SORTIES CD

Par Michel Roubinet

Intégrale de l’Œuvre pour orgue de Jean Guillou par Zuzana Ferjenčíková

Vol. 1 – Symphonic Poems

CD 1
Jean Guillou  1930-2019
Ballade ossianique n°1 « Temora », op. 8
Franz Liszt 1811-1886
Orpheus (transcription de Jean Guillou)
Jean Guillou
Pensieri pour Jean Langlais, op. 54
Regard, op. 77
Franz Liszt
Prometheus (transcription de Jean Guillou)

CD 2
Franz Liszt
Tasso (transcription de Jean Guillou) *
Jean Guillou
Éloge I, op. 52
Franz Liszt
Fantaisie et fugue sur BACH (version syncrétique de Jean Guillou)
Jean Guillou
La Chapelle des abîmes, op. 26
Franz Liszt
Valse oubliée n°1 (transcription de Jean Guillou)


Vol. 2 – Colours and Shadows

CD 1
Jean Guillou
18 Variations, op. 3
Wolfgang Amadeus Mozart 1756-1791
Adagio et rondo en ut mineur KV 617 (arrangement pour orgue de Jean Guillou)
Jean Guillou
Jeux d’Orgues, op. 34 **
Chamades !, op. 41 *

Vol. 2 – CD 2
Jean Guillou
Ballade ossianique n°2 « Les Chants de Selma », op. 23
Wolfgang Amadeus Mozart
Adagio et fugue en ut KV 546 (arrangement pour orgue de Jean Guillou)
Jean Guillou
Säya ou l’Oiseau bleu, op. 50
Macbeth, le Lai de l’ombre, op. 84 *

*  premier enregistrement mondial
** de même pour les dix pièces inédites de l’Op. 34


Passions – transcriptions pour orgue de Zuzana Ferjenčíková

Ludwig van Beethoven 1770-1827
Grande Sonate Pathétique n°8, op. 13
Wolfgang Amadeus Mozart
Adagio en si mineur KV 540
Robert Schumann 1810-1856
Kinderszenen op. 15 :
XI. Fürchtenmachen, XII. Das Kind im Einschlummern, XIII. Der Dichter spricht
Franz Liszt
« Tristis est anima mea » (de l’oratorio Christus, S. 3)
Consolations n° 3, 1, 2
Deuxième Légende (« Saint François de Paule marchant sur les flots ») S. 175

Zuzana Ferjenčíková aux orgues Van den Heuvel (1989) de Saint-Eustache, Paris (Vol. 1, CD/SACD 1 & 2) ; Detlev Kleuker (1981) de Notre-Dame des Grâces du Chant d’Oiseau, Woluwe-Saint-Pierre, Bruxelles (Vol. 2, CD/SACD 1) ; Gonzalez-Dargassies-Klais (1966-1989-2008) de la cathédrale Notre-Dame de la Treille, Lille (Vol. 2, CD/SACD 2) ; Romanus Seiffert (1953-1998-2006-2012-2015) de St. Peter & Paul, Ratingen, Rhénanie du Nord-Westphalie (CD/SACD Passions).

LIVRETS ANGLAIS / FRANÇAIS / ALLEMAND – remarquables textes de présentation de l’interprète
Durée : Vol. 1 : 1h 09′ 22″, 1h 08′ 12″ ; Vol. 2 : 1h 21′, 1h 09′ 52″ – Passions : 1h 15′ 12″
2 CD/SACD Aeolus AE-11391 (Vol. 1, 2023)
2 CD/SACD Aeolus AE-11501 (Vol. 2, 2025)
1 CD/SACD Aeolus AE-11471 (Passions, 2025)

L’Œuvre pour orgue de et par Jean Guillou au disque

En 2013, à l’occasion des cinquante ans de titulariat de Jean Guillou, Zuzana Ferjenčíková donnait en sept concerts à Saint-Eustache, à raison d’un chaque mois, l’intégrale des œuvres de son maître, jusqu’à Regard op. 77 de 2010, complétées de ses transcriptions publiées (1). Ce même principe a été retenu pour les quatre premiers CD de l’intégrale Aeolus, reflet d’une longue fréquentation de la musique de Jean Guillou. À noter que la musicienne slovaque avait antérieurement entrepris une intégrale pour MDG (Musikproduktion Dabringhaus und Grimm, Detmold) dont n’a paru, en 2018, que le Vol. 1, toujours disponible (2) : à Jean Guillou (Fantaisie op. 1, Säya ou l’Oiseau bleu op. 50, Hymnus op. 72) répond Moussorgski (Tableaux d’une exposition), Zuzana Ferjenčíková jouant l’orgue Stahlhut-Jann de Saint-Martin de Dudelange (Luxembourg).

Peu après sa nomination à Saint-Eustache, Jean Guillou commença d’enregistrer, principalement pour Philips, tant le répertoire que ses propres œuvres. Les gravures Philips ont été reprises en 2009 sous label Decca : deux coffrets (8 & 5 CD) intitulés Jean Guillou – Les premiers enregistrements, 1966-1973. Au tournant des années 1980-1990, le label américain Dorian Recordings devint momentanément sa maison de disques : une belle moisson de parutions, dont une intégrale Bach incomplètement publiée (5 CD + les Variations Goldberg, repris en coffret en 2010). De retour chez Philips, Jean Guillou entreprit (1991-1998) une intégrale de ses œuvres, assortie de transcriptions, soit 6 CD, dont plusieurs captations en concert. Son catalogue n’ayant cessé de croître, tout ne saurait bien entendu s’y trouver. Prenant le relais en 2008, les disques Augure (3) ont considérablement enrichi la discographie des œuvres de Jean Guillou par lui-même, à l’orgue et au piano, dont une passionnante intégrale des Colloques et Répliques (2023). On y trouve par ailleurs, côté orchestre, ses deux premières Symphonies, dont l’extraordinaire Judith-Symphonie (4), son œuvre pour piano par Davide Macaluso (2019) ou encore les seize Concertos de Haendel (2017), Jean Guillou jouant ses propres cadences (publiées). Certaines pièces ou transcriptions, notamment parmi les dernières, n’ont toutefois pas été jouées / enregistrées par Jean Guillou. Signalons que depuis sa disparition, son épouse, Suzanne Guillou-Varga (5), a confié à la Bibliothèque nationale de France la garde de ses manuscrits : un premier ensemble y a été déposé mi-2019, un second en octobre 2020 – Fonds Jean Guillou, BnF, Département de la Musique, VM FONDS 185 GLL (6).

Tout compositeur interprète de ses œuvres – ou encore celles de Jehan Alain révélées par sa sœur Marie-Claire, qui durant des décennies insuffla une manière spécifique de les restituer avant que peu à peu d’autres musiciens ne s’en emparent – doit à un moment donné passer le flambeau aux « interprètes » au sens plein du terme. Une passation en forme de changement de paradigme qui fait aussi l’intérêt de ce magistral début d’intégrale. La seconde vie d’une œuvre va de pair avec son entrée dans le répertoire commun, partagé et non plus domaine exclusif du créateur, quitte au fil du temps à s’affranchir de l’interprétation originelle. Jean Guillou n’agissait pas autrement à l’égard du « répertoire ». Avec dans le cas présent un lien si fort entre Jean Guillou, par son enseignement, et Zuzana Ferjenčíková, également compositrice, que la fidélité à l’idée première est fondamentalement préservée tout en s’engageant vers une mise en œuvre autre de la musique. C’est aussi l’heure de vérité pour toute musique, celle de Jean Guillou ayant quant à elle et depuis longtemps trouvé une place, toujours grandissante, au concert comme au disque, cependant que l’envergure du projet Aeolus dépasse naturellement les innombrables approches partielles de la musique de Jean Guillou au disque.

Les deux premiers CD sont enregistrés à l’orgue de Saint-Eustache, magnifié par la prise de son de Christoph Martin Frommen, comme les autres instruments ici entendus. La toute première pièce confirme l’idée de transmission et de libre dialogue entre le maître et son interprète : « Mon premier souvenir de l’église Saint-Eustache remonte à l’été 2001. Cette année-là, les masterclasses s’y sont déroulées dans le prolongement de celles de la Tonhalle de Zurich. Nous étions une vingtaine de participants venus de plusieurs pays. Le premier jour de cours a commencé par Bach, puis, le deuxième, j’ai joué la Ballade ossianique n°1 Temora devant Maître Guillou. Contre toute attente, il ne m’a pas interrompue pendant son morceau : je l’ai regardé pendant que je jouais, mais il est resté assis sans bouger. J’ai donc joué la composition jusqu’au bout. Il m’a alors dit : « Je voulais juste entendre la façon dont vous la jouez ! Vous voyez… On peut la jouer autrement que je le fais moi-même… Et c’est merveilleux ! » (Je voudrais ici faire remarquer que cela ne signifie certainement pas qu’il était satisfait de tout : il défendait des convictions fermes lorsqu’il s’agissait du répertoire. Mais pour ses propres œuvres, non seulement il était toujours très reconnaissant qu’on les joue, mais il aimait encore laisser une grande liberté artistique à l’interprète). Nous avons encore travaillé sur des détails dans Temora, mais il n’a pas changé l’idée fondamentale de l’interprétation. Bien qu’encore incertaine à l’époque, je crois avoir compris ce que Maître Guillou essayait de nous transmettre : un artiste peut et doit faire confiance à sa voix intérieure. C’est aussi pour cette raison que j’ai voulu ouvrir l’enregistrement avec cette œuvre, et revenir dans cette église. L’orgue respire toujours le génie de Jean Guillou, et sa sonorité dans cette espace particulier qu’est l’église reste inimitable. » Et l’interprète de conclure ainsi l’introduction à sa passionnante présentation des œuvres : « Je souhaite également montrer que cette musique a le pouvoir de devenir un répertoire classique : un répertoire qui peut être appréhendé de manière vivante, différente et révélatrice par l’interprète ».

Deux manières complémentaires d’écouter cette manne d’une prodigieuse richesse musicale et instrumentale s’offrent dès lors spontanément : aussi bien en elle-même qu’en écho aux interprétations de Jean Guillou.

Zuzana Ferjenčíková – au commencement était Temora

Temora ouvre donc le Vol. 1 de l’intégrale, symbole de la transmission et de l’affranchissement de l’interprète dans le respect de l’œuvre et de l’idée. Temora est la seconde version de l’Opus 8, initialement intitulé Pour le tombeau de Colbert (dont Saint-Eustache abrite le mausolée). Composé en 1962, il fut créé à la Philharmonie de Berlin en 1966 puis donné en fin d’année suivante en première audition française lors de la réinauguration de l’orgue de Saint-Eustache. « Une lettre ultérieure nous apprend que Jean Guillou a cessé d’apprécier Colbert pour des raisons personnelles » – clientélisme et népotisme, rôle joué dans l’élaboration du « Code noir » ? Augure en a publié en 2013 une captation en concert à Saint-Sulpice (1978), puis Solstice, en 2020, une autre version sur le vif (1976) : Guillou joue Guillou à Notre-Dame de Paris (7). Il a par ailleurs enregistré Temora à Saint-Eustache l’année même de sa refonte (1995, Philips). De l’écoute comparée de Jean Guillou et de Zuzana Ferjenčíková découle pour l’auditeur une passionnante possibilité d’approfondissement de l’œuvre, la seconde instrumentant, de manière générale, beaucoup plus dans un esprit librement symphonique, avec plénitude, souplesse et inventivité, sans revendiquer l’incisive originalité des timbres et structures sonores associée aux interprétations de Guillou. C’est l’un des biais par lesquels elle entend intégrer, avec succès, cette musique au « répertoire classique ». Et de préciser : « La liberté que je prends avec certaines indications de Guillou dans mes interprétations repose d’une part sur ma conviction que sa musique est un prolongement de la tradition du romantisme tardif, et d’autre part sur l’expérience que j’ai acquise avec lui grâce à son approche ouverte vis-à-vis de ses propres œuvres. » Cela est tout aussi sensible dans les poèmes symphoniques de Liszt transcrits par Guillou (publiés ou repris par Schott, Mayence), monuments dont la dimension orchestrale fait ici pleinement écho à l’esthétique du maître hongrois. Orpheus et Prometheus sont particulièrement enthousiasmants, l’exaltation de leurs thèmes somptueux ne pouvant que transporter l’auditeur. L’immense Tasso, sa dernière transcription lisztienne – premier enregistrement mondial – est un cas particulier : « Jean Guillou n’a malheureusement jamais joué cette transcription lui-même. Je pense que cela a pu conduire à ce que certaines questions restent ouvertes dans la partition. Dans mon interprétation, je me permets de modifier certains passages après avoir consulté le manuscrit, soit que je pouvais comprendre ce qui manquait sur la base de la partition originale pour orchestre ou imaginer ce qui avait besoin d’être adapté dans le contexte de la transcription dans son ensemble. »

Une œuvre rare et d’une intense poésie, composée en 1995, année pivot du Vol. 1, est ensuite proposée : Pensieri (pour Jean Langlais), dont il existe une captation hors commerce à Saint-Eustache (CD Argos, AR008) par l’auteur, moment de grâce et d’élévation au cœur d’un programme des plus denses. S’ensuit Regard, page magistrale dédiée à Giampiero Del Nero, maître d’œuvre de l’Association Augure, opus qui comme souvent chez Guillou donne la sensation kaléidoscopique d’une œuvre dans l’œuvre, pour un développement ininterrompu. Le rôle de l’acoustique est ici d’un vif intérêt dans le renouvellement de l’approche de la pièce : on se souvient de l’interprétation par Guillou en concert – à maints égards prodigieux – à Notre-Dame en 2016 (8), écho contrasté à sa gravure Augure, trois ans plus tôt, à l’orgue conçu par lui-même pour la Salle Scarlatti du Conservatoire de Naples, récemment entendu dans des Sonatesde Scarlatti par Livia Mazzanti (9). Zuzana Ferjenčíková, à la croisée des chemins, en offre une version captivante avant tout en quête de continuité. Éloge I (1995 toujours) est une « Œuvre commandée pour être jouée par les compétiteurs pour la Finale du Premier concours international d’orgue de la ville de Paris » (10) que Jean Guillou avait aussitôt enregistrée à Saint-Eustache (Philips). L’interprétation souveraine qu’en propose Zuzana Ferjenčíková enchaîne sur la fameuse version syncrétique du B.A.C.H. de Liszt, l’une des adaptations les plus jouées et enregistrées de Guillou – lui-même l’avait programmée lors du récital inaugural du nouvel orgue de Saint-Eustache en 1989 (concert publié par Dorian), mais aussi enregistrée sur le Kleuker de l’Alpe d’Huez (Festivo, 1980) et le Tamburini de Naples (Philips, 2007-2008). Avant la troublante Valse oubliée de Liszt, ce Vol. 1 fait entendre l’un des chefs-d’œuvre les plus poétiquement inspirés et mystérieusement oniriques de Jean Guillou : La Chapelle des abîmes (1972), d’après Julien Gracq. Si Jean Guillou l’a enregistrée à Saint-Eustache en 1998 (Philips), elle figure également sur le DVD Oko Films L’Ébauche d’un Souffle (2010), de nouveau à Saint-Eustache, ainsi que sur le CD Solstice : première audition française, le 5 janvier 1974 à Notre-Dame de Paris.

Le CD 1 du Vol. 2 nous transporte au Chant d’Oiseau de Bruxelles, dont l’orgue Kleuker, création parmi les plus originales de Guillou concepteur d’instruments, est perçu par l’interprète comme idéal pour les œuvres ici choisies. Avec d’abord un bond en arrière : les Variations op. 3, dédiées à Rolande Falcinelli, sont datées de « ca.1956 ». Zuzana Ferjenčíková précise : « En raison des nombreuses erreurs dans l’édition imprimée, j’ai réalisé le présent enregistrement d’après le manuscrit. » Le résultat de toute beauté rend justice à cet audacieux manifeste musical d’un créateur honorant ses maîtres pour mieux s’en affranchir (l’ombre formelle de Dupré est évidente, à défaut de son ombre musicale – la Deuxième Symphonie de Dupré figure sur le CD Augure de Guillou à Saint-Sulpice, au côté de la Sonate de Reubke). L’écoute comparée de cette version avec celle de Guillou à Saint-Eustache (Philips, 1995) est esthétiquement passionnante.

L’Adagio et rondo KV 617 de Mozart qui fait suite, à l’origine pour harmonica de verre, flûte, hautbois, alto et violoncelle et ici tel que transcrit par Guillou, bénéficie de l’intrinsèque beauté des timbres du Kleuker, dont les jeux, tous foncièrement solistes, autorisent les mélanges les plus extraordinaires. Pour preuve également un cycle ici entendu en première mondiale dans son intégralité : Jeux d’Orgues op. 34 (1978-1981), à ne pas confondre avec Jeux d’orgue, six « Improvisations sur des thèmes choisis par les auditeurs de France Inter, France Musique et France Culture » captées sur le vif à Saint-Eustache en 1969, reprises en CD par Philips puis Decca. De son Opus 34, Guillou n’a publié que sept pièces (enregistrées par lui-même à Saint-Eustache, Philips, 1996). Dix autres pièces sont restées inédites, bien que créées en concert, après le décès du compositeur, par Vincent Crosnier mais aussi, précisément au Chant d’Oiseau, par Zuzana Ferjenčíková pour Trompeta de Llamamiento, pièce la plus développée d’un cycle devenant ainsi l’un des plus vastes du compositeur (43′). « Bien sûr, seul un orgue conçu par Jean Guillou lui-même pouvait convenir à cette œuvre, avec ses jeux caractéristiques, marqués par leurs caractères solistes, incarnant de manière exemplaire son idée fondamentale des jeux comme dramatis personae d’un spectacle musical. » Il en va de même pour Chamades ! op. 41 (deux versions : 1984, inédite ; 1994, dédiée à Fred Tulan et éditée aux États-Unis), qui d’ailleurs refermait le récital de Zuzana Ferjenčíková du 4 juin 2013 et dont c’est le premier enregistrement mondial.

À l’ancien orgue du Studio 104 de Radio France superbement reconstruit et harmonisé par Klais en la cathédrale Notre-Dame de la Treille de Lille, inauguré par Winfried Bönig (Domorganist de la cathédrale de Cologne) et Jean Guillou les 7 et 8 juin 2008 – le texte de présentation de l’instrument signé Christoph Martin Frommen est du plus grand intérêt –, le CD 2, en écho à Temora, s’ouvre sur l’autre Ballade ossianique de Jean Guillou : Les Chants de Selma op. 23, également de type « plusieurs œuvres en une », fréquent dans le déploiement des œuvres de Guillou. Il s’agit aussi d’une seconde version, « vers 1995 », aussitôt enregistrée à Saint-Eustache (Philips), cependant que l’œuvre initiale, intitulée Allen et créée par l’auteur en 1969 dans la mouvance de l’inauguration de l’orgue reconstruit par Beuchet-Debierre de Notre-Dame de Bordeaux, figure elle aussi sur le CD Solstice à Notre-Dame (1972). Largement augmentée, l’œuvre prend sa source dans Nova, cinquième des fameuses Visions cosmiques improvisées en 1968 à Saint-Eustache (Philips/Decca)… puis dédiées à l’équipage d’Apollo 8. « Tout ici n’est qu’image pure, cosmos de sons, expression de l’inaccessible, de l’insaisissable. Grâce à son imagination inépuisable, Guillou parvient ici, avec la plus simple idée qui soit – une seule note –, à créer tout un univers sonore par la répétition, l’harmonisation et les multiples couches de sa rythmisation. »

Le jeu hautement dramatique et d’une intelligibilité sans faille de Zuzana Ferjenčíková fait merveille dans l’étourdissante transcription de l’Adagio et fugue en ut mineur KV 546 de Mozart, idéalement en situation à Notre-Dame de la Treille quant à l’impact et au calibrage des timbres et plans sonores. Superbe contraste en termes d’écriture avec l’œuvre suivante : Säya ou l’Oiseau bleu op. 50, de 1993, elle aussi née d’une improvisation, à Séoul, dont elle conserve le caractère et que Jean Guillou a gravée à Saint-Eustache en 1996.

Ce quatrième CD se referme sur une autre première mondiale au disque : Macbeth, le Lai de l’ombre op. 84, dernière œuvre pour orgue seul véritablement nouvelle de Jean Guillou (Périple op. 87 étant une pièce de 1978 révisée en 2016-2018). Il existe également deux versions de cette œuvre inspirée de Shakespeare. Celle de 2009, Macbeth pour orgue, soprano et piano, est une musique de scène destinée à une production de théâtre Nô, créée à Nagoya en 2010 par Jean-Baptiste Monnot (sans les Quatre Arias pour soprano et piano, dépourvus de numéro d’opus), lequel en avait joué l’Ouverture à Saint-Eustache cette même année. Il l’a enregistrée en 2017 à son orgue de Saint-Ouen de Rouen, alors en première mondiale, dans l’album Poetry of Reflection – Le Lai de l’ombre publié par le label Venus Fly Trap Records (11). La première mondiale offerte par Zuzana Ferjenčíková porte sur la seconde version, pour orgue seul, de 2011. « En comparant l’édition imprimée avec le manuscrit de cette dernière version, j’ai remarqué non seulement des erreurs dans la partition, mais surtout de nombreux motifs qui manquaient, voire des passages entiers, contenant une musique des plus belles, qui avaient été omis. Après une analyse approfondie, j’ai pu reconstituer la version originale – probable – de l’œuvre. […] la musique se compose de dix-sept parties, dont les titres font référence à l’intrigue développée dans la pièce de Shakespeare. Différents éléments récurrents sont symbolisés par un son d’orgue qui leur est attribué. […] Ces titres ne figurent pas non plus dans l’édition. Cependant, comme je considère qu’ils sont indispensables à la compréhension de la musique, je les ai ajoutés à la liste des morceaux, en suivant les désignations du manuscrit » – excellente idée qui indéniablement guide l’écoute à travers l’éblouissant dialogue Guillou-Shakespeare, des différentes apparitions des Sorcières, via les bruits de bataille, jusqu’à la démence et la violence sourde ou extériorisée de Lady Macbeth… Fascinante découverte d’une œuvre majeure.

Catalogue de l’Œuvre & L’Orgue, souvenir et avenir

Si l’immense discographie de Jean Guillou est d’une extrême complexité, la chronologie et l’inventaire de son Œuvre le sont plus encore. Nombre de dates de composition demeurent incertaines, cependant que bien des œuvres, écrites ou improvisées puis restituées, ont connu plusieurs états. C’est dire si la parution du Catalogue de l’Œuvre musicale de Jean Guillou chez Delatour France, à l’instigation de l’Association Augure – Autour de Jean Guillou pour le Rayonnement de ses Enregistrements et écrits, intitulé faisant écho à une vaste pièce pour piano du compositeur : Augure op. 61 (1999) – vient combler un véritable manque, notamment à l’attention des chercheurs. Fruit d’années de recherches, où l’on relève les contributions essentielles de Vincent Crosnier et de Frédéric Brun, et illustrée de quelques spécimens choisis de partitions manuscrites de Jean Guillou, cette somme exhaustive en l’état actuel des connaissances, des découvertes de documents ignorés n’étant pas exclues par la suite, est naturellement infiniment plus documentée que le catalogue librement accessible sur le site officiel de Jean Guillou (12). Une aubaine également pour l’amateur en quête de lumières, jusqu’à faire de ce précieux opuscule un indispensable compagnon de l’écoute grâce à une synthétique mise en perspective des multiples sources.

Un bonheur n’arrivant jamais seul, Delatour France reprend l’ouvrage phare de Jean Guillou : L’Orgue, Souvenir et avenir, initialement paru chez Buchet Chastel (1978, réédité en 1996 et 2010) puis repris chez Symétrie (2016, épuisé). « Cette nouvelle édition repart de celle de 1996 et intègre d’une manière que l’on pourrait définir syncrétique, sans y ajouter un seul mot qui ne soit de la plume de Jean Guillou, les quelques variantes parues dans les trois éditions qui avaient suivi, en 2005 (allemande), 2010 (française) et 2011 (italienne). » L’appareil éditorial en a été généreusement repensé : ont été ajoutés / actualisés un condensé du catalogue de l’œuvre et de la discographie, ou encore un important chapitre consacré aux orgues conçus par Jean Guillou. On relève aussi dans cette édition, en regard des précédentes (l’édition Symétrie comportait deux CD), une innovation dans l’air du temps : chacun des exemples musicaux de trois sections – IX. L’art de la registration, XI. De la manière de toucher un orgue et XII. De l’interprétation – est accompagné d’un QR code permettant, à l’aide d’un téléphone mobile, d’entendre en ligne l’extrait concerné dans l’interprétation de Jean Guillou. Une somme des plus inspirées sur l’instrument orgue à travers la musique et sa projection dans le temps, l’orgue demeurant sans doute le seul instrument en perpétuel et sensible renouvellement.

Passions – transcriptions pour orgue de Zuzana Ferjenčíková 

L’album consacré aux transcriptions de Zuzana Ferjenčíková offre une suite de tableaux particulièrement riches en clairs-obscurs, ponctués de moments de grande puissance. Il exige de l’auditeur une attention extrême afin de pouvoir pénétrer une matière sonore subtilement agencée et contrastée. Ayant le souci de préserver l’essence pianistique des œuvres, elle les décline à la manière « orchestrale » de Liszt au piano, ou de Schumann au sens de ses Études symphoniques. La sobriété y est un maître mot, quel que soit le niveau d’exigence et de virtuosité, pour une pure intensité musicale. Seul Beethoven, qui n’a pas laissé d’œuvres majeures pour orgue, est ici à « réinventer » : la musicienne reste aussi près du texte que possible sans toutefois hésiter à l’enrichir sur le plan harmonique ou des parties « instrumentales », comme de rigueur à l’orgue, la magie de la registration, souple et en mouvement constant, contribuant à cette étonnante « réinvention ». La transcription s’accompagne d’une modification de l’atmosphère d’autant plus sensible que l’œuvre est célèbre, autrement. Elle est ici couronnée d’une ample cadence lisztienne à la toute fin du Rondo. La mise en œuvre de l’AdagioKV 540 de Mozart lui confère un souffle et une sobre grandeur à la hauteur du dramatisme de cette page prenante de maturité (1788). Nullement étranger à l’orgue, Schumann sonne avec naturel dans les trois dernières pièces des Scènes d’enfants, d’une pensive retenue poétique, sans la moindre recherche d’effets.

Liszt se taille la part du lion, avec tout d’abord un extrait monumental de Christus (1862-1866), oratorio très rarement donné (presque trois heures de musique) en trois parties : Oratorio de Noël, Après l’ÉpiphaniePassion et résurrection, et quatorze mouvements. La section XI. Tristis est anima mea ouvre la Partie III. En concert à Notre-Dame de Paris en début d’année (13), Zuzana Ferjenčíková en a proposé une interprétation saisissante, décuplée par le mystère inhérent à un tel lieu – ce que l’on ne ressent pas dans l’acoustique sans aura particulière de Ratingen, cependant que le riche déploiement de l’orgue Seiffert répond avec éclat et une vaste palette de nuances dynamiques à toutes les exigences du propos.

Les trois dernières Consolations ayant été adaptées pour orgue par Liszt et Gottschalg, Zuzana Ferjenčíková a choisi de compléter le cycle en ajoutant les trois premières, les pièces pour orgue de Liszt montrant la voie quant à la manière de les faire sonner, avec lyrisme et « modestie ». Des deux Légendes, Saint-Saëns a transcrit la première, avec l’accord de Liszt, Saint François d’Assise : La prédication aux oiseaux, cependant que Max Reger, Marcel Dupré, Léonce de Saint-Martin (qui l’a enregistrée à Notre-Dame de Paris en 1953, EMI), Lionel Rogg ou Louis Robilliard (qui a enregistré sa propre version à Saint-François-de-Sales à Lyon en 1992, Festivo) ont transcrit la seconde. La musicienne propose à son tour son approche de cette page virtuose, la fusion entre esprit pianistique et moyens organistiques étant parfaitement convaincante.

Qu’il s’agisse de Jean Guillou ou de ses propres transcriptions, l’aventure musicale à laquelle Zuzana Ferjenčíková convie l’auditeur respire sans rupture intensité et gravité, mais aussi une jubilation savamment contenue, sans jamais se départir d’une cohérence et d’un équilibre dont résulte une puissance d’évocation musicale et poétique impressionnante. Exactement ce que le jeu de la musicienne retransmis sur les écrans latéraux à Notre-Dame – et plus que tout : sa concentration – avait permis à chaque instant de ressentir.

1) Concert à Saint-Eustache de Zuzana Ferjenčíková, 4 juin 2013
https://www.concertclassic.com/article/jubile-de-jean-guillou-l-hommage-integral-de-zuzana-ferjencikova-compte-rendu

(2) Vol. 1 de l’intégrale Jean Guillou interrompue de Zuzana Ferjenčíková chez MDG
https://www.mdg.de/jean-guillou-orgelwerke-vol-1

(3) Discographie Augure de Jean Guillou
https://www.jean-guillou.org/cd-dvd

Discographie complète
https://www.jean-guillou.org/_files/ugd/d18c70_046dfe9dd638410995d01b4b82e2a2e9.pdf

(4https://www.concertclassic.com/article/judith-symphonie-de-jean-guillou-le-disque-de-la-semaine

(5) Suzanne Guillou-Varga : Jean Guillou – Brève biographie intime, Éditions Beauchesne, 2021
https://www.jean-guillou.org/nouvelle-page-livres

(6) BnF, Fond Jean Guillou
https://archivesetmanuscrits.bnf.fr/ark:/12148/cc1121814/cb8

(7) Guillou joue Guillou à Notre-Dame de Paris, CD Solstice SOCD 386
https://www.solstice-music.com/fr/album/guillou-joue-guillou-a-notre-dame-de-paris

(8) https://www.concertclassic.com/article/jean-guillou-notre-dame-de-paris-entre-creation-ininterrompue-et-tradition-symphonique

(9https://orgues-nouvelles.org/domenico-scarlatti-1685-1757/

(10Premier concours international d’orgue de la ville de Paris (supplément au numéro 418 de Diapason, septembre 1995)
https://drive.google.com/file/d/128hqn13QWuJKV-jiH_oojJNHAEXwCrTd/view?usp=sharing

(11https://www.facebook.com/venusflytraprecords/

(12https://www.jean-guillou.org/œuvres

(13) Récital de Zuzana Ferjenčíková à Notre-Dame de Paris, 13 janvier 2026
https://www.concertclassic.com/article/zuzana-ferjencikova-notre-dame-de-paris-organiste-et-compositrice-compte-rendu

Intégrale de l’Œuvre pour orgue de Jean Guillou par Zuzana Ferjenčíková – Aeolus AE-11391 & 11501
Vol. 1 : https://aeolus-music.com/products/jean-guillou-organ-works-vol-1-11391?pr_prod_strat=e5_desc&pr_rec_id=8dd12630e&pr_rec_pid=8775104987476&pr_ref_pid=12340716765524&pr_seq=uniform
Vol. 2 : https://aeolus-music.com/products/jean-guillou-organ-works-vol-2

Passions – Zuzana Ferjenčíková – Aeolus AE-11471
https://aeolus-music.com/products/passions

Transcriptions de Zuzana Ferjenčíková – extraits
https://ferjencikova.info/musique/#transcriptions

Site officiel de Jean Guillou – avec accès au catalogue de l’œuvre (transcriptions comprises)
https://www.jean-guillou.org

Les deux ouvrages parus en décembre 2025 chez Delatour France, édition papier et version numérique, avec pour chacun la possibilité de télécharger un fichier de démonstration :

• Jean Guillou : L’orgue – Souvenir et avenir (versions française et anglaise, 326 pages)
https://www.editions-delatour.com/fr/organologie/5042-l-orgue-souvenir-et-avenir-9782752105141.html?found=1&results=503

• Catalogue de l’œuvre musicale de Jean Guillou (110 pages)
https://www.editions-delatour.com/fr/biographies-entretiens/5041-catalogue-de-l-oeuvre-musicale-de-jean-guillou-9782752105189.html?found=1&results=503

Zuzana Ferjenčíková
https://ferjencikova.info/bio/

Photo de Zuzana Ferjenčíková à la console de Saint-Eustache : © Christoph Martin Frommen
Portrait de Zuzana Ferjenčíková : © Bartek Barczyk Art Photography
Photo de Jean Guillou à la console de Saint-Eustache : © Jean-Baptiste Millot
Photo de Zuzana Ferjenčíková avec Jean Guillou : © Yves Mausen
Photos des orgues :
Paris, Saint-Eustache : © Michel Roubinet
Bruxelles, Chant d’Oiseau : © Christoph Martin Frommen
Lille, Notre-Dame de la Treille : © Michel Roubinet
Ratingen, St. Peter & Paul : © Christoph Martin Frommen

Duo Vernet-Meckler

BWV "au carré"

Thibaut Duret

Muffat, Guilain, Buxtehude, Bach