/II+Pรฉd.), lequel tient lieu dโorgue de chลur. Lโensemble est illustrรฉ dans ce pdf pour germanophones.
Liszt et Wagner par Stรฉphane Mottoul
Confrontant le pรจre et le second รฉpoux de Cosima Liszt, ce splendide et riche portrait de famille est un cas dโรฉcole pour audiophiles. Pour qui dispose dโun studio dรฉdiรฉ ร lโรฉcoute et autorisant un volume sonore appropriรฉ, lโรฉcart de dynamique entre grands dรฉploiements et sections triple ou quadruple piano (situation trรจs prisรฉe dans les pays germaniques) sera magnifiquement gรฉrable. Pour qui ne dispose que de possibilitรฉs ยซ normales ยป dโรฉcoute, lโaffaire se complique. Cela se ressent dรจs la premiรจre ลuvre, un valeureux et vibrant Ad nos introduit par un Moderato majestueux et posรฉ, aprรจs quoi lโลuvre aussitรดt s’anime et sโenvole, de splendide maniรจre, nourrie dโune virtuositรฉ lisztienne subtilement pianistique. Dรจs le premier ad libitum puis la section Tranquillo, les nuances dynamiques deviennent problรฉmatiques, avec sur une certaine durรฉe ce que lโon peut ressentir comme une rรฉtention sonore, timbres et harmonie parvenant ร lโoreille de maniรจre estompรฉe. Les sections suivantes enchaรฎnent des degrรฉs dynamiques infiniment variรฉs et dโune vivacitรฉ sans cesse renouvelรฉe, toujours avec un peu de distance, la prise de son sโingรฉniant ร capter et ร restituer la disposition physique de cet orgue monumental dans lโespace โ nul doute que l’รฉcoute en SACD, dont tout un chacun malheureusement ne dispose pas, sโavรจre ร cet รฉgard des plus convaincantes. A fortiori sur place, en concert : on imagine combien la magie dโun tel univers sonore, dans lequel lโauditeur se fond avec bonheur, doit opรฉrer. Chez soi, il en va par la force des choses autrement. Les sections ยซ lointaines ยป abondent tout au long de l’Adagio central, cependant que la Fuga โ Allegretto con moto resplendit tout particuliรจrement. Dans cette interprรฉtation formidable de fulgurance rythmique et d’accents propulsant la musique, la qualitรฉ, lโรฉlรฉgance et lโinventivitรฉ des registrations servent admirablement une musique fonciรจrement lyrique et orchestrale.
Lโรฉcoute au casque (une hรฉrรฉsie pour les puristes ?!) rรฉsout le problรจme tout en concentrant lโรฉcoute. Une fois lโauditeur plongรฉ dans la musique, le hiatus dynamique entre grands dรฉploiements et sections mรชme ร la limite de lโaudible se trouve surmontรฉ, tant le texte musical que lโinterprรฉtation magistrale dรฉvoilant dรจs lors une pleine continuitรฉ. Indispensable pour รvocation ร la chapelle Sixtine, oรน la problรฉmatique se trouve plus encore exacerbรฉe, du tout dรฉbut, mรชme si l’indication initiale prรฉvoit un climat geisterhaft (spectral ou fantomatique), jusqu’au dolente de la mesure 27 oรน, peu ร peu, la matiรจre sonore sโintensifie. De mรชme ce qui prรฉcรจde lโentrรฉe de lโAve verum de Mozart ou pendant lโAndante con pietร . Phรฉnomรจne singulier que ces contrastes dynamiques extrรชmes qui dans des conditions dโรฉcoute dรฉfavorables pourront รชtre perรงus comme des maniรฉrismes, alors quโils prennent tout leur sens et sรฉduisent grandement dans des conditions propices. Cela vaut pour Weinen, Klagen, moins pour le B.A.C.H., plus que jamais pour AmGrabeRichardWagners (piรจce pour 2 violons, alto, violoncelle et harpe ad libitum reprenant le thรจme du Prรฉlude de la cantate profane de Liszt Die Glocken des Strassburger Mรผnsters [ยซ Les cloches de la cathรฉdrale de Strasbourg ยป], 1868-1874), ici dynamiquement presque insaisissable mais dโune ineffable poรฉsie, avec pour finir une agreste sonnerie de Sennschellen (ยซ cloches de vaches ยป : un jeu de cloches-tubes disposรฉ ร cรดtรฉ de lโEchowerk) merveilleusement รฉvocatrices.
Toutes les pages de Wagner โ qui de 1866 ร 1872 se rรฉfugia au manoir de Tribschen, devenu en 1933, annรฉe terrible, le Richard Wagner Museum de Lucerne โ sont par dรฉfinition des transcriptions, celles dโEdwin Lemare (1865-1934) faisant depuis longtemps autoritรฉ. ร commencer par la mirifique Ouverture des Maรฎtres chanteurs (ouvrage justement composรฉ ร Tribschen), aussi tonique que lyrique : lโhypnotique sรฉduction de lโorchestre wagnรฉrien suggรฉrรฉe par la splendeur du Kuhn de la Hofkirche. Parsifal ร lโorgue renforce la dimension mรฉtaphysique de lโลuvre, ici traduite de maniรจre avant tout contemplative (nombre de plages sโinscrivent dans une durรฉe mรฉditative bien que nullement dรฉsincarnรฉe) et par le biais dโun travail dโinstrumentation extrรชmement complexe et raffinรฉ, simultanรฉment รฉpurรฉ et dรฉcuplรฉ, tout en continuitรฉ et tuilage de plans sonores et de timbres, utilisant et mettant en valeur lโimmense palette des fonds, notamment les fonds doux (Karfreitag), mais aussi des anches. Prodigieux virtuose et musicien inspirรฉ, Stรฉphane Mottoul complรจte le portrait, ajoutant ร lโรฉlรฉgiaque Prรฉlude de Parsifal, adaptรฉ par son devancier britannique, la scรจne fameuse du Vendredi saint, cosignant par ailleurs la mรฉtamorphose du Liebestod dโIsolde et de lโenthousiasmant Prรฉlude du Vaisseau fantรดme, trรจs scรฉnique et idรฉalement orchestrรฉ โ occasion dโentendre, dans la tourmente des รฉlรฉments, la machine ร pluieโฆ
Improvisateur reconnu (Premier Prix et Prix du public en 2015 au Concours International dโOrgue de Dudelange), Stรฉphane Mottoul, natif de Mons en Belgique, sโest principalement formรฉ et perfectionnรฉ ร la Hochschule de Stuttgart et au CNSM de Paris. รgalement chef dโorchestre (formรฉ ร la Hochschule de Zurich, ร Munich et en Belgique), il a รฉtรฉ nommรฉ ร trente ans, en 2020, Hof und Stiftsorganist ร la Hofkirche St. Leodegar de Lucerne (Jan Thomer รฉtant Stiftskapellmeister), oรน il veille ร la mise en valeur dโun instrument dโexception dont lโun des titres de gloire tient au Principal 32′ (en montre, 1650) : le tuyau le plus grave passe pour รชtre le plus grand et le plus lourd (383 kg) au monde. La photo du titulaire trรดnant au pied de la plate-face centrale est ร cet รฉgard รฉloquente !
Stรฉphane Mottoul, qui en 2018 avait gravรฉ pour Aeolus une intรฉgrale Duruflรฉ (CD รฉpuisรฉ) ร lโorgue Thomas de Diekirch (Luxembourg), signe avec ce portrait en miroir Liszt-Wagner une contribution discographique de premiรจre grandeur โ ร รฉcouter dans des conditions aussi ร la hauteur que possible.
Photos de Stรฉphane Mottoul : ยฉ site du musicien Photos du grand orgue de la Hofkirche (buffet, console) : ยฉ Orgelbau Kuhn AG, Mรคnnedorf Plan rapprochรฉ du grand orgue : ยฉ Musik am Hof