Sorties CD

Par Michel Roubinet

Johann Sebastian Bachย 1685-1750

Les 18 Chorals de Leipzig & Variations canoniques

Martin Gester, orgue Thomas (2023) de lโ€™รฉglise Saint-Loup de Namur, Belgique

TEXTE FRANร‡AIS (1)
Durรฉe : 1h 32″, 48′ 46″
Paraty 2025005, 2025

Un parcours de chef et de soliste

Singuliรจre et sรฉlective, la discographie de Martin Gester est aux antipodes de celles de nombre de ses pairs explorant de faรงon plus ou moins systรฉmatique le ยซ grand rรฉpertoire ยป, quโ€™il nโ€™ignore pas pour autant. En tant que chef et fondateur, en 1990, de lโ€™ensemble Le Parlement de Musique, Martin Gester a enregistrรฉ nombre dโ€™ล“uvres rares des XVIIe et XVIIIe siรจcles, auxquelles rรฉpondent des albums solistes ร  lโ€™orgue โ€“ ou au clavecin, dont A due cembali โ€“ Capricesโ€ฆ avec Aline Zylberajch (clavecins et orgue positif, K 617, 2011) ou la Clavier-รœbung I de Bach : splendide intรฉgrale des Six Partitas BWV 825-830 (Ligia, 2014) assortie dโ€™un texte de lโ€™interprรจte mettant en perspective les claviers de Bach, riche dโ€™enseignements pour lโ€™ensemble de sa musique.

Le ยซ grand rรฉpertoire ยป fut abordรฉ en 1984 ร  Saint-Martin de Colmar avec les derniers Prรฉludes et fugues de Bach (BWV 544, 546, 548, 547), LP paru lโ€™annรฉe suivante chez Pamina puis repris en CD en 1995. Le Parlement de Musique fut aussi mis ร  contribution pour certaines de ses gravures Tempรฉraments (Radio France) : Lebรจgue (Piรจces dโ€™orgue et Motets) et Une nuit de Noรซl (Brossard, Daquin, Balbastre, Dandrieu, Lebรจgue) ร  Saint-Michel-en-Thiรฉrache โ€“ de mรชme que le Livre de Dumage (+ motets de De Lalande), Opus 111 ; Johann Ulrich Steigleder ร  Bolbec (fameuses 40 Variations sur le Choral Vater unser) ; Georg Muffat ร  Saint-Antoine-l’Abbaye (Toccate 1, 6, 7, 8, 11 & PassacagliaConcerti da chiesa) ; ยซ motet-cantate ยป de Bach Tilge, Hรถchster meine Sรผnden BWV 1083, version germanisรฉe, augmentรฉe et rรฉorchestrรฉe du Stabat Mater de Pergolรจse, complรฉtรฉe de piรจces pour orgue (Silbermann de la Petrikirche de Freiberg โ€“ nouvel ut mineur BWV 546). La singularitรฉ de sa discographie transparaรฎt aussi dans une version passionnante des Sonates en trio BWV 525-530 de Bach sous la forme de Six Concerts en trio pour divers instruments, ร  savoir, dans lโ€™ordre des Sonates : flรปte, violon et continuo ; 2 violons et continuo ; violon et clavecin ; orgue positif et clavecin ; orgue positif, viole et continuo ; flรปte, violon, viole et continuo. Paru chez Assai en 2002 (222442-MU750), cet album explore de maniรจre fรฉconde les liens entre clavier soliste et musique de chambre. Avec Le Parlement de Musique, Martin Gester a par ailleurs signรฉ chez Accord trois albums concertants ร  lโ€™orgue Westenfelder de Fรจre-en-Tardenois : Vivaldi (+ Bach), Sammartini, Johann Christian Bach & W.A. Mozart.

Les 18 Chorals de Leipzig & Variations canoniques

Si Martin Gester aborde des cycles dont la discographie est dรฉjร  considรฉrable, on imagine que cela rรฉpond ร  lโ€™impรฉrieuse nรฉcessitรฉ de se confronter ร  des sommets du rรฉpertoire intimement choisis. Dans le texte de la reprise du Bach de Colmar, il รฉcrit ร  propos du BWV 547 : ยซ La fugue est dโ€™un effet cumulatif impressionnant. Elle emploie des moyens analogues ร  ceux du prรฉlude, y ajoutant ร  partir de lโ€™entrรฉe de pรฉdale lโ€™augmentation, dont lโ€™effet est particuliรจrement saisissant, sโ€™ajoutant ร  la prolifรฉration des motifs en rectus et inversus, au nombre croissant des voix, ร  lโ€™instabilitรฉ progressive du ton jusquโ€™aux septiรจmes diminuรฉes en chaรฎne, ร  lโ€™รฉlargissement de lโ€™ambitus jusquโ€™aux extrรชmes pour finir, aprรจs le geste dramatique des silences ponctuรฉs, par une pรฉdale de tonique rappelant la culmination des Variations Canoniques. ยป Quatre dรฉcennies plus tard, celles-ci couronnent ce double album Paraty, bouclant la boucle ร  la suite des Chorals de Leipzig (1).

De ces derniers Martin Gester propose lโ€™une des versions les plus toniques et communicatives qui soient, dโ€™un dynamisme musical et spirituel affirmรฉ, รฉtayรฉ de timbres charpentรฉs garants d’une constante et solide clartรฉ. Une version qui sans hรขte mais avec quelle รฉnergie et esprit de dรฉcision, dans l’affirmation d’un ยซ catรฉchisme ยป (au sens de la Clavier-รœbung III) proclamรฉ avec conviction, est portรฉe par une foi (musicale) ardente. Lโ€™ensemble va inlassablement de l’avant, jusqu’ร  suggรฉrer une sorte de hiรฉratique danse sacrรฉe : O Lamm Gottesversus 2-3. Sur cet orgue Thomas dรฉcouvert dans un rรฉcital de Benoรฎt Mernier (sa titulaire, Cindy Castillo, y a gravรฉ Lโ€™Offrande musicale de Bach, Ricercar, 2024), Martin Gester apparaรฎt ร  lโ€™opposรฉ de la rรฉcente version d’Emmanuel Le Divellec ร  Hanovre, sur un autre orgue Thomas esthรฉtiquement comparable mais dans une tout autre acoustique, version avant tout intรฉriorisรฉe et ยซ retenue ยป. (2)

Chaque page du cycle serait ร  commenter. Ainsi la Fantasia initiale sur Komm, heiliger Geist : pour dynamiser ce choral BWV 651, le plus monumental du cycle, lโ€™interprรจte peut compter sur un plenum flamboyant arc-boutรฉ sur un alliage mordant de principaux et mixtures sur anches de pรฉdale โ€“ de mรชme pour lโ€™ultime page du recueil proprement dit, BWV 667. Ce mordant affleure dans les principaux qui structurent le BWV 652, dont le chant aรฉrรฉ et gรฉnรฉreusement dรฉtachรฉ sโ€™รฉlรจve sur une anche soliste sonore et ร  la vive carrure. ร‰loquent contraste avec les fonds presque feutrรฉs et la douce et chaleureuse anche soliste de An Wasserflรผssen Babylon, avec toutefois en commun une solide articulation des parties d’accompagnement โ€“ constante de cette intรฉgrale โ€“ sans cesse relancรฉe par une ornementation ยซ propulsante ยป sur fond de quasi-inรฉgalitรฉ expressive, non rรฉservรฉe ร  la musique franรงaise de mรชme รฉpoque. Schmรผcke dich BWV 654 รฉtonne presque par sa vivacitรฉ et son allant, la basse en notes dรฉtachรฉes, loin de maintes versions lyriquement contemplatives, le chant toujours altier du choral parlant haut et avec superbe, bien en exergue sans jamais nuire ร  l’intelligibilitรฉ de la polyphonie, ร  lโ€™instar des Nun danket alle Gott BWV 657, Von Gott will ich nicht lassen BWV 658 ou du troisiรจme Nun komm, der Heiden Heiland BWV 661, vigoureusement projetรฉs.

Les registrations globalement affirmรฉes le sont mรชme dans le cas des ยซ dรฉlicats ยป chorals en trio, quโ€™il sโ€™agisse du Herr Jesu Christ, dich zu uns wend BWV 655, aux voix plus consonantes que contrastรฉes mais toujours d’un grain individualisรฉ, ou du radieux Allein Gott BWV 664. Nun komm BWV 659 suspend le temps, l’espoir de l’attente faisant jeu รฉgal avec la ferveur volontaire du croyant. Le chant sโ€™รฉlรจve sur un principal ร  la fois clair et d’une certaine douceur et sรฉrรฉnitรฉ. Lโ€™idรฉe de contraste sous-tend lโ€™ensemble du cycle, comme lโ€™atteste dans la foulรฉe le mรฉlange adoptรฉ pour l’รฉtrange Nun komm BWV 660 ร  deux basses sur fonds/anche douce, le chant sur mutations opulentes et mordantes. On note dans les Allein Gott BWV 662-663 un allant toujours prononcรฉ mais aussi des registrations pour les voix d’accompagnement dโ€™une singuliรจre prรฉsence, dans un parfait jeu dโ€™รฉquilibre avec le chant sur sesquialtera ou anche soliste, ร  la fois poรฉtiquement distant et prรฉsent. 

Quant ร  l’orgue Thomas, il arbore tout au long de cette proclamation des Chorals de Leipzig le charme de l’ancien, tant l’inspiration des maรฎtres baroques s’y trouve concrรฉtisรฉe dans l’esprit et la matiรจre, alliรฉ ร  la vigueur d’un instrument nรฉanmoins dans sa prime jeunesse, dโ€™une belle et tonique ยซ verdeur ยป, dans lโ€™ordre du monumental : Organo pleno du dramatique Jesus Christus, unser Heiland, sub communione pedaliter BWV 665, ou de lโ€™intime : registration gambรฉe au dรฉbut du BWV 666 manualiter โ€“ et de Vor deinen Thron BWV 668.

Bach, Variation canonique III : Canone alla settima – Cantabile (extrait) – Martin Gester

ล’uvre prodigieuse entre toutes oรน la science musicale et une incomparable poรฉsie deviennent pure fusion, les Variations canoniques tรฉmoignent ici une sรฉduction puisant รฉgalement dans la juste รฉvaluation de timbres savamment imbriquรฉs, la perception de chaque ligne vocale, d’une intelligibilitรฉ et d’une proximitรฉ marquรฉes, sโ€™y rรฉvรฉlant optimisรฉe avec dรฉlicatesse, des flรปtes immatรฉrielles de la Variatio 1via une gradation de couleurs dรฉclinant mutations et anches douces, jusquโ€™ร  la vertigineuse et soudaine amplification finale dans la joie de Noรซl. Un sommet d’architecture oรน complexitรฉ et clartรฉ rivalisent de grandeur inspirรฉe, en toute ยซ sobriรฉtรฉ ยป. 

(1)ย Chorals de Leipzig & Variations canoniquesย : texte de prรฉsentation de Martin Gester, complรฉtรฉ de lโ€™intรฉgralitรฉ des textes de chorals en allemand avec traduction franรงaise + registrations
https://www.martingester.com/blog/cd/chorals-de-leipzig

(2) CD Benoรฎt Mernier ร  Saint-Loup de Namur (19 janvier 2025)
https://orgues-nouvelles.org/benoit-mernier/

ยซ Les Chorals pour orgue du Manuscrit de Leipzig ยป par Emmanuel Le Divellec (22 janvier 2025)
https://orgues-nouvelles.org/johann-sebastian-bach-1685-1750/

Les 18 Chorals de Leipzig & Variations canoniques โ€“ Martin Gester, 2 CD Paraty
https://paraty.fr/portfolio/bachles-18-chorals-de-leipzig/

Site de Martin Gester et du Parlement de Musique
https://www.martingester.com

Orgues Thomas (tribune et nef) de Saint-Loup de Namur
https://www.orguesthomas.com/INSTRUMENTS/Derniรจre-inauguration
https://orguesdesaintloup.be/a-propos-des-orgues

> Photo N&B de Martin Gester : ยฉ Pascal Bastien
> Photo couleur de Martin Gester : ยฉ DR / site de lโ€™interprรจte
> Photos de lโ€™orgue de Namur : ยฉ Isabelle Franรงaix / site Orgues Thomas (Clervaux, Luxembourg)

Dรฉdicaces

Jean Adam Guilain (v.ย 1680-ap.ย 1739)
Piรจces dโ€™orgue pour le Magnificatย (1)

Jacques Morel (1680/1700-v.ย 1740)
Premier Livre de Piรจces de violle, extraits (2)

Thomas Ospital, orgue Jean-Loup Boisseau et Bertrand Cattiaux (1995) de la chapelle royale du chรขteau de Versailles (1)

Ensemble Saint-Honorรฉย : Sacha Lรฉvy, basse de violeย ; Lukas Schneider, basse et dessus de violeย ; Brice Sailly, clavecinย ; Valentin Rouget, cabinet dโ€™orgue Blumenroeder (2013), clavecin et direction musicale (2)

LIVRET FRANร‡AIS / ANGLAIS / ALLEMAND
Texte de Vincent Genvrin
Durรฉeย : 1h 18′ 24″,
Chรขteau de Versailles Spectacles CVS 148, 2025
Collectionย Lโ€™ร‚ge dโ€™or de lโ€™orgue franรงaisย nยฐ15

Le Magnificat selon Guilain

La riche collection Chรขteau de Versailles Spectacles (148รจme titre !) poursuit lโ€™exploration du rรฉpertoire organistique du Grand Siรจcle (et au-delร ) : aprรจs Nicolas de Grigny par Michel Bouvard et Franรงois Espinasse (1), voici les splendides Suites de lโ€™รฉnigmatique Guilain dans lโ€™interprรฉtation de Thomas Ospital, que lโ€™on nโ€™associe pas spontanรฉment ร  ce rรฉpertoire et qui pourtant sโ€™y rรฉvรจle dans son รฉlรฉment, le style le disputant, en parfaite harmonie, ร  une authentique, vive et frรฉmissante grandeur.

Probablement originaire du Saint-Empire et actif ร  Paris dรจs 1702, Jean Adam Guillaume Freinsberg ล“uvra dans lโ€™entourage immรฉdiat de Louis Marchand, รฉtant ร  la fois son รฉlรจve et son supplรฉant aux Cordeliers. Des huitย Suitesย pour leย Magnificat promises par sonย Livreย de 1706, quatre nous sont parvenues (seuls Titelouze en 1626 et Lebรจgue en 1678 avaient publiรฉ avant lui desย Magnificat). Un livre deย Piรจces de clavecin dโ€™un goรปt nouveauย vint complรฉter, en 1739, lโ€™ล“uvre de Guilain โ€“ dont la trace se perd aprรจs cette parution โ€“, livre moins prisรฉ que celui pour orgue mais nรฉanmoins attribuรฉ au mรชme compositeur.

Guilain, Suite du deuxiรจme ton: II. Tierce en taille (extrait) – Thomas Ospital

Au sujet de la prรฉsence deย septย versets, Brigitte Franรงois-Sappey รฉcrit dans leย Guide de la Musique dโ€™Orgueย (Fayard)ย : ยซย Leย Magnificat, ouย Cantique de la Vierge, contient 11 versetsย ; suivant le principe de lโ€™alternance entre lโ€™orgue et la maรฎtrise, lโ€™instrument intervient six fois. Or, la plupart desย Magnificatย possรจdent sept versets. Susceptible de sโ€™appliquer ร  lโ€™Amen, le septiรจme prรฉsente surtout lโ€™intรฉrรชt de grossir leย Magnificatย afin quโ€™il puisse servir ร  dโ€™autres moments liturgiques, en particulier pour leย Benedictusย ร  laudes et leย Nunc dimittisย [Cantique de Symรฉon] ร  complies. Sans doute est-ce lโ€™une des raisons de lโ€™absence de citation grรฉgorienne dans les versets deย Magnificatย (hormis Titelouze), lโ€™autre รฉtant que les versets dโ€™orgue n’alternent pas avec une mรฉlodie liturgique fixe (comme la messeย Cunctipotens), mais avec des intonations variables selon le lieu et le temps de lโ€™annรฉe liturgique. La multiplication des utilisations ne peut se pratiquer quโ€™au dรฉtriment de la traduction musicale des textes et entraรฎne lโ€™effritement de la frontiรจre entre sacrรฉ et profane. [โ€ฆ] ร€ considรฉrer lโ€™ensemble, il paraรฎt clair que Guilain a voulu respecter le dรฉroulement duย Magnificat, mรชme si la traduction musicale nous dรฉconcerte parfois. Le sixiรจme verset clamant sans ambiguรฏtรฉ la doxologie, le septiรจme sโ€™applique donc ร  lโ€™Amen.ย ยป Vincent Genvrin รฉlargit cette thรฉmatique des sept versets, dont le dernier, chaque fois un traditionnel, bref et inventifย Petit Plein-jeu, figure bel et bien ici en derniรจre position pour laย Suite du premier ton, mais se voit ยซย rรฉtrogradรฉย ยป dans les trois autres. Lesย Suitesย 2 ร  4 se referment dรจs lors sur un Dialogueย faisant entendre le Grand-jeu, situation musicalement et instrumentalement beaucoup plus satisfaisante, quand bien mรชme elle mettrait de cรดtรฉ le strict ordre liturgique des versets.

Orgue et viole de gambe

Les liens entre suites pour orgue et viole de gambe ont รฉtรฉ rรฉcemment approfondis, parentรฉ dรฉjร  รฉvoquรฉe sur le site dโ€™Orgues Nouvellesย ร  propos du CD Louis Marchand dโ€™Emmanuel Arakรฉlian, avec rรฉfรฉrence ร  un rรฉcital de la gambiste Salomรฉ Gasselin (2). Les rรฉcits de basse et en particulier de tierce en taille parlent en faveur dโ€™une telle proximitรฉ entre les deux instruments et leur pratique parallรจle.

Lโ€™ยซ alternance ยป dโ€™un autre type ici mรชme proposรฉe permet aussi de renouveler lโ€™offre et de la diversifier dans le contexte dโ€™une discographie Guilain abondante et de qualitรฉ : Andrรฉ Isoir (Houdan, 1974 ; Saint-Michel-en-Thiรฉrache, 1997), Franรงois Espinasse (Ottobeuren, 1993), Michel Louet (Levroux, 2000 โ€“ Suites 1-3), Pierre Bardon (Saint-Maximin, 2004), Erik Feller (Cintegabelle, 2006) โ€“ mais aussi Marie-Claire Alain ร  Belfort (1972), gravure reprise dans le coffret (รฉpuisรฉ) Marie-Claire Alain โ€“ Lโ€™orgue franรงais(Warner Classics, 22 CD, 2014) et qui nous reviendra au printemps 2026 au sein de la reprise intรฉgrale chez Warner (46 CD) de Lโ€™Encyclopรฉdie de lโ€™Orgue dโ€™Erato. Sans oublier une multitude de Suites โ€“ le plus souvent celle du Deuxiรจme ton, prรฉcisรฉment pour lโ€™admirable Tierce en taille โ€“ figurant au programme de disques rรฉcitals, dont les Magnificat des 1er et 2รจme tons par Michel Chapuis ร  Sainte-Croix de Bordeaux (2002).

Guilain par Thomas Ospital, Morel par lโ€™Ensemble Saint-Honorรฉ

Thomas Ospital donne dโ€™emblรฉe le ton, celui dโ€™une libertรฉ stylรฉe, reflet de ses qualitรฉs dโ€™improvisateur, notion essentielle de lโ€™orgue franรงais mรชme dans le cadre dโ€™une notation musicale prรฉcise : le Prรฉlude ou Plein Jeu de la premiรจre Suite arbore un jeu ยซ coulรฉ ยป voire ยซ glissรฉ ยป dโ€™une franche souplesse favorisant les frottements harmoniques, sous-tendu dโ€™une inรฉgalitรฉ non prรฉvisible et comme en apesanteur, ร  lโ€™instar du Petit Plein jeu de conclusion. Ces vertus innervent lโ€™ensemble de lโ€™ล“uvre, que complรจte une approche trรจs vocale des piรจces ยซ de caractรจre ยป, dโ€™une plasticitรฉ affranchie du moindre effet ou appui, ainsi dans le Rรฉcit de la mรชme premiรจre Suite. La prise de son signรฉe Franรงois Eckert (comme pour Grigny) induit une certaine distance, plus sensible dans les piรจces sur registrations de dรฉtail, comme si lโ€™auditeur devait lever sinon les yeux du moins les oreilles vers le ciel dโ€™oรน nous viendrait cette musique โ€“ le tout sans nuire le moins du monde ร  lโ€™intelligibilitรฉ du texte, tous niveaux de dynamique confondus.

Sโ€™ensuivent deux premiรจres pages du Livre (1709) de Jacques Morel, sur lequel on sait peut-รชtre encore moins que sur Guilain, si ce nโ€™est quโ€™il รฉtait รฉlรจve de Marin Marais, dรฉdicataire de sa musique, et quโ€™il composa un Te Deum (1706). Toutes les piรจces prรฉsentรฉes manifestent une faconde enjouรฉe et trรจs mobile, aussi solidement architecturรฉes que lรฉgรจres dans leur restitution, dont une engageante Chaconne en trio amplement dรฉveloppรฉe, dansante et faisant basculer lโ€™รฉcoute de la chapelle vers la chambre. Format et surtout contexte tendent plus aisรฉment vers lโ€™intime (รฉgalement la proximitรฉ de la prise de son), malgrรฉ les manifestes parentรฉs formelles entre piรจces dโ€™orgue et de viole, ces derniรจres รฉgalement dโ€™une belle gravitรฉ le cas รฉchรฉant : Prรฉlude de la Deuxiรจme Suite.

On relรจve cรดtรฉ orgue un Prรฉlude de la Suite du deuxiรจme ton non pas sur les pleins-jeux mais sur les fonds, gรฉnรฉreux et soyeux, aux attaques doucement mordantes et dโ€™une vraie noblesse de ton. Sur lโ€™ensemble des Suites, lโ€™inรฉgalitรฉ expressive sโ€™affirme libre, pondรฉrรฉe et raffinรฉe, ainsi dans la fameuse (et unique dans ce LivreTierce en taille dรฉjร  รฉvoquรฉe, ou le non moins cรฉlรจbre Quatuor de la Suite du troisiรจme ton. Cette libertรฉ se retrouve dans le traitement, sans jamais rien de convenu, des notes inรฉgales.

Thomas Ospital respire et goรปte pleinement cette musique, maintien et mouvement se rรฉpondant, sans hรขte afin de faire sonner texte et timbres, mais avec vivacitรฉ, assortie dโ€™une รฉlรฉvation sensible, faisant vibrer et vivre cette musique qui demande ร  lโ€™interprรจte un rรฉel engagement expressif. Chaque composante du style รฉtant savamment dosรฉe, jamais surexposรฉe, en particulier lโ€™ornementation qui contribue ร  lโ€™รฉquilibre des รฉchanges, cette gravure sรฉduit infiniment par son รฉloquence et son pouvoir de transmission.

(1)ย Petite chronique versaillaiseโ€ฆ (3 avril 2025)
https://orgues-nouvelles.org/petite-chronique-versaillaise/

(2)ย CD Louis Marchand dโ€™Emmanuel Arakรฉlian (19 janvier 2025)
https://orgues-nouvelles.org/louis-marchand/

Dรฉdicacesย โ€“ Guilain โ€ข Morel โ€“Thomas Ospital, Ensemble Saint-Honorรฉ โ€“ Chรขteau de Versailles Spectacles nยฐ148
https://www.live-operaversailles.fr/guilain-morel-dedicaces

Livret du CD
https://www.chateauversailles-spectacles.fr//app/uploads/sites/2/2025/05/148-DEDICACES-Livret-CD-121x118mm-CORR.pdf

Site de Thomas Ospital
https://www.thomasospital.com

Ensemble Saint-Honorรฉ
https://www.facebook.com/ensemble.sainthonore

N.B. Les registrations malencontreusement indiquรฉes (pages 42-43 du livret) sont celles des extraits de lโ€™Apparatus Musico-Organisticusย de Georg Muffat (1653-1704) proposรฉs par la collection dans lโ€™interprรฉtation de Bernard Foccroulle, avec Marie Rouquiรฉ pour laย Sonata a violino soloย du Manuscrit de Kromฤ›ล™รญลพ (1677) โ€“ CVS 131,ย Lโ€™ร‚ge dโ€™or de lโ€™orgue franรงais nยฐ14.
https://www.live-operaversailles.fr/apparatus-musico-organisticus-muffat-

Johann Sebastian Bach (1685-1750)

Variations Goldbergย BWVย 988

Dirk Luijmes, harmonium Mustel (1878)

LIVRET ANGLAIS / Nร‰ERLANDAIS
Durรฉeย : 51′ 35″
CD Etcetera KTCย 1859, 2025

Dans la sรฉrie ยซ il fallait oser ยป, cette parution occupe une place de choix ! Cela fait bien sรปr longtemps quโ€™adapter Bach, musique la plus mallรฉable qui soit, nโ€™est plus un crime de lรจse-majestรฉ, dโ€™autant que le Cantor a lui-mรชme montrรฉ lโ€™exemple, au grand soulagement des intrรฉpides. Loin dโ€™en souffrir, une ล“uvre, par la transcription, peut bรฉnรฉficier dโ€™un รฉclairage inรฉdit dรจs lors que lโ€™instrument de destination est ร  la hauteur de la partition autrement restituรฉe. Cโ€™est ce que Dirk Luijmes รฉvoque dโ€™emblรฉe dans son intรฉressant texte de prรฉsentation, ponctuรฉ dโ€™une citation de Telemann : Gib jedem Instrument das, was es leiden kann, so hat der Spieler Lust, du hast Vergnรผgen dran (ยซ Donne ร  chaque instrument ce qu’il peut supporter, cela fera envie au musicien et tu en auras du plaisir ยป).

ล’uvre une et multiple par excellence, les Variations Goldberg sont aussi un monument dโ€™exigence sur le plan du clavier. Or lโ€™image que lโ€™on peut โ€“ ร  tort ! โ€“ se faire de lโ€™harmonium laisse planer un doute quant ร  la rรฉponse de son mรฉcanisme, la prรฉcision de ses attaques ou sa capacitรฉ ร  sโ€™acquitter des traits virtuoses. Ces prรฉventions volent en รฉclat ร  lโ€™รฉcoute de ces Goldberg sur un harmonium franรงais, non seulement instrumentalement convaincantes mais sรฉduisantes par leur cohรฉrence, leur รฉtonnante richesse de restitution et leur lisibilitรฉ optimale.

Harmonium ยซ aspirant ยป ou ยซ soufflant ยปโ€ฆ

Claveciniste et organiste nรฉerlandais, Dirk Luijmes sโ€™est dโ€™abord familiarisรฉ avec lโ€™harmonium allemand (dont lโ€™air est aspirรฉ), puis il a connu une sorte dโ€™illumination lorsque, ร  lโ€™occasion dโ€™une Petite Messe solennelle de Rossini, il a pu expรฉrimenter un instrument de facture franรงaise (dont lโ€™air est insufflรฉ). Lโ€™un des principaux atouts de lโ€™harmonium franรงais dรฉcoule du mode ยซ expression ยป : le rรฉservoir รฉtant alors ยซ court-circuitรฉ ยป, les anches sont directement alimentรฉes par les pieds qui activent la pompe, tout lโ€™art et la difficultรฉ รฉtant naturellement de doser lโ€™apport et la puissance de lโ€™air insufflรฉ, avec la possibilitรฉ alors novatrice de crรฉer des nuances dynamiques โ€“ situation autrement plus complexe que celle du vent sous pression constante de lโ€™orgue. Donnant le jour ร  ยซ lโ€™harmonium d’art ยป ou Kunstharmonium, Victor Mustel y ajoute la ยซ double expression ยป (Premier Prix ร  lโ€™Exposition universelle de Paris en 1855), dispositif permettant de varier la pression entre basse et dessus et dโ€™en dissocier la registration. Dโ€™abord heureux possesseur dโ€™un Mustel de 1901, cโ€™est sur son Mustel de 1878, typique de lโ€™harmonium dโ€™art, que Dirk Luijmes a gravรฉ ces Goldberg. Expression et double expression sont au cล“ur de son interprรฉtation, avec dรจs lโ€™Aria une dรฉmonstration savamment รฉvaluรฉe des possibilitรฉs de nuances dynamiques. Sโ€™y ajoute notamment le trรจs efficace mode ยซ percussion ยป, oรน un marteau vient frapper la languette de l’anche pour une attaque plus acรฉrรฉe.

Les Goldberg ร  lโ€™harmonium Mustel

Directeur artistique de laย Stichtingย Longen & Tongenย (ยซย Fondation Poumons et Anchesย ยป), association de concerts crรฉรฉe ร  Nimรจgue en 1999 rรฉservant ร  lโ€™harmonium une place importante, Dirk Luijmes รฉtait en quรชte, pour fรชter les vingt-cinq ans du projet, dโ€™un programme digne de lโ€™รฉvรฉnement et rรฉunissant ses deux passionsย : Bach et lโ€™harmonium. Lโ€™ล“uvre fut vite trouvรฉeย : lesย Variations Goldberg.

J.S. Bach, Variations Goldberg : variatio 4 – Dirk Luijmes, harmonium Mustel (1878)

Maintes pages en sont ยซ commodรฉment ยป pensรฉes pour deux claviers, la tรขche se compliquant au piano ou ici ร  lโ€™harmonium ร  clavier unique. Si nombre de variations sont restituรฉes ร  lโ€™identique, aucun arrangement nโ€™รฉtant requis, dโ€™autres ont nรฉcessitรฉ quelques adaptations โ€“ notes octaviรฉes, voire modifiรฉes : Dirk Luijmes espรจre en รชtre pardonnรฉ, la finalitรฉ musicale justifiant ces rares libertรฉs ! Pour le reste, le Mustel permet donc de contraster les registrations entre basse et dessus, ainsi dans les Var. 8, 11 & 17, cependant que dans les Var. 7 & 27, guidรฉ par un choix de sonoritรฉs, il joue la partie de main droite, telle quโ€™รฉcrite par Bach, ร  la main gauche (naturellement ร  la bonne hauteur par le recours aux jeux de tessitures diffรฉrentes) et la basse ร  la droite. Certaines pages ร  deux claviers peuvent รชtre restituรฉes sur un mรชme plan sonore, dโ€™autres avec partage de timbres. Ceux-ci sont dโ€™une densitรฉ et dโ€™une diversitรฉ รฉtonnantes. Par exemple la Variation 21 (Canone alla Settima), dont les trois voix semblent faire vibrer un ensemble de cuivres. Quant ร  la rรฉactivitรฉ รฉvoquรฉe, il suffit dโ€™รฉcouter, suprรชmement articulรฉes, la Var. 10 (Fughetta avec ornements), la virevoltante Var. 14 ou la prodigieuse Ouverture (Var. 16 introduisant la seconde partie) pour รชtre aisรฉment convaincu. Il en va de mรชme des accords scandรฉs et des traits volubiles de la Var. 26, des ยซ trilles en toutes notes ยป de la Var. 28, dโ€™un dรฉlicat รฉquilibre. Quant aux variations en tonalitรฉ mineure, elles se rรฉvรจlent profondรฉment รฉlรฉgiaques et expressives.

Le minutage modรฉrรฉ de ces Goldberg tient ร  ce que Dirk Luijmes y renonce ร  lโ€™ensemble des reprises, estimant quโ€™un enchaรฎnement plus serrรฉ des variations favorise la continuitรฉ du cycle. Il en rรฉsulte une version vive et chaleureuse, riche en surprises, dโ€™une captivante beautรฉ de timbres et de lignes. ร€ lโ€™instar de lโ€™une des plus singuliรจres versions de Lโ€™Art de la Fugue, celle du Calefax Reed Quintet (MDG, 2000), cette approche sรฉduisante et originale des Goldberg invite ร  une รฉcoute poรฉtiquement renouvelรฉe.

Bach,ย Variations Goldbergย โ€“ Dirk Luijmes โ€“ CD Etcetera KTCย 1859
https://www.etcetera-records.com/product/johann-sebastian-bach-goldberg-variationen-bwv-988-harmonium-dirk-luijmes/

Discographie Etcetera de Dirk Luijmes
https://www.etcetera-records.com/product-category/artist/dirk-luijmes

Site de Dirk Luijmes
https://dirkluijmes.nl

Longen & Tongen (Nimรจgue)
https://longenentongen.nl

Thibaut Duret

Orgue Dominique Chalmin,
Grange de Bel-Air,
La Ravoire (Savoie)

LIVRET FRANร‡AIS
Durรฉeย : 1h 01′ 43″
CD Claviorganum, 2024

Georg Muffat (1653-1704)
Toccata prima
Jean Adam Guilain (v.1680-aprรจs 1739)
Suite du 2รจmeย ton
Dietrich Buxtehude (1637-1707)
Choral ยซย Wie schรถn leuchtet der Morgensternย ยป BuxWV 223
Johann Sebastian Bach (1685-1750)
Partita ยซย Sei gegrรผsset, Jesu gรผtigย ยปย BWVย 768, Passacaglia e thema fugatumย BWVย 582

Lโ€™orgue Dominique Chalmin de Bel-Air

Voici un disque qui en fera rรชver plus dโ€™un ! La seule idรฉe de disposer ร  domicile dโ€™un orgue de 21 jeux rรฉels sur quatre claviers et pรฉdale donne le vertige. ร€ lโ€™heure des systรจmes Hauptwerk et consorts offrant en numรฉrique la possibilitรฉ de changer dโ€™instruments en fonction des rรฉpertoires, avec des rรฉsultats sonores vraiment remarquables, un authentique instrument ร  tuyaux parfaitement typรฉ et ร  mรชme de rรฉpondre aux rรฉpertoires classiques tant franรงais quโ€™allemand โ€“ superbe Posaune 16โ€™ en bois (derniรจre octave en รฉtain) de longueur rรฉelle ! โ€“ reste et restera ร  jamais tout autre chose. Ne serait-ce que pour son tirage de notes mรฉcanique et le toucher pleinement musical qui en dรฉcoule.

Nรฉ dans une famille oรน lโ€™on pratiquait lโ€™orgue, Dominique Chalmin (1) nโ€™a choisi de devenir ni facteur dโ€™orgue, ni organiste, ayant en fait exercรฉ comme dentiste pendant trente-cinq ans, ce qui exige aussi des doigts de fรฉe. Nโ€™en ayant pas moins accompli de sรฉrieuses รฉtudes dโ€™orgue, de clavecin et de basse continue, il est organiste de la Sainte Chapelle de Chambรฉry depuis 1985 et supplรฉant ร  la cathรฉdrale depuis 2004 (2). Passionnรฉ dโ€™orgue depuis ses douze ans et ayant entrepris la construction dโ€™un premier instrument deux ans plus tard, ce nโ€™est toutefois quโ€™en 2005 quโ€™il crรฉe son atelier ร  La Ravoire, prรจs de Chambรฉry, ยซ prolongement naturel dโ€™une longue pรฉriode dโ€™activitรฉ dans le domaine de la facture dโ€™orgues ยป. Il a notamment collaborรฉ sur des chantiers de restauration au cรดtรฉ de Pascal Quoirin, auquel il dit devoir une grande partie de ce quโ€™il sait en la matiรจre.

Le projet dโ€™un nouvel orgue prit corps en 1981 (3), le facteur ยซ amateur ยป au sens vrai et fort ayant dans le mรชme temps approfondi Lโ€™Art du facteur dโ€™orgues : ยซ Le tracรฉ des sommiers, de la mรฉcanique, des claviers, et la taille des tuyaux sont pour la plupart puisรฉs dans le traitรฉ de Dom Bรฉdos ยป. ร‰tant fascinรฉ par les Clicquot, Isnard et autres Silbermann, une esthรฉtique classique franรงaise compatible avec le rรฉpertoire allemand de mรชme รฉpoque sโ€™est naturellement imposรฉe. Assortie dโ€™exigences pour les buffets et leurs ornements, magnifiquement ouvragรฉs. Dans lโ€™univers รฉlitiste du compagnonnage, on parlerait de ยซ chef-dโ€™ล“uvre ยป. La construction de la merveille durera prรจs de vingt ansโ€ฆ

ยซ En 1992, une premiรจre inauguration de lโ€™orgue dotรฉ de 16 jeux sur trois claviers et pรฉdale indรฉpendante, par mes amis Viviane Loriaut, Pierre Perdigon et Michel Chapuis, marque une pause (de courte durรฉe) dans la construction. Cette fรชte inaugurait en rรฉalitรฉ lโ€™aboutissement dโ€™une phase essentielle, celle de lโ€™harmonisation de lโ€™ensemble existant, avec lโ€™aide et les prรฉcieux conseils de Pascal Quoirin. Peu de temps aprรจs, je me remets ร  lโ€™ouvrage pour la mรฉcanique, la tuyauterie et lโ€™harmonie du positif de dos, la soufflerie cunรฉiforme, et enfin je refais un nouveau bloc de quatre claviers. Lโ€™instrument a maintenant trouvรฉ sa composition finale, qui comporte 21 jeux. Il a dรฉjร  acquis une certaine patine [โ€ฆ] ยป.

La construction de cet orgue nโ€™ayant rien dโ€™un ยซ plaisir รฉgoรฏste ยป, il est utilisรฉ depuis 1994 dans le cadre de lโ€™association Les Rencontres Artistiques de Bel-Air, nรฉe cette mรชme annรฉe dans la maison de Nicole et Dominique Chalmin, ร  la suite dโ€™un concert de Gustav Leonhardt en 1991 puis dโ€™un concert, lโ€™annรฉe suivante, destinรฉ ร  financer lโ€™achat dโ€™un archet pour un jeune violoniste chambรฉrien prometteur : Renaud Capuรงon (16 ans), qui dรจs 1996 crรฉa Les Rencontres de Musique de Chambre de Bel-Air. Le flambeau sera repris en 2012 par le Bel-Air Claviers Festival, la direction artistique รฉtant dโ€™abord assurรฉe par les pianistes Frank Braley puis Bertrand Chamayou, et depuis 2018 par le claveciniste Jean Rondeau (4).

Thibaut Duret de Muffat ร  Bach

En 2018, un relevage sโ€™avรฉrant nรฉcessaire, le facteur procรจde ร  divers changements et perfectionnements, avec nettoyage de lโ€™ensemble de la tuyauterie, reprise partielle de lโ€™harmonie et adoption dโ€™un nouveau tempรฉrament, de type Marbourg ร  trois tierces pures. Lโ€™orgue est rรฉinaugurรฉ en dรฉcembre 2019 par Thibaut Duret. Titulaire de lโ€™orgue Augustin Zeiger (1847/1866 โ€“ grande restauration Quoirin en 2004) de la cathรฉdrale de Chambรฉry, professeur au CRR dโ€™Annecy et cocrรฉateur en 2017 du label Claviorganum (5), il propose ici mรชme un portrait haut en couleur de lโ€™instrument ร  tous รฉgards unique de Bel-Air. Lโ€™acoustique ยซ boisรฉe ยป de la grange-salle de concert รฉvoque celle de maintes รฉglises nord-allemandes, peu rรฉverbรฉrรฉe mais nullement sรจche. Elle met en valeur le moindre dรฉtail, ร  la fois de lโ€™harmonie, des timbres et du jeu, le dรฉfi de chaque instant รฉtant dโ€™offrir, par un toucher et un phrasรฉ aussi articulรฉs que coulรฉs dans un mรชme souffle, une vive continuitรฉ musicale.

Thibaut Duret y rรฉussit pleinement dans un programme judicieusement choisi. ร€ Buxtehude et Bach rรฉpondent Muffat et Guilain, maรฎtres ยซ germaniques sous influence franรงaise ยป, permettant de goรปter la palette dans sa diversitรฉ et sa cohรฉrence : depuis les fonds au parler franc mais dโ€™une intonation douce et รฉquilibrรฉe, tels les Montre et Prestant du grand clavier sur lesquels dรฉbute la Toccata prima de Muffat, mordants et lyriques ร  souhait, jusquโ€™au Jeu de tierce, au Cornet du Rรฉcit, ร  lโ€™unique mais trรจs prรฉsent Plein-jeu, ou encore aux trois jeux dโ€™anches des claviers manuels, dont une savoureuse Voix humaine, ici dans la Variation IX de la Partita de Bach. Tant cette ล“uvre, au rythme interne souplement agencรฉ, que la Suite de Guilain autorisent un riche inventaire des possibilitรฉs, cependant que la Passacaille de Bach adopte le principe inverse : les principaux avec quinte, dโ€™une ampleur digne de lโ€™ล“uvre, finalement augmentรฉs du Plein-Jeu et de la Doublette-Tierce du Positif, cependant que Flรปte 8โ€™ et Posaune avec tirasse confรจrent ร  la basse une prรฉsence marquรฉe et chantante. Tout un monde poรฉtique et trรจs humain sโ€™offre ร  nos oreilles admiratives devant lโ€™ล“uvre conjointe de lโ€™artisan-musicien et de lโ€™interprรจte qui rend ici sensible la raison dโ€™รชtre dโ€™un si magnifique projet.

(1)ย Dans l’univers du facteur d’orgues Dominique Chalmin – Production Y a de lโ€™orgue dans lโ€™air, 2020 โ€“ Michel Alabau
https://orgues-nouvelles.org/reportages-video/
https://www.youtube.com/watch?v=gwyvAh5HfWU

(2) Orgues et clavecins Chalmin
https://www.orgues-chalmin.com

(3)ย Orgue Dominique Chalmin de la Grange de Bel-Air, La Ravoire (Savoie)
https://www.orgues-chalmin.com/orgue-bel-air.html

(4)ย Les Rencontres Artistiques de Bel-Air
https://www.rencontresbelair.com/preacutesentation.html

(5)ย Thibaut Duret โ€“ Les Amis de lโ€™Orgue de la cathรฉdrale de Chambรฉry โ€“ ร‰ditions Claviorganum
https://www.thibautduret.fr
https://amisdelorgue.fr
https://amisdelorgue.fr/les-organistes/


Dietrich Buxtehudeย (1637-1707)

Experiencing vibrations with Buxtehude

Arnaud Van de Cauter, orgue Schnitger-Ahrend (1688-1985), St Ludgeri, Norden (Frise orientale)

LIVRET FRANร‡AIS / Nร‰ERLANDAIS / ANGLAIS
Durรฉe : 1h 08′ 17″
CD Paraty 2025013, 2025

Prรฉludes de choral BuxWV 212, 184, 215, 214, 219, 223, 207, 177
Prรคludien BuxWV 148, 140
Prรคludium, Fuga und Ciacona BuxWV 137
Passacaglia BuxWV 161
Toccata BuxWV 155

Lโ€™orgue Schnitger de St Ludgeri

Norden, vieille citรฉ presque sur le rivage de la Mer du Nord, en Frise orientale (vue des Pays-Bas, ce qui, singuliรจrement, la situe ร  lโ€™extrรชme nord-ouest de lโ€™Allemagne), et son fameux Schnitger. La nรฉerlandaise Groningen est juste ยซ en face ยป, par-delร  la riviรจre Ems, avec ses deux Schnitger : Martinikerk (1691/1729), restituรฉ par Ahrend en deux temps (1977-1984) ; Aakerk (1702), restaurรฉ par lโ€™Orgelmakerij Reil en 2011. Trรจs singulier par sa disposition dans lโ€™รฉglise (il se dรฉploie autour du pilier sud-est du transept, ses buffets sonnant dans des directions diffรฉrentes tout en prรฉservant une rare homogรฉnรฉitรฉ), le Schnitger de Norden est devenu, depuis sa restauration-reconstruction par Jรผrgen Ahrend en 1981-1985, lโ€™un des passages obligรฉs pour lโ€™interprรฉtation de la musique du XVIIe siรจcle allemand, parfois au-delร  selon ce quโ€™autorise le tempรฉrament mรฉsotonique modifiรฉ.

Il est parmi les orgues baroques allemands les plus enregistrรฉs. Jean-Charles Ablitzer : Bรถhm, Buxtehude (CD 4) ; Bernard Coudurier : Scheidemann, Bruhns & Hanff, Lรผbeck ; Bernard Foccroulle : Buxtehude (CD 3), Bruhns, Bach (CD de Chorals de son intรฉgrale), Tunder ; Gustav Leonhardt : Musiques nord-allemandes ; Harald Vogel : Buxtehude, Bรถhm, Lรผbeck, Bruhns, rรฉcitals ; Roland Gรถtz : Pachelbel ; Ton Koopman : Buxtehude ; Bob van Asperen : Froberger (Vol. 7 des Capricci) ; Peter Hurford : Bach โ€“ et tant dโ€™autres encore. Sโ€™y ajoutent les gravures des actuels titulaires : Agnes Luchterhandt et Thiemo Janssen, ce dernier ayant ici mรชme veillรฉ ร  lโ€™accord optimal des anches. Sans oublier Walter Kraft, Karl Richter ou Edward Power Biggs dans les annรฉes 1960, avant la somptueuse restitution Ahrend.

Experiencing Vibrations with Buxtehude

Cet รฉtrange sous-titre se rรฉfรจre aux activitรฉs, se fรฉcondant lโ€™une lโ€™autre, de musicien et de thรฉrapeute dโ€™Arnaud Van de Cauter, auquel on doit notamment, dรฉjร  chez Paraty, une intรฉgrale Peeter Cornet. Les informations du livret รฉclairent cette complรฉmentaritรฉ, et lโ€™on imagine volontiers le bรฉnรฉfice que peuvent en retirer les musiciens, soumis ร  toutes sortes de contraintes privรฉes ou extรฉrieures :

Portrait dโ€™Arnaud Van de Cauter : ยฉ Tommy Moriau

ยซ Arnaud Van de Cauter est professeur dโ€™orgue au Conservatoire Royal de Musique de Liรจge et professeur de Formation Corporelle au Conservatoire Royal de Musique de Mons ARTS2. Praticien, thรฉrapeute et enseignant en Somatic Experiencingยฎ et en NARMยฎ[Modรจle Relationnel Neuro-Affectif โ€“ thรฉrapie des traumatismes du dรฉveloppement], il a dรฉveloppรฉ une approche expรฉrientielle de la pratique artistique associant prise de conscience corporelle, pleine conscience et gestion du stress (ESSE โ€“ รŠtre Soi & Somatic Experiencingยฎ). Il est invitรฉ ร  donner des cours et des formations ร  ce sujet dans les รฉcoles de musique et conservatoires, pour les รฉlรจves autant que pour les enseignants. Son enseignement de lโ€™orgue au Conservatoire de Liรจge repose sur cette approche sensible et organique de la pratique artistique. Le confort ร  lโ€™instrument et la gestion du stress font partie intรฉgrante du cursus des รฉtudiants en orgue. ยป

Lโ€™interprรจte y fait รฉcho ร  propos de ce Buxtehude : ยซ De faรงon consubstantielle ร  la condition humaine, nous sommes remplis de figements, de croyances et de pensรฉes parasites qui nous empรชchent dโ€™รชtre nous-mรชmes. Ils justifient non seulement les difficultรฉs personnelles mais, pire encore, les folies, les incomprรฉhensions, les guerres. Pourtant, nous ne demandons quโ€™ร  nous reconnecter ร  qui nous sommes vraiment : des รชtres vivants incarnรฉs au cล“ur du monde qui aspirent ร  lโ€™รฉlรฉvation de lโ€™esprit, en relation avec lโ€™autre. Tel est le cheminement proposรฉ par la SEยฎ.

Pour ma part, ce cheminement a toujours รฉtรฉ de pair avec la musique, dโ€™une part, et la recherche dโ€™une plus grande connexion ร  soi-mรชme et aux autres, dโ€™autres part. Il a commencรฉ trรจs tรดt, avec lโ€™รฉmerveillement pour la musique, pour lโ€™orgue, pour les temples et cathรฉdrales qui les abritent. Plus largement, pour lโ€™humanitรฉ dans ce quโ€™elle a de crรฉatif, de beau et dโ€™รฉmouvant.

Trรจs tรดt, je me suis mis en quรชte de la vibration qui touche, qui รฉlรจve, qui transforme. Lors dโ€™un voyage en Allemagne du Nord, je dรฉcouvre lโ€™orgue de Norden. La force vibratoire de cet instrument, ล“uvre du gรฉnial Arp Schnitger (1688) mโ€™a profondรฉment touchรฉ. Prรจs de quarante ans plus tard, y retourner pour cet enregistrementย Experiencing Vibrationsย รฉtait une รฉvidence.ย ยป

Expรฉrience proprement individuelle qui par le truchement physique de lโ€™instrument pourrait devenir, mรชme au disque, collective ? Ce qui est certain, cโ€™est que ce Buxtehude respire libertรฉ et souplesse, hauteur et saine exaltation, toutes communicatives et bienfaisantes, rehaussรฉes dโ€™une maniรจre intuitive et savante de faire sonner le Schnitger. Un lรขcher-prise constructif que lโ€™on imagine consubstantiel ร  la dimension thรฉrapeutique รฉvoquรฉe semble ici spontanรฉment rรฉpondre ร  lโ€™une des rรจgles dโ€™or de lโ€™orgue ancien, parfaitement mise en ล“uvre : ne jamais penser pouvoir (encore moins devoir) le forcer. De sorte que dรฉtente et tension tรฉmoignent dโ€™un trรจs harmonieux รฉquilibre dans ce disque qui fait du bien.

La beautรฉ du programme et son ordonnancement contribuent ร  une sensation de constante plรฉnitude, mais dรฉclinรฉe de mille et une faรงons, quโ€™il sโ€™agisse dโ€™un simple verset de choral ou dโ€™une piรจce dโ€™apparat. De mรชme la divulgation de lโ€™alchimie des registrations, qui accompagne et รฉclaire lโ€™รฉcoute, met lโ€™accent sur un autre principe : optimiser par lโ€™รฉconomie. ร€ condition, naturellement, dโ€™avoir sous les doigts une merveille comme le Schnitger de Norden, sans que lโ€™on puisse dรฉpartager ce qui revient au maรฎtre du XVIIe et ร  lโ€™harmonisation superlative de la rรฉsurrection Ahrend. Un ou quelques jeux, cโ€™est assez pour un plein รฉpanouissement du timbre, sans cesse reconfigurรฉ, tout ici nโ€™รฉtant que richesse dans la diversitรฉ.

Arnaud Van de Cauter use avec parcimonie des mixtures, nombre de registrations dรฉcantรฉes suffisant ร  apporter la lumiรจre et la force requises, dialogue ininterrompu de plans sonores se rรฉpondant dans une vive continuitรฉ. Lโ€™impact des mixtures sur anches de pรฉdale est dโ€™autant plus saisissant lorsquโ€™elles sont finalement sollicitรฉes. Oรน lโ€™on note que mรชme dans les plus grands dรฉploiements, sachant que lโ€™on ne peut accoupler Rรผckpositiv sur Hauptwerk, mais seulement le troisiรจme clavier, qui commande tantรดt le Brustpositiv, tantรดt lโ€™Oberpositiv, ce ne sont quโ€™une poignรฉe de jeux du Hauptwerk qui sont mis ร  contribution, รฉventuellement complรฉtรฉs de mixtures et dโ€™anches de lโ€™un des plans sonores actionnรฉs par le troisiรจme clavier. Une quinzaine de jeux pour une insurpassable plรฉnitude.

Il y a dans ce Buxtehude associant couleurs et ferveur une qualitรฉ et une densitรฉ si chaleureusement humaines quโ€™elles exaltent de fait ce quโ€™il y ยซ a de crรฉatif, de beau et dโ€™รฉmouvant ยป โ€“ et de grand. Tons de pourpre et dโ€™or annonรงant le temps de Noรซl, ou lโ€™ร‰piphanie, comme dans le merveilleux Wie schรถn leuchtet der Morgenstern. Un enchantement, cadeau rรชvรฉ des fรชtes.

Dieterich Buxtehude, Nun lob mein Seel den Herren, BuxWV 214 (extrait) – Arnaud Van de Cauter

Orgue Schnitger de Norden (allemand)
https://orgel-owl.de/as/as_nord.htm
https://www.norden-ludgeri.de/Kirchenmusik/Arp-Schnitger-Orgel
https://www.arp-schnitger-kulturerbe.de/en/organs/norden-ludgeri-kirchengemeinde

Site de la Sociรฉtรฉ Arp Schnitger, avec base de donnรฉes (allemand)
https://www.arp-schnitger-gesellschaft.de

Arp-Schnitger-Kulturerbe (allemand/anglais)
https://www.arp-schnitger-kulturerbe.de/de

Site dโ€™Arnaud Van de Cauter thรฉrapeute
https://www.apf-somatic-experiencing.com/project/van-de-cauter-arnaud/
https://echo-art.be

Domenico Scarlattiย (1685-1757)

Petite chronique napolitaineโ€ฆ

Livia Mazzanti, orgue Tamburini-Zanin (1983-2007) du Conservatoire San Pietro a Majella de Naples

8 Sonate nellโ€™adattamento per organo di Livia Mazzanti

Sonates K. 380, 377, 27, 33, 513, 481, 159, 466

LIVRET ITALIEN / ANGLAIS (FRANร‡AIS)
Durรฉe : 39′ 48″
Birdbox Records BBR2025LMZ01CD, 2025

Plaisir et exigence audiophiles

Mieux quโ€™un simple enregistrement : un objet imposant et prรฉcieux pour audiophiles exigeants, du moins la version analogique ayant motivรฉ cette production scarlatienne : un vinyle accompagnรฉ dโ€™un trรจs รฉlรฉgant livret bilingue italien/anglais richement illustrรฉ. Si la version numรฉrique รฉcoutรฉe sur CD pour cette chronique comporte un livret uniquement en italien, illustrรฉ de mรชme, Lorenzo Vella, directeur du label indรฉpendant Birdbox Records (Rome), ingรฉnieur du son et producteur de cet album, a aimablement fourni ร  lโ€™intention des lecteurs dโ€™Orgues Nouvelles une version franรงaise du texte de prรฉsentation musicale : ร€ la recherche du son de Domenico Scarlatti โ€“ Une conversation entre Livia Mazzanti et Daniela Tortora.

La durรฉe rรฉduite (pour un CD) de cette superbe production sโ€™explique par des considรฉrations purement audiophiles, dรปment argumentรฉes : ยซ Maintenir une durรฉe d’enregistrement faible sur un LP est une nรฉcessitรฉ physique et acoustique pour garantir une fidรฉlitรฉ et une qualitรฉ sonore maximales. [โ€ฆ] Une durรฉe d’enregistrement courte (idรฉalement moins de 18 minutes par face) est considรฉrรฉe comme optimale pour un LP, afin de maximiser volume et dynamique, l’รฉnergie sonore d’un vinyle รฉtant reprรฉsentรฉe par l’amplitude des ondulations (les sillons) : si la durรฉe est courte, l’ingรฉnieur de cutting peut graver les sillons avec un espace plus important entre eux (un pitch plus large) et une amplitude plus grande. Cela se traduit par un volume plus รฉlevรฉ qui amรฉliore le rapport signal/bruit et rรฉduit le bruit de fond [โ€ฆ] ยป Soit !

Scarlatti – Livia Mazzanti – version vinyle

Livia Mazzanti ร  lโ€™orgue conรงu pour Naples par Jean Guillou 

La technique de prise de son et de gravure du LP nโ€™est pas seule ร  faire ici la diffรฉrence, mais surtout, quel que soit le support, la maniรจre dโ€™approcher Scarlatti de Livia Mazzanti, professeur au Conservatoire de Naples et la plus parisienne des organistes romaines, disciple de Jean Guillou souvent entendue en France dans des univers originaux abordรฉs dans un mรชme esprit โ€“ dont les fameuses Variations sur un rรฉcitatif dโ€™Arnold Schoenberg, qui restent attachรฉes au nom de la musicienne en concert et au disque (captรฉes par deux fois sur le vif ร  Saint-Eustache, Paris), au cรดtรฉ de Nino Rota, Giacinto Scelsi (quโ€™elle a bien connu), Castelnuovo-Tedesco ou Bach-Hindemith-Busoni, ce dernier album ร  lโ€™orgue Steinmeyer (1930) de la Christuskirche di Via Sicilia, lโ€™รฉglise รฉvangรฉlique allemande de Rome, dont elle est titulaire (1).

Livia Mazzanti a choisi huit Sonates lui tenant ร  cล“ur de longue date, ร  parts รฉgales en tonalitรฉs majeures et mineures, enregistrรฉes en 2024 le jour anniversaire de la naissance de Domenico Scarlatti (26 octobre), ร  lโ€™orgue de la Salleโ€ฆ Scarlatti du Conservatorio di Musica San Pietro a Majella di Napoli โ€“ assurรฉment sous les meilleurs auspices โ€“ sur le Tamburini conรงu par Jean Guillou. Dans le livret de son CD dโ€™improvisations Le Voyage ร  Naples (Philips, 2008), Jean Guillou en relate lโ€™histoire :

ยซ Cโ€™est en 1982 que la direction du Conservatoire de Naples me demanda de concevoir un nouvel orgue pour la salle de concert de lโ€™รฉtablissement, laquelle avait รฉtรฉ reconstruite aprรจs le tremblement de terre qui avait fait une ruine de lโ€™ancienne salle. On me priait alors de travailler ce projet avec le facteur italien Tamburini que je connaissais dรฉjร .

Cet orgue, conรงu peu aprรจs celui du ยซ Chant dโ€™Oiseaux ยป de Bruxelles [โ€ฆ], sโ€™en tenait ร  peu prรจs au mรชme principe et ร  la mรชme importance sur quatre claviers. Cependant le facteur dโ€™orgue รฉtait diffรฉrent, et aussi lโ€™acoustique de la salle.

Lโ€™instrument fut donc construit en 1983, mais alors quโ€™il se trouvait dรฉjร  installรฉ dans la salle, de nombreuses difficultรฉs vinrent sโ€™interposer pour empรชcher son usage, et jusquโ€™ร  son inauguration : normes de sรฉcuritรฉ pour la salle, volontรฉs divergentes des directeurs qui se succรฉdรจrent. Ces difficultรฉs ne durรจrent pas moins deโ€ฆ 25 annรฉes. Soudain, un nouveau directeur fut nommรฉ, le Maestro Vincenzo De Gregorio : ce fut lui, enfin, qui dรฉcida quโ€™il รฉtait urgent de redonner vie ร  cet orgue, et il fit tout le nรฉcessaire pour y parvenir.

Mais il fallait restaurer cet instrument jamais jouรฉ, et depuis si longtemps abandonnรฉ ร  la poussiรจre. [โ€ฆ] On dรฉcida de confier cette restauration, avec renouvellement du matรฉriel รฉlectrique et รฉlectronique, ainsi quโ€™une rรฉvision de lโ€™harmonisation et quelques lรฉgรจres modifications, ร  la firme de Francesco Zanin [Codroipo, Province dโ€™Udine, Frioul-Vรฉnรฉtie Julienne], qui, ainsi, devint le second auteur de cet orgue. [โ€ฆ] Lโ€™inauguration eut enfin lieu le 1er juin 2007 : je jouai des ล“uvres de Gesualdo, Bach, Schumann, trois de mes Sagas et ma transcription des Tableaux dโ€™une exposition de Moussorgski [โ€ฆ]. ยป

N’ignorant rien, bien entendu, de lโ€™ยซ historiquement informรฉ ยป, Livia Mazzanti reste fidรจle ร  lโ€™idรฉe prรดnรฉe depuis toujours par son maรฎtre Jean Guillou : aborder toute musique depuis le moment prรฉsent, en contemporain, naturellement dans le respect du texte mais avec la sensibilitรฉ et les moyens sonores dโ€™aujourdโ€™hui. Ce nโ€™est en lโ€™occurrence ni la nรฉgation ni le contraire des innombrables versions des Sonates de Scarlatti entendues au clavecin ou mรชme au piano, mais simplement autre chose. Un autre univers sensible oรน, plus que jamais et par la structuration quโ€™autorise une vaste palette, trรจs singuliรจre dans le cas de cet orgue napolitain, la musique sโ€™รฉpanouit dans un espace temporel et de timbres dโ€™une ampleur dรฉcuplรฉe. Chaque Sonate rรฉsonne tel un monde en soi, huit microcosmes parfaitement autonomes mais corrรฉlรฉs, se rรฉpondant deux par deux, la structure bipartite avec reprises de ces pages toutes diffรฉrentes faisant de chacune dโ€™elles un paysage musical dโ€™une vraie densitรฉ.

La musicienne cite Busoni, tel un gage de libertรฉ pour lโ€™interprรจte et de ferment pour la prรฉsente approche : ยซ J’aime beaucoup la notion provocatrice de ยซย transcriptionย ยป formulรฉe par Ferruccio Busoni au dรฉbut du XXe siรจcle : Toute notation est dรฉjร  transcription d’une idรฉe abstraite, et c’est peut-รชtre de lร  que je suis partie pour exprimer, avec mon instrument, la fascination que je ressentais depuis l’adolescence pour cet auteur, pour moi maรฎtre absolu de la synthรจse en musique ; dรฉjร  au piano, je percevais chez Scarlatti une conception abstraite transversale, au potentiel extraordinaire. ยป

Dans sa lumineuse et vive conversation avec la musicologue Daniela Tortora, Livia Mazzanti permet ร  lโ€™auditeur, Sonate aprรจs Sonate, de visualiser et dโ€™anticiper les tableaux musicaux inventifs brossรฉs au fil de son interprรฉtation โ€“ dans lโ€™intimitรฉ ou en extรฉrieur (PastoraleLa caccia [ยซ La chasse ยป], plus vraie que nature). Contrastes et climats y sont vigoureusement affirmรฉs, de lโ€™allรจgre ou champรชtre au pur tragique. La prise de son restitue ร  merveille tant la spatialisation de lโ€™instrument que lโ€™instrumentation complexe et acรฉrรฉe, dans lโ€™รฉquilibre. ร‰motion, abstraite ou dโ€™inspiration populaire, et virtuositรฉ rivalisent dโ€™รฉclat, alternant ombre et lumiรจre, jusquโ€™au sfumato le plus immatรฉriel. Lโ€™ultime Sonate, au chant si nostalgiquement prenant et largement dรฉployรฉ, est bouleversante dโ€™intensitรฉ poรฉtique. Un Scarlatti qui ne ressemble ร  aucun autre tout en affirmant de multiples racines et que lโ€™on se gardera de comparer, ce qui serait un contresens. Il suffit dโ€™entrer dans le rythme de la narration, de se laisser porter par les affects de cette musique รฉvocatrice et ยซ spirituellement sensorielle ยป, thรฉรขtre haut en couleur alla napoletana.

(1https://www.liviamazzanti.org/discografia/?lang=fr

Domenico Scarlatti โ€“ Livia Mazzanti, Birdbox Records (avec prรฉรฉcoute)
https://www.birdboxrecords.com/en/product-page/livia-mazzanti-scarlatti-alla-scarlatti

Site de Livia Mazzanti
https://www.liviamazzanti.org/?lang=fr

Autres photos (livret) : ยฉ Lorenzo Vella, Birdbox Records โ€“ Nightingale Studios

Elsa Barraine (1910-1999)

Lucile Dollat, orgue Grenzing (2015) de lโ€™Auditorium de Radio France, Paris
Florent Jodelet et Franรงois Vallet, percussions

LIVRET FRANร‡AIS / ANGLAIS
Durรฉe : 1h 10′ 38″
Radio France, Collection Tempรฉraments, TEM 316076 (distribution Outhere), 2025

Musique rituelle pour grand orgue, tam-tam et xylophone (1967)
Premier Prรฉlude et fugue (1928)
Reflets Magyars (1961)
Deuxiรจme Prรฉlude et fugue (1929)
ร‰lรฉvation (1958)

Alors que paraissait chez Tempรฉraments son album Night Windows (1), Lucile Dollat (sur le point dโ€™achever sa rรฉsidence ร  Radio France โ€“ Alma Bettencourt lui a succรฉdรฉ aux claviers du Grenzing) sโ€™apprรชtait ร  faire entendre en concert des extraits de Musique rituelle dโ€™Elsa Barraine (2). Elle publie dans la mรชme collection un nouveau CD, entiรจrement dรฉdiรฉ ร  la compositrice. Rien de dรฉmonstratif dans cette musique exigeante et ยซ sรฉvรจre ยป, savante autant quโ€™intuitive et ressentie au plus profond par une femme aussi politiquement et humainement engagรฉe quโ€™en quรชte de spiritualitรฉ. Claviรฉriste sans รชtre organiste, elle se montre davantage intรฉressรฉe par le souffle de lโ€™orgue et ses possibilitรฉs structurelles infinies que par sa palette. On remarque dโ€™ailleurs que la question de la registration โ€“ donc la part de libertรฉ de lโ€™interprรจte โ€“ nโ€™est abordรฉe ni dans le beau texte de prรฉsentation, signรฉ Cรฉcile Quesney et Mariette Thom, ni dans les analyses accessibles en ligne, dont la prรฉsentation par Lionel Pons de Musique rituelle, reprise dans le dossier trรจs fouillรฉ des Amis de la musique franรงaise (3). On note aussi quโ€™Elsa Barraine est absente du Guide de la Musique dโ€™orgue de Fayard (1991), y compris de sa seconde รฉdition (2012), situation assurรฉment regrettable mais qui sans doute reflรจte la place trรจs comptรฉe quโ€™elle occupe chez les organistes.

Elsa Barraine fut la quatriรจme femme (depuis Lili Boulanger en 1913) ร  remporter le Prix de Rome โ€“ dโ€™abord un deuxiรจme second Prix, en 1928, pour sa cantate Hรฉraclรจs ร  Delphes, puis lโ€™annรฉe suivante un Premier Grand Prix avec La vierge guerriรจre, trilogie sacrรฉe sur le thรจme imposรฉ : Jeanne d’Arc, qui ne lโ€™aurait guรจre inspirรฉe ou motivรฉe โ€“ pour sa victoire inattendue, elle invoquait la chance ! Elle venait de composer ses premiรจres piรจces pour orgue : un premier Prรฉlude et fugue, celle-ci ยซ sur un chant de priรจre israรฉlite ยป (ยซ Hommage respectueux ร  mon Maรฎtre Paul Dukas ยป), un second Prรฉlude et fugue, de nouveau ยซ sur un chant juif ยป (1928-1929) โ€“ Elsa Barraine รฉtait juive par son pรจre. On reste รฉtonnรฉ par la maรฎtrise formelle et expressive de ces pages denses, complexes mais sรฉduisantes, de la part dโ€™une compositrice de pas mรชme vingt ans. Puis lโ€™orgue soliste disparut de ses prรฉoccupations.

Elle y revint pour une page de circonstance, dรฉdiรฉe en 1958 ร  Jean Langlais : ร‰lรฉvation. Sโ€™ensuivit en 1961 Reflets magyars (Cinq Mรฉditations sur un thรจme hongrois ยซ Elindultam szรฉp hazรกmbรณl ยป [J’ai quittรฉ mon beau pays natal]), miniatures contrastรฉes et individualisรฉes, ciselรฉes et singuliรจres de ton, composรฉes pour le mariage du fils du chef dโ€™orchestre et compositeur Manuel Rosenthal โ€“ Elsa Barraine avait ล“uvrรฉ dans la Rรฉsistance au sein du mรชme groupe que lui. Ce ยซ thรจme et quatre variations ยป sur une mรฉlodie notรฉe par Bartรณk en 1906 fut crรฉรฉ lors des noces par Raffi Ourgandjian. Lโ€™organiste et compositeur natif de Beyrouth fut aussi celui qui incita Elsa Barraine ร  composer Musique rituelle, quโ€™il crรฉa ร  la cathรฉdrale de Lausanne en 1967 et enregistra quarante ans plus tard (Marcal Classics, 2010) ร  lโ€™orgue nรฉoclassique Michel-Merklin et Kuhn (1964) du Saint-Nom-de-Jรฉsus ร  Lyon, restaurรฉ par Michel Jurine, proposant le mรชme programme que le prรฉsent CD.

Musique rituelle

Inspirรฉe du Bardo Thรถdol ou Livre tibรฉtain des morts (bardo : รฉtat intermรฉdiaire, thรถ : entendre, dol : libรฉrer), Musique rituelle pour grand orgue, tam-tam et xylophone, comme indiquรฉ sur la couverture du manuscrit calligraphiรฉe par Elsa Barraine elle-mรชme, ornรฉe du mantra sanskrit Aum Ma Ni Pad Me Hum (ยซ Salut, joyau dans la fleur de lotus ยป), associe orgue, tam-tam (ร  hauteur indรฉfinie), gong (instrument accordรฉ) et xylo[ma]rimba (entre xylophone et marimba, ce dernier รฉtant lโ€™instrument ici choisi).

ยซ La spiritualitรฉ dans la dรฉmarche dโ€™Elsa Barraine ne doit rien ร  une vision dogmatique figรฉe, mais tout ร  une curiositรฉ sans cesse en รฉveil, รฉvoluant entre plusieurs cultures dont elle a approfondi les sources. [โ€ฆ] la lecture de la Bhagavat-Gitรข que lui avait fait connaรฎtre Paul Dukas ou encore de Lโ€™Homme et son devenir selon le Vรชdรขnta de Renรฉ Guรฉnon ont considรฉrablement comptรฉ dans son cheminement personnel, conjuguant au plus intime spiritualitรฉ et ouverture. ยป โ€“ Lionel Pons

Ce rituel funรฉraire retrace le voyage de lโ€™รขme entre lโ€™agonie et le moment oรน elle va pouvoir sโ€™orienter vers la libรฉration dรฉfinitive ou la rรฉincarnation. La musicienne rend compte de ce voyage de quarante-neuf jours en sept รฉtapes โ€“ ยซ Le chiffre sept et ses multiples [โ€ฆ] est directement prรฉsent dans lโ€™รฉchelle de durรฉes utilisรฉes dans les sept parties, de quarante-neuf triples croches ร  zรฉro. ยป (id.). Autre forme de symbolique des nombres, qui semble indissociable de la manifestation de la spiritualitรฉ en musique. Elsa Barraine fait montre dโ€™une pleine libertรฉ dans le traitement musical dโ€™รฉtapes fortement contrastรฉes. Une musique que lโ€™on peut prรฉsenter, en aucun cas dรฉcrire. Il faut vibrer tout au long du pรฉriple de lโ€™รขme comme y invitent Lucile Dollat, Florent Jodelet et Franรงois Vallet, ร  une intensitรฉ exacerbรฉe rรฉpondant une sensibilitรฉ tout aussi mallรฉable, jusquโ€™au moindre bruissement des percussions ou murmure de lโ€™orgue. On relรจve dans lโ€™agencement et lโ€™usage des contrastes de couleur, en particulier dans Les divinitรฉs irritรฉes sur fond de rythmes irrรฉguliers ร  la vive scansion, un รฉcho des Colloques de Jean Guillou, dont les cinq premiers furent composรฉs dans les annรฉes 1960 : le nยฐ4 (1966) associe ร  lโ€™orgue et au piano un pupitre de percussions rรฉunissant xylophone, vibraphone, tom-tom, tam-tam grave, cymbales suspendues, gong et timbales.

Un disque captivant, servi par des musiciens suprรชmement investis mais ยซ desservi ยป, comme lโ€™on sait, par lโ€™acoustique de lโ€™Auditorium de Radio France, qui donne (pour lโ€™orgue) le trรจs รฉtrange sentiment de ne pas sโ€™inscrire dans un espace rรฉel, tangible. ร‰lรฉvation, qui referme le CD sans rรฉellement pouvoir offrir de rรฉsonance sensible, suspend trop brusquement lโ€™รฉcoute onirique dโ€™un tel programme. Modifier lโ€™ordre dโ€™รฉcoute change tout : un enchaรฎnement chronologique, en plus de donner ร  entendre lโ€™รฉvolution vers toujours plus dโ€™absolu et de hauteur de la part de la compositrice, permet de refermer lโ€™album sur lโ€™extinction progressive, libรฉratoire, de La Dรฉlivrance diffรฉrรฉe.

E. Barraine, 3e Reflet magyar (extrait) – Lucille Dolat ร  l’orgue Grenzing de Radio-France (Paris)

(1Night Windows
https://orgues-nouvelles.org/night-windows/

(2) ยซ Redรฉcouvrir Elsa Barraine ยป
https://www.maisondelaradioetdelamusique.fr/actualites/redecouvrir-elsa-barraine

La compositrice a รฉtรฉ รฉvoquรฉe ร  maintes reprises sur lโ€™antenne de France Musique (podcast)
https://www.radiofrance.fr/recherche?term=Elsa+Barraine

(3Musique rituelle pour orgue et percussions : la durรฉe et le rythme comme vecteurs de spiritualitรฉ, texte de Lionel Pons initialement publiรฉ dans la revue Euterpe (septembre 2013, nยฐ23).
https://lesamisdelamusiquefranรงaise.com/?texte=barraine-elsa

Elsa Barraine par Lucile Dollat โ€“ Radio France, Collection Tempรฉraments, TEM 316076 
https://www.radiofrance.com/les-editions/disque/elsa-barraine-musique-rituelle

Site de Lucile Dollat
https://luciledollat.fr

Karol Mossakowski ร  Saint-Sulpice

Karol Mossakowski, orgue Cavaillรฉ-Coll (1862)
de Saint-Sulpice, Paris

LIVRET FRANร‡AIS / ALLEMAND / ANGLAIS
Durรฉe : 1h 08′ 25″
Aeolus AE-11491, 2025

Marcel Duprรฉ (1886-1971)
Trois Prรฉludes et fugues, op. 7 (1912)
Charles-Marie Widor (1844-1937)
Trois nouvelles Piรจces, op. 87 (1934) 
I. Classique dโ€™hier โ€“ II. Mystique โ€“ III. Classique dโ€™aujourdโ€™hui
Jean-Jacques Grunenwald (1911-1982)
Diptyque liturgique (1956)
I. Preces โ€“ II. Jubilate Deo
Daniel Roth (*1942)
Fantaisie fuguรฉe sur ยซ Regina Cรฆli ยป (2007)

Karol Mossakowski ร  Saint-Sulpiceโ€ฆ

Nommรฉ en fรฉvrier 2023 organiste titulaire du grand orgue Cavaillรฉ-Coll de Saint-Sulpice, au cรดtรฉ de Sophie-Vรฉronique Cauchefer-Choplin et de Daniel Roth, ce dernier dรฉsormais titulaire รฉmรฉrite (1), Karol Mossakowski y donnait le 8 juin suivant un prodigieux concert d’installation (2). Le buffet de Chalgrin รฉtait pour lโ€™occasion nimbรฉ dโ€™un rouge rรฉpondant au blanc de la pierre โ€“ aux couleurs de la Pologne. Son programme dโ€™apparat rendait hommage aux organistes ยซ historiques ยป du lieu (101 ans de titulariat ร  eux deux !) : Duprรฉ avec le premier de ses Prรฉludes et fugues op. 7, Widor avec sa Cinquiรจme Symphonie, hommage รฉlargi ร  Franck (qui rรชva de cette tribune) : Choral nยฐ2, et ponctuรฉ dโ€™une improvisation comme les compositeurs โ€“ cโ€™est le cas de Karol Mossakowski โ€“ savent en proposer. En bis, deux Chorals de Bach : Liebster Jesu, wir sind hier BWV 731 et 730, qui firent sonner lโ€™orgue de faรงon รฉtonnamment diffรฉrente, la libre projection des timbres, dโ€™une prodigieuse proximitรฉ, semant presque le doute quant ร  son esthรฉtique : un authentique camรฉlรฉon riche de jeux du XVIIIe siรจcle magistralement intรฉgrรฉs dans ce chef-dโ€™ล“uvre de Cavaillรฉ-Coll, touchรฉ et registrรฉ par Karol Mossakowski comme sโ€™il le connaissait et en ยซ respirait ยป lโ€™esprit et lโ€™acoustique depuis toujours.

Et de formuler un souhait ร  lโ€™issue de ce rรฉcital : graver un jour un rรฉcital Bach ร  Saint-Sulpice. Daniel Roth a lui-mรชme enregistrรฉ pour Motette (CD 12321, 1998) un album convaincant et de toute beautรฉ dรฉdiรฉ au Cantor โ€“ oรน รฉtait รฉvoquรฉe lโ€™ombre dโ€™Albert Schweitzer, cรฉlรฉbrรฉ cette annรฉe, lequel joua un rรดle essentiel dans lโ€™รฉdition Widor de lโ€™ล“uvre de Bach chez Schirmer โ€“, Daniel Roth faisant entendre ร  Saint-Sulpice un Bach fidรจle ร  son propre temps et idรฉalement adaptรฉ tant ร  la dynamique quโ€™aux moyens phรฉnomรฉnaux, fonciรจrement polyvalents, de cet instrument inclassable.

โ€ฆet son premier enregistrement au grand orgue Cavaillรฉ-Coll

Pour son premier disque ร  Saint-Sulpice, Karol Mossakowski aurait pu choisir la ยซ facilitรฉ ยป et proposer un programme flamboyant et magnifique comme celui de son concert dโ€™installation, dโ€™ores et dรฉjร  ancrรฉ dans les mรฉmoires. Si lโ€™on espรจre que le projet Bach suivra, lโ€™hommage ร  ses prรฉdรฉcesseurs ร  cette tribune ne pouvait que sโ€™imposer โ€“ maniรจre รฉgalement de sโ€™inscrire dans une lignรฉe. Il offre ici un panorama des plus denses, rรฉunion assez peu ยซ grand public ยป dโ€™ล“uvres trรจs contrastรฉes mais qui toutes ont en commun une gravitรฉ et une sobriรฉtรฉ faisant dโ€™emblรฉe de ce rรฉcital une ล“uvre de maturitรฉ, loin de tout esprit dรฉmonstratif nourri dโ€™ล“uvres obligรฉes de virtuositรฉ, comme il aurait pu รชtre lรฉgitime de procรฉder pour une premiรจre gravure sur un instrument dโ€™exception. Le gain musical et instrumental est ailleurs, dans lโ€™approfondissement et la dรฉcouverte.

Cela vaut mรชme pour Marcel Duprรฉ dont lโ€™Opus 7, entrepris en 1912 et publiรฉ seulement en 1920, est certes lโ€™ล“uvre dโ€™un jeune musicien, mais avant tout une musique exigeante, savante et ยซ sรฉrieuse ยป (chaque diptyque est dรฉdiรฉ ร  un jeune dรฉfunt : Renรฉ Vierne, ยซ mort pour la France ยป ร  quarante ans dans la Marne, en 1918 ; Augustin Bariรฉ, mort dโ€™une congestion cรฉrรฉbrale ร  trente et un ans, en 1915 ; Joseph Boulnois, mort aux Armรฉes, ร  trente-quatre ans, de la grippe espagnole, trois semaines avant lโ€™Armistice de 1918). Un cycle en constante rรฉinvention de la forme โ€“ et dโ€™une redoutable difficultรฉ. Karol Mossakowski restitue ร  merveille la lumiรจre dรฉliรฉe de la Fugue du premier diptyque, lโ€™รฉtrangetรฉ quasi surnaturelle de timbres et lโ€™absolue souplesse de la progression du deuxiรจme, donnant dans le cheval de bataille quโ€™est le troisiรจme la sensation dโ€™une registration optimisรฉe par lโ€™รฉconomie, la franchise et lโ€™articulation lyrique du jeu faisant sonner le Cavaillรฉ-Coll avec force et fraรฎcheur.

Au contraire de Duprรฉ, les Trois nouvelles Piรจces de Charles-Marie Widor, publiรฉes en 1934 mais composรฉes antรฉrieurement, sont dโ€™un compositeur presque au-delร  de sa pleine maturitรฉ. Widor y dรฉploie une poรฉsie venue dโ€™un autre temps, ainsi dans les pages pensรฉes pour les flรปtes de Cavaillรฉ-Coll, en particulier dans Mystique (aucun lien avec la pensรฉe liturgique de Tournemire dont le cycle Lโ€™Orgue mystique date des annรฉes 1927-1932). On y retrouve des caractรฉristiques du Widor de toujours sur le plan de la couleur harmonique, avec des rรฉminiscences de la Cinquiรจme dans certains dรฉtails de mise en forme telles que les petites notes ornementales โ€“ du pur Widor orchestral dรฉlicatement ciselรฉ. Trois superbes piรจces de concert, trop peu jouรฉes, dโ€™une stricte maรฎtrise dโ€™รฉcriture vivement canalisรฉe sans renoncer au grand souffle propre au maรฎtre, trรจs perceptible dans Classique dโ€™aujourdโ€™hui, dont la forme suggรจre davantage une parentรฉ avec la Gothique.

Pour Duprรฉ comme pour Widor, on sent combien Karol Mossakowski est aussi intensรฉment pianiste : il associe ร  lโ€™orgue cette libertรฉ du flux musical naturelle aux pianistes mais que les organistes nโ€™osent le plus souvent sโ€™approprier. Lโ€™interprรฉtation y gagne en souplesse (de lโ€™รฉnoncรฉ textuel et des affects), ร  la fois spontanรฉe et librement intรฉgrรฉe, doublรฉe dโ€™une gestion au millimรจtre โ€“ sans contrainte et rรฉsolument fluide โ€“ des nuances dynamiques, en particulier dโ€™esprit subito.

Les deux successeurs immรฉdiats de Duprรฉ sont ici reprรฉsentรฉs par des ล“uvres surgies ร  des moments trรจs diffรฉrents de leurs vies de crรฉateurs. Le Diptyque liturgique de Jean-Jacques Grunenwald date de 1956, soit un an aprรจs sa nomination ร  Saint-Pierre-de-Montrouge โ€“ il nโ€™accรฉdera ร  la tribune de Saint-Sulpice quโ€™en 1973. Lโ€™ล“uvre fut composรฉe pour lโ€™inauguration de lโ€™orgue M.P. Mรถller (Opus 8888 !) de lโ€™รฉglise St James de New York (3), cinquiรจme des huit orgues ayant rรฉsonnรฉ au fil du temps dans cette รฉglise de lโ€™Upper East Side (Madison Avenue / 71st Street). Imposante, lโ€™ล“uvre sโ€™articule en un ยซ prรฉlude ยป : Preces (ยซ Priรจres ยป), musique dโ€™une vive intensitรฉ dramatique, grande progression dynamique pouvant aller jusquโ€™ร  une certaine ยซ duretรฉ ยป cรฉdant aussitรดt devant une suspension รฉthรฉrรฉe sur les ondulants ; puis un Jubilate Deo tenant lieu de majestueux postlude ร  lโ€™office dโ€™un jour de fรชte, tour ร  tour hiรฉratique et extrรชmement dynamique.

Daniel Roth รฉtait quant ร  lui titulaire depuis dรฉjร  vingt ans ร  Saint-Sulpice (1985) lorsquโ€™il composa sa Fantaisie fuguรฉe sur ยซ Regina Caeli ยป, dont il existe deux versions : lui-mรชme a gravรฉ la premiรจre (2004) ร  lโ€™orgue de la Washington National Cathedral [Episcopal] (On a Sunday afternoon, Vol.6, JAV Recordings, JAV 153, 2005) ; la seconde, dรฉfinitive, achevรฉe en 2006 et publiรฉe lโ€™annรฉe suivante chez Schott, fut crรฉรฉe par lโ€™auteur ร  Saint-Sulpice โ€“ oรน Markus Lehnert lโ€™a gravรฉe en guise de couronnement dโ€™un album dรฉdiรฉ ร  des ล“uvres de Daniel Roth (Motette, CD 13541, 2007). Le compositeur la prรฉsente telle une ยซ introduction et fugato ยป, un Prรฉlude dโ€™une dรฉlicate et mobile sรฉrรฉnitรฉ (indiquรฉ Dans une douce lueur ensoleillรฉe โ€“ Sans rigueur) prรฉcรฉdant la Fugue proprement dite. Oรน lโ€™on perรงoit de limpides chants dโ€™oiseaux sur les ondulants, lโ€™ล“uvre peu ร  peu sโ€™animant sur des rythmes complexes, jusquโ€™ร  lโ€™exaltation, pour se refermer dans lโ€™apaisement. Maniรจre originale et poรฉtiquement mesurรฉe de clore une premiรจre gravure ร  Saint-Sulpice : un cheminement musical lumineusement รฉquilibrรฉ, interprรฉtรฉ avec รฉlรฉvation et gravitรฉ, aplomb et sensibilitรฉ. Fin connaisseur des dรฉfis liรฉs ร  la grande et riche acoustique de Saint-Sulpice, Christoph Martin Frommen en signe la magnifique prise de son, comme dรฉjร  celle du Bach de Daniel Roth en 1997 puis ร  maintes reprises, le catalogue de son label Aeolus faisant la part belle au Cavaillรฉ-Coll de Saint-Sulpice (4).


(1) Nomination de Karol Mossakowski ร  Saint-Sulpice
https://www.concertclassic.com/article/changement-au-grand-orgue-de-saint-sulpice-tradition-et-renouvellement

Le grand orgue Cavaillรฉ-Coll de Saint-Sulpice et ses titulaires actuels
https://www.aross.fr/le-grand-orgue/

(2) Concert dโ€™installation du 8 juin 2023
https://www.concertclassic.com/article/concert-dinstallation-de-karol-mossakowski-saint-sulpice-sa-juste-place-compte-rendu

Le concert en replay
https://www.youtube.com/watch?v=ZVrimscxYWY

(3) St James, New York
https://nycago.org/Organs/NYC/html/StJamesEpis.html

(4) Disques Aeolus faisant entendre le Cavaillรฉ-Coll de Saint-Sulpice โ€“ dont une intรฉgrale des Symphonies de Louis Vierne par Daniel Roth (1-4) et Stephen Tharp (5-6)
https://aeolus-music.com/pages/page-paris-saint-sulpice

Karol Mossakowski ร  Saint-Sulpice โ€“ Aeolus AE-11491
https://aeolus-music.com/products/karol-mossakowski-saint-sulpice

Site de Karol Mossakowski
https://karolmossakowski.com

Portrait de Karol Mossakowski ร  la console du grand orgue de Saint-Sulpice : ยฉ Marie Rolland

Monaco โ€“ Le monde des orgues

Petite chronique monรฉgasqueโ€ฆ

> Henri Carolย etย Olivier Vernet, orgues Boisseau (1976) et Thomas (2011) de la cathรฉdrale de Monacoย 
> Franck Barbut, orgue Tamburini (1989) de Saint-Nicolas de Myre (Fontvieille)
> Silvano Rodi, orgue Francesco Zanin (2013) de Sainte-Dรฉvote
> Jean-Christophe Aurnague, orgues Brondino โ€“ Vegezzi-Bossi (2016-2020) du Sacrรฉ-Cล“urย ; Tamburini (1979) de Saint-Charlesย ; Danion-Gonzales (1976) de Saint-Martin
> Noรซl Guy Fornari, orgue Tschanun (1929, modernisรฉ par Saverio Tamburini, 2016) de St Paulโ€™s Church
> Pierre Debat, orgue napolitain (XVIIIeย siรจcle, installรฉ en 1984) de la chapelle palatine Saint-Jean-Baptiste
> Jean-Cyrille Gandillet, orgue Cavaillรฉ-Coll de la chapelle des Carmes (1873, installรฉ en 1926, restaurรฉ en 2003 par Thomas et installรฉ dans la nouvelle chapelle Sainte-Thรฉrรจse, restaurรฉ en 2020 par Brondino โ€“ Enrico Vegezzi-Bossi)
> Benjamin Prischi, orgue Tamburini (1995) de lโ€™ร‰glise rรฉformรฉe
> Un รฉlรจveย ร  lโ€™orgue Antoine Bois (2005) de lโ€™Acadรฉmie de Musique Rainierย III

ล’uvres de Claude Balbastre, Fortunato Chelleri [Keller], Percy Fletcher, Andreas Kneller, Henri Carol, Johann Gottfried Walther, Louis-James-Alfred Lefรฉbure Wely, Joseph-Guy Ropartz, Vincent Lรผbeck, Francisco Peraza, William Walker, Franck Barbut, Thรฉodore Dubois, Malcolm Archer, Michel Corrette, Craig A. Penfield, Girolamo Frescobaldi, Johann Nikolaus Hanff, Friedrich Gernsheim, Otto Dienel, Jan Pieterszoon Sweelinck, Jean-Christophe Aurnague, Giuseppe Mariani.

LIVRET FRANร‡AIS
Durรฉe : 1h 12′ 06″, 1h 15′ 06″
2 CD Ahimsa Record Productions, 2025
Patrick Scotto, producteur, ingรฉnieur du son, montage numรฉrique, รฉdition, masterisation
14, chemin de la Turbie โ€“ 98000 Monaco-Monte-Carlo – scotto.patrick98@gmail.com

Le Grand Livre de lโ€™Orgue ร  Monaco โ€“ XVIIe-XXIe siรจcle

En 2020 paraissait chez Privat (collection Patrimoine) un ouvrage somptueux, รฉrudit, passionnant et richement illustrรฉ (prรจs de trois kilos !) : Le Grand Livre de lโ€™Orgue ร  Monaco โ€“ XVIIe-XXIe siรจcle, lequel ne figure pas, prรฉsentement, sur le site de lโ€™รฉditeur toulousain, mais peut aisรฉment se trouver. Signรฉe Claude Passet et Silvano Rodi, cette somme offre un inventaire complet des orgues de la Principautรฉ ร  travers lโ€™histoire des lieux, leurs titulaires au fil du temps nโ€™รฉtant pas oubliรฉs. Trรจs marquรฉ par la facture italienne, ce patrimoine compte actuellement seize instruments, rรฉcents pour ce qui est des plus importants, et offre une belle diversitรฉ esthรฉtique : de lโ€™orgue italien ยซ รฉlargi ยป de Saint-Charles au baroque allemand de Sainte-Dรฉvote ou ร  lโ€™orgue composite sonnant ยซ franรงais ยป du Sacrรฉ-Cล“ur, dernier ajout en date au patrimoine monรฉgasque, en passant par lโ€™esthรฉtique romantique des Carmes, post-symphonique avec un rien de nรฉoclassique de St Paulโ€™s et naturellement plus que polyvalente du monumental orgue Thomas de la cathรฉdrale.

Rappelons que le mรชme Silvano Rodi, avec Renรฉ Saorgin (1928-2015, titulaire de 1984 ร  2005, ร  la suite du chanoine Henri Carol, des orgues de la cathรฉdrale de Monaco), a publiรฉ en 2003 aux ร‰ditions du Cabri un autre ouvrage de rรฉfรฉrence : Orgues historiques des vallรฉes de la Roya et de la Bรฉvรฉra / Organi storici delle valli Roya e Bevera (1), livre bilingue, lui aussi superbement illustrรฉ, invitant le lecteur ร  dรฉcouvrir un patrimoine haut en couleur, au-delร  des orgues cรฉlรจbres de La Brigue, Saorge ou Tende (dรจs 2002 avait รฉtรฉ crรฉรฉ un Festival international des Orgues historiques de la Roya-Bรฉvรฉra). En 2003 รฉgalement, Ligia Digital publiait un double CD : La Route des Orgues โ€“ Voyage musical dans les vallรฉes de la Roya et de la Bรฉvรฉra, avec Michel Colin, Silvano Rodi et Renรฉ Saorgin aux orgues de Breil-sur-Roya, Fontan, Airole, Saorge, La Brigue, Tende, Sospel et Ventimiglia.

Monaco โ€“ Le monde des orgues

Ce qui manquait au Grand Livre de lโ€™Orgue ร  Monaco, dรฉpourvu de CD, cโ€™รฉtait de faire entendre les instruments. Cโ€™est la mission que sโ€™est donnรฉe ce double album autoproduit par Patrick Scotto, lequel dรฉdie ces enregistrements ร  Stefan Kudelski (1929-2013), inventeur du Nagra โ€“ synonyme de libertรฉ de la prise de son en itinรฉrance โ€“, Patrick Scotto ayant lui-mรชme utilisรฉ deux Nagra 6 pour cet album. Si le livret retrace le parcours des interprรจtes en regard des instruments (sans autres prรฉcisions) dont ils sont titulaires, il oblige lโ€™auditeur ร  confronter sans cesse verso et intรฉrieur du livret pour savoir qui joue oรน โ€“ les noms des interprรจtes ont รฉtรฉ ici ajoutรฉs au verso.

Une question sans vraie solution satisfaisante va de pair avec ce type dโ€™anthologie : vaut-il mieux faire entendre les instruments en bloc, lโ€™un aprรจs lโ€™autre, par souci dโ€™unitรฉ de lโ€™รฉcoute, ou bien panacher, comme cโ€™est ici le cas, passant dโ€™orgue en orgue et y revenant ร  plusieurs reprises ? Si les prises de son, assez proches et frontales, riches sur le plan harmonique, sont larges et ouvertes avec beaucoup de rondeur et dโ€™assise, elles gomment toutefois, par un effet de loupe, la distance qui permettrait dโ€™individualiser les instruments et la maniรจre dont ils sonnent dans leurs acoustiques respectives, si diffรฉrentes, ne serait-ce que par le volume contrastรฉ des lieux. Il en rรฉsulte une quasi-uniformisation, une prรฉsence ยซ excessive ยป au premier plan, sans laisser pleinement respirer lโ€™รฉcoute. Avec le sentiment dโ€™y perdre en diversitรฉ, au profit dโ€™une globalitรฉ certes grandement sonore et dโ€™ailleurs stimulante.

La reprise dโ€™une captation ยซ historique ยป (aucune date nโ€™est fournie, ce qui vaut pour lโ€™ensemble) ouvre le coffret : Improvisation sur lโ€™hymne monรฉgasque par Henri Carol (1910-1984) ร  lโ€™orgue Boisseau de la cathรฉdrale โ€“ sur lequel, relevรฉ par Tamburini en 1988, Renรฉ Saorgin enregistra pour REM (Lyon), en 1988 et 1990, les Hymnes de Grigny et les deux Messes de Couperin, puis des rรฉcitals de classiques franรงais pour Harmonia Mundi (1998) et Ligia (2002). Successeur de Renรฉ Saorgin et professeur ร  lโ€™Acadรฉmie de Musique Rainier III de Monaco ainsi quโ€™au CRR de Nice, Olivier Vernet a consacrรฉ un CD aux Noรซls dโ€™Henri Carol ร  lโ€™orgue Tamburini de Saint-Charles de Monte-Carlo (Ligia, 2010) ; de mรชme, ร  lโ€™orgue Boisseau-Tamburini de la cathรฉdrale, Gabriel Marghieri a dรฉdiรฉ ร  Henri Carol, qui fut lโ€™un de ses maรฎtres, un rรฉcital centrรฉ sur lโ€™Avent et Noรซl (Solstice, 2000). Noรซl Guy Fornari fait ici entendre le Noรซl Bourbonnais (huit variations, 1976) ร  lโ€™orgue de St Paulโ€™s (Tschanun, de Genรจve, fournisseur de plusieurs รฉglises anglicanes de la Cรดte dโ€™Azur). On dispose aussi dโ€™un tรฉmoignage dโ€™Henri Carol lui-mรชme : rรฉcital de musique Renaissance et classique italienne ร  lโ€™orgue Tamburini de Saint-Charles, enregistrรฉ en 1983 et publiรฉ en 1990 par REM, label entre-temps disparu.

Des plus รฉclectiques et un peu brouillon, le programme fait entendre, touchรฉs par leurs titulaires, les onze orgues principaux des lieux de culte de la Principautรฉ, mรชlant รฉpoques et esthรฉtiques sans vรฉritable fil rouge, mais avec des raretรฉs. Si lโ€™orgue napolitain de la chapelle palatine est lโ€™un des plus poรฉtiques et des plus touchants โ€“ Renรฉ Saorgin y avait gravรฉ pour REM un dรฉlicieux rรฉcital italien (1987) โ€“, tous font montre dโ€™une personnalitรฉ affirmรฉe et permettent dโ€™aborder lโ€™ensemble du rรฉpertoire. Au registre des raretรฉs, citons le sรฉduisant Capriccio du compositeur amรฉricain Craig A. Penfield, ou encore Elohenu (chant hรฉbraรฏque) de Friedrich Gernsheim, belle piรจce post-romantique pour violoncelle et orchestre (ou piano, 1881) โ€“ dont le soliste, de mรชme la flรปte de la Sonate de Corrette, nโ€™est malheureusement pas crรฉditรฉ. Seul le Suรฉdois Mathias Persson, trompette solo ร  l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo (1985) et professeur ร  l’Acadรฉmie Rainier III (1994), est รฉvoquรฉ par le texte liminaire dโ€™Albert de Monaco, en rรฉfรฉrence ร  la Priรจre au Prince qui referme le coffret.

La musique dโ€™aujourdโ€™hui est elle aussi prรฉsente ร  travers Sancta Civitas de Franck Barbut, sur le thรจme de la Citรฉ Sainte chantรฉe par le Livre de l’Apocalypse, ล“uvre qui fut crรฉรฉe avec Marie-Christine Barrault lisant des extraits du texte de saint Jean. Sโ€™y ajoutent trois ล“uvres de Jean-Christophe Aurnague, compositeur prolifique dโ€™origine basque, interprรจte le plus reprรฉsentรฉ dans la prรฉsente anthologie (13 plages, presque la moitiรฉ du coffret) ; le reste de sa discographie permet de dรฉcouvrir ses compositions, รฉditรฉes chez Delatour France โ€“ beaucoup de rythme et de mouvement, une รฉnergie inรฉpuisable dans une lignรฉe trรจs symphonique franรงaise.

(1Orgues historiques des vallรฉes de la Roya et de la Bรฉvรฉra โ€“ Les ร‰ditions du Cabri
https://laboutiqueducabri.fr/produit/orgues-historiques-des-vallees-roya-bevera/

(2) Nouvel orgue de la cathรฉdrale de Monaco, Thomas, 2011
https://www.orguesthomas.com/INSTRUMENTS/Rรฉfรฉrences-1965-2021/Monaco

(3) Jean-Christophe Aurnague : discographie et ล“uvres publiรฉes (Delatour France)
https://www.france-orgue.fr/disque/index.php?ior=1&org=Jean-Christophe+AURNAGUE
https://www.editions-delatour.com/fr/author/19-aurnague-jean-christophe?id_supplier=19&n=20

Les photos (par ordre dโ€™apparition) des onze instruments entendus dans ce coffret proviennent de lโ€™ouvrage paru en 2020 aux ร‰ditions Privat : Le Grand Livre de lโ€™Orgue ร  Monaco โ€“ XVIIe-XXIe siรจcle. Cet inventaire exhaustif ne montre le nouvel orgue du Sacrรฉ-Cล“ur, construit en plusieurs phases par Brondino โ€“ Vegezzi-Bossi, que sous sa forme inachevรฉe (2019), sans la dรฉcoration finale du buffet, habillage modifiant sensiblement lโ€™esthรฉtique visuelle de lโ€™instrument, que lโ€™on peut dรฉcouvrir (ici capture dโ€™รฉcran) dans un documentaire de prรฉsentation (monaco.info / Diocรจse de Monaco) :
https://monacoinfo.com/video/lorgue-de-leglise-du-sacre-coeur/


Rendez-vous au Gaumont-Palace

Petite chronique illustrรฉe sur lโ€™orgue de cinรฉmaโ€ฆ

Orgue Christie (1931) et grand orchestre du Gaumont-Palace, Paris
Georges Tzipine, violon solo et direction
Georges Ghestem, orgue

ล’uvres dโ€™Oscar Straus (dโ€™aprรจs Johann Strauss pรจre & fils), Guy Lafarge, Nicolas Rimski-Korsakov, Franz Schubert, Eric Coates, Robert Planquette, Frรฉdรฉric Chopin, Jacques Offenbach, Paul Misraki, Joรซguy [Joรฉ Guy], Maurice Ravel, Edvard Grieg, Franz von Vecsey, George Gershwin

LIVRET FRANร‡AIS
Durรฉe : 1h 03′ 18″Hortus 160, 2020

Lโ€™orgue Christie du Gaumont-Palace

Les Journรฉes du Patrimoine 2025 ont redonnรฉ lโ€™occasion dโ€™entendre au Pavillon Baltard de Nogent-sur-Marne, le 20 septembre, lโ€™ancien orgue du Gaumont-Palace. Jusquโ€™ร  laisser le public, montรฉ par petits groupes, jeter un ล“il รฉmerveillรฉ sur lโ€™agencement intรฉrieur, soit deux vastes chambres contiguรซs dotรฉes de larges jalousies expressives. Construit en 1931 pour la salle de cinรฉma alors la plus vaste dโ€™Europe (jusquโ€™ร  6000 places dans sa configuration maximale), il demeura en service jusquโ€™ร  la fermeture de ce lieu de lรฉgende, en 1972. Disposรฉ sur toute la largeur du plateau ร  vingt-cinq mรจtres au-dessus de la scรจne et dotรฉ dโ€™une console somptueuse surgissant de la fosse pour les prestations solistes, il est signรฉ Christie, branche Theatre organs de William Hill & Son โ€“ Norman & Beard Ltd. (Norwich, Norfolk), deux manufactures anglaises ยซ traditionnelles ยป et de renom qui avaient fusionnรฉ en 1916. Bien que dotรฉ de lโ€™entiรจre palette sonore de lโ€™รฉpoque du muet, il nโ€™รฉtait pas destinรฉ ร  accompagner les films, le cinรฉma รฉtant dรฉjร  parlant, mais ร  assurer, avec le grand orchestre du Gaumont-Palace, lโ€™animation musicale pendant les entractes et entre les multiples et longues sรฉances quotidiennes.

Le Gaumont-Palace (ร  la jonction des rues Caulaincourt et Forest et du boulevard de Clichy, 18รจme arrondissement) fut dรฉtruit en 1973 et personne de sโ€™รฉmut du sort qui attendait le Christie, mรชme parmi les gens de cinรฉma. Personne sauf Alain Villain, producteur de courts mรฉtrages, qui fit dรฉmonter ร  ses frais lโ€™instrument, aidรฉ du facteur dโ€™orgues Jacques Probst, et organisa son stockage (aux Archives du film, ร  Bois-d’Arcy, selon le journal Le Monde annonรงant le 9 septembre 1989 la disparition de Tommy Desserre). Ne pouvant รชtre ainsi conservรฉ indรฉfiniment, il fut mis en vente en 1976 et faillit partir pour les ร‰tats-Unis. Un classement in extremis au titre des monuments historiques (officiellement confirmรฉ le 28 mars 1977) empรชcha quโ€™il ne quitte le territoire. Il fut achetรฉ aux enchรจres pour la somme de 200 000 francs par la commune de Nogent-sur-Marne et son maire Roland Nungesser, qui dans le cadre dโ€™un projet de ยซ Conservatoire du patrimoine parisien ยป (1) avaient acquis le Pavillon nยฐ8 (fruits et lรฉgumes ou ล“ufs et volaille, la question semble diviser !) des Halles centrales รฉrigรฉes au cล“ur de Paris en 1852-1872 par Victor Baltard โ€“ qui dessina aussi le buffet du grand orgue de Saint-Eustache, lโ€™ยซ รฉglise des Halles ยป โ€“, Pavillon nยฐ8 un temps convoitรฉ par la Ville de Nancy, ร  lโ€™instigation du Nancรฉien Jack Lang.

Caractรฉristique des orgues de thรฉรขtre et de cinรฉma, le systรจme unit organ permet de dรฉmultiplier les jeux ร  partir d’une mรชme sรฉrie de tuyaux : les quatorze jeux dโ€™origine de lโ€™orgue du Gaumont-Palace, avec octaves grave et aiguรซ rรฉelles pour un total de 1500 tuyaux, se traduisent ร  la console par quelque 140 jeux sur quatre claviers et pรฉdale. Cet univers instrumental alors inconnu chez nous, Tommy Desserre lโ€™avait dรฉcouvert ร  New York dรจs 1928. Les sonoritรฉs traditionnelles de cette facture sont, cรดtรฉ jeux de fonds, le Diapason, le Tibia ou les Strings (avec lโ€™indispensable trรฉmolo), cรดtรฉ anches les Hautbois, Trompette, Saxophone, Voix humaine, Trombone ou Clarinette โ€“ batterie complรฉtรฉe en 1991 par un Post horn offert par Bernard Dargassies. Parmi les accessoires de bruitage : sirรจne, klaxons de voiture et de camion, sifflets de bateau, de police et de train, bruits de la mer (avec les boรฎtes expressives), cloche de pompier, aรฉroplane, oiseaux, sonnerie de tรฉlรฉphone, vaisselle cassรฉe (ce jeu serait le seul conservรฉ au monde)โ€ฆ Sโ€™y ajoutent des jeux de percussions tonales : Glockenspiel, Marimba, Xylophone, Vibraphone, Cรฉlesta, et non tonales : Grosse caisse, Cymbale, Caisse claire, Triangle, Wood-block, Tambourin, Tom-tom (Tom-drum, volรฉ il y a une dizaine dโ€™annรฉes), Castagnettes, Grelotsโ€ฆ

Du Gaumont-Palace au Pavillon Baltard

Lโ€™orgue Christie fut remontรฉ en tribune au Pavillon Baltard (2), inaugurรฉ ร  Nogent en 1980, par les ร‰tablissements Gonzalez, nullement connaisseurs de cette facture trรจs spรฉcifique. Bernard Dargassies devait par la suite corriger maintes erreurs, jusquโ€™ร  redonner tout son lustre ร  cet instrument unique โ€“ les autres grands orgues de cinรฉma parisiens (Olympia, Paramountโ€ฆ) ayant tous disparu (3). Si une maintenance est assurรฉe, le Christie nโ€™a connu aucune intervention majeure depuis 1980 et mรฉriterait un grand relevage qui, hรฉlas !, ne semble pas ร  lโ€™ordre du jour. Selon ร‰ric Cordรฉ, il sonne ร  60% de ses possibilitรฉs. Force est toutefois de dire, peut-รชtre parce que les pressions dโ€™origine ont รฉtรฉ conservรฉes (pour un volume dรฉsormais infiniment plus modeste), que la magie du Christie continue dโ€™opรฉrer, ainsi que les dรฉmonstrations par ร‰ric Cordรฉ mais aussi Marc Pinardel โ€“ qui improvisa avec faconde sur The Scarecrow (Lโ€™รฉpouvantail, 1920), petit bijou muet de Buster Keaton โ€“ le prouvรจrent en beautรฉ.

Pour conserver une trace du Christie, Alain Villain, prรฉsent ร  Nogent le 20 septembre pour conter lโ€™รฉpopรฉe du sauvetage, rรฉalisa en mai 1972 un documentaire : Un quart dโ€™heure dโ€™entracte. Projetรฉ en complรฉment de la prรฉsentation-dรฉmonstration de lโ€™instrument par ร‰ric Cordรฉ, on put y voir et entendre Tommy Desserre (1907-1989) expliquer lโ€™instrument et le mรฉtier dโ€™organiste de cinรฉma. ร‰lรจve de Duprรฉ et un temps organiste de chล“ur au Sacrรฉ-Cล“ur de Montmartre, il fut lโ€™un des premiers ร  jouer le Christie avant-guerre, puis de 1948 ร  1962 โ€“ Gilbert Leroy (1930-2016) fut le dernier titulaire au Gaumont. Cette mรชme annรฉe 1972, Alain Villain, crรฉateur de Stil Discothรจque, publiait un disque de Tommy Desserre revenu au Gaumont peu avant le dรฉmontage du Christie afin dโ€™en laisser une ultime trace sonore. Oรน lโ€™on relรจve, ร  la direction artistique, le nom de Jean Boyer ! (qui, lโ€™annรฉe prรฉcรฉdente, avait lui-mรชme publiรฉ chez Stil son mythique album de Gimont, jamais rรฉรฉditรฉ en CD, malheureusement). Intitulรฉ 30 ans dโ€™orgue au Gaumont-Palace, le LP de Tommy Desserre eut la chance dโ€™รชtre repris en CD en 1998 (prรฉsentรฉ en avant-premiรจre lors de lโ€™inauguration du Forum des Orgues de lโ€™Ariam โ€“ รŽle-de-France) sous le titre Une nuit au Gaumont-Palace โ€“ Tommy Desserre ร  lโ€™orgue de cinรฉma. Si ces deux formats sont รฉpuisรฉs (on en trouve dโ€™occasion), on peut toutefois admirer, en ligne, le Christie jouรฉ par Tommy Desserre non pas ร  la fin de sa vie au Gaumont, sans doute dรฉjร  fragilisรฉ bien que toujours dโ€™un charme fou, mais dans toute sa fraรฎcheur, son titulaire ayant gravรฉ dans les annรฉes 1950 quelques disques pour Odรฉon (4).

Rendez-vous au Gaumont-Palace

Par bonheur, dโ€™autres gravures Odรฉon โ€“ de 1939 โ€“ ont รฉtรฉ patiemment collectรฉes par ร‰ric Cordรฉ, les Journรฉes du Patrimoine autorisant un coup de projecteur sur ce CD Hortus, le seul actuellement disponible qui fasse entendre le Christie. Celui-ci, aujourdโ€™hui presque centenaire, y est entendu dans sa prime jeunesse et dans des conditions remarquables : ces vieilles cires ont รฉtรฉ trรจs musicalement restaurรฉes par Franรงois Terrazzoni, que lโ€™on avait dรฉjร  vu ร  lโ€™ล“uvre pour le coffret EMI France de 5 CD consacrรฉ en 2002 aux Orgues et organistes franรงais du XXe siรจcle (1900-1950), mine que Warner serait bien inspirรฉ de rรฉรฉditerโ€ฆ Sโ€™y partagent lโ€™affiche Georges Ghestem (1903-1978), titulaire dโ€™alors du Christie, et le grand orchestre du Gaumont-Palace dirigรฉ par Georges Tzipine (1907-1987), violoniste virtuose et chef rรฉputรฉ pour son implication en faveur du Groupe des Six (on se souvient du passionnant double CD EMI, 2005, intitulรฉ Les Rarissimes dโ€™Arthur Honegger, dirigรฉ par Tzipine).

Musique ยซ lรฉgรจre ยป, pour lโ€™essentiel de ce programme, mais dโ€™une insigne qualitรฉ sur le plan des arrangements et de lโ€™interprรฉtation, inventive, vivifiante, vรฉritable bain de jouvence. Virtuose et dโ€™une formidable souplesse et fiabilitรฉ, lโ€™orchestre disposait de solistes de premiรจre force. Le charme ร  lโ€™รฉtat pur, sans concession sur lโ€™excellence et lโ€™acuitรฉ de la restitution instrumentale et musicale. Pour tรฉmoin lโ€™รฉtonnant et impeccable digest du Bolรฉro de Ravel (par la force des choses รฉcourtรฉ, compte tenu de la durรฉe des 78 tours dโ€™alors, mรชme mis bout ร  bout), lequel Ravel, dans son orchestration au scalpel, nโ€™aurait pu imaginer ce que lโ€™orgue de cinรฉma รฉtait ร  mรชme de lui apporter ! De mรชme la Fantaisie sur des thรจmes de Schubert ou Rhapsody in Blue de Gershwin, ces versions รฉcourtรฉes ou librement agencรฉes de partitions cรฉlรจbres rรฉussissant de faรงon รฉtonnante ร  prรฉserver un bel รฉquilibre.

Lโ€™orgue ยซ concertant ยป se glisse dans nombre dโ€™arrangements, signรฉs Ghestem et/ou Tzipine, ou se fait partenaire chambriste, portant avec inventivitรฉ et beaucoup de chic des pages comme Dans mon cล“ur de Misraki, au parfum trรจs Europe centrale, ou Le Carillonneur de Bruges de Joรฉ Guy (Cloches-tubes et Glockenspiel du Christie), sur des paroles de Robert Malleron ร  lโ€™รฉpoque chantรฉes par Lina Margy, dialoguant ร  ravir avec lโ€™archet volubile et poรฉtique de Tzipine soliste. Toute une รฉpoque revit ร  travers ces pages ayant conservรฉ une incroyable fraรฎcheur et un vif pouvoir de sรฉduction.

(1) Le Pavillon Baltard de Nogent-sur-Marne
https://www.pavillonbaltard.fr/histoire/

(2https://inventaire-des-orgues.fr/detail/orgue-nogent-sur-marne-pavillon-dexposition-baltard-fr-94052-n_mar-pavill1-x/

(3) Jean-Jacques Meusy : Lorsque lโ€™orgue sโ€™invita au cinรฉma
https://orguesdeparis.fr/index_htm_files/1895-219.pdf

(4) Tommy Desserre ร  lโ€™orgue Christie du Gaumont Palace, disques Odรฉon
https://www.youtube.com/watch?v=uk8dv71rDRk

Rendez-vous au Gaumont-Palace โ€“ Hortus 160
https://www.editionshortus.com/catalogue_fiche.php?prod_id=262

Photos de lโ€™ancien orgue Christie du Gaumont-Palace prises le 20 septembre au Pavillon Baltard de Nogent-sur-Marne, avec ร‰ric Cordรฉ ร  la console :

Duo Vernet-Meckler

BWV "au carrรฉ"