SORTIES CD

Par Michel Roubinet

Petite chronique bolognaise…

Echi d’Organo
Music For Two Organs In Renaissance And Early Baroque Italy

– Montserrat Torrent i Serra et Matteo Bonfiglioli aux orgues Lorenzo da Prato (1475) et Baldassarre Malamini (1596) de la basilique San Petronio de Bologne (Émilie-Romagne, Italie)
Benedetta Bonfiglioli (chant d’oiseau)

Œuvres de Giovanni Battista Grillo, Anonymes, Pietro Lappi, Matteo Bonfiglioli, Adriano Banchieri, Bastiano Chilese, Claudio Veggio

LIVRET ANGLAIS
Durée : 44′ 57″
Da Vinci Classics C01169

Adriano Banchieri, Dialogo Acuto & Sopra’Acuto – Montserrat Torrent & Matteo Bonfiglioli (Bologne)

Émerveillement teinté d’admirative stupéfaction à réception de ce séduisant CD à deux orgues en écho, qui vient d’être présenté en concert à Bologne, le 30 juin 2026, par les deux protagonistes (1) : au côté de celui de Matteo Bonfiglioli, actuel titulaire des orgues de San Petronio de Bologne, apparaît en effet le nom de Montserrat Torrent. Toujours active, cette grande dame, figure de proue de l’orgue espagnol, a fêté le 17 avril dernier ses cent ans ! Le présent CD a quant à lui été enregistré en février 2025, à la veille de ses quatre-vingt-dix-neuf printemps. Difficile pourtant, dans les pièces à deux orgues le plus souvent d’une vitalité consommée, de deviner qui de Montserrat Torrent ou de Matteo Bonfiglioli joue quoi. Émerveillement, vraiment, instrumental et musical.

Les orgues historiques de San Petronio de Bologne

San Petronio s’enorgueillit de posséder, face à face dans le chœur, deux orgues éminemment historiques, avec façades avant et arrière, logés dans d’imposants « sur-buffets » (1674-1675) étrangers à leur propre esthétique : celui érigé côté épître (à droite en regardant le chœur – l’un des premiers instruments dotés de jeux indépendants, en rupture avec la structure unitaire du Blockwerk) par le facteur toscan Lorenzo da Prato entre 1470 et 1475, grand seize pieds (24′ en montre, compte tenu de l’étendue du clavier dans le grave) repris et modifié par un facteur de Brescia, Giovanni Battista Facchetti, en 1531 (un an après le couronnement dans cette basilique, par Clément VII, de Charles Quint, roi des Romains dès 1519 et sacré empereur à Aix-la-Chapelle l’année suivante mais jusqu’alors non encore sacré par le pape lui-même, avec remise de la couronne de fer), puis en 1563 par Giovanni Cipri, de Bologne : restauration et ajout d’un Flauto in XII (Nasard 2′ 2/3), soit onze jeux sur un clavier de 54 notes, avec pédalier en tirasse permanente ; celui érigé côté évangile (à gauche) par Baldassarre Malamini à partir de 1596, autre grand seize pieds, augmenté en 1642 d’un second Principale 16′, soit également onze jeux sur un clavier (élargi à 60 notes en 1812), avec pédalier lui aussi en tirasse permanente. Tout ce qu’il faut pour que retentisse une opulente « musica duplex et responsiva ac alternata ».

Les instruments, ici alternativement joués par l’un et l’autre interprètes pour les pages à deux orgues, ont été scrupuleusement restaurés entre 1974 et 1982 par la manufacture Giovanni Tamburini de Crema (Province de Crémone), les apports de 1563, 1642 et 1812 ayant alors été conservés. Matteo Bonfiglioli les a présentés dans le numéro d’Orgues Nouvelles intitulé Evviva ItaliaON 71 paru en décembre 2025 (1), sur le CD duquel (plage 4) figure l’une des pièces du présent CD (plage 8) : O gloriosa domina, anonyme d’après Adrian[o] Willaert. L’ouvrage de référence sur les orgues de San Petronio demeure celui d’Oscar Mischiati et Luigi Ferdinando Tagliavini (qui siégeaient au comité de rédaction de la revue italienne L’Organo), auxquels avait été confiée la supervision de la restauration Tamburini (2).

Les orgues de San Petronio au disque

Ces orgues bénéficient d’une double actualité, ce CD répondant de manière très intéressante à la reprise mi-avril de la fameuse Encyclopédie de l’Orgue d’Erato (qui fera l’objet d’une chronique à part). Y figurent en effet deux albums enregistrés à San Petronio avant la grande restauration Tamburini : les Six Concertos à deux orgues du Padre Soler par Marie-Claire Alain et Luigi Ferdinando Tagliavini (avril 1963, Vol. 16 de l’édition originale / CD 11 du coffret Erato Warner Classics de 46 CD) : les deux orgues sont enregistrés d’assez près dans un esprit chambriste favorisant l’acuité de mélanges vifs et colorés. Les mêmes interprètes y ont ensuite gravé sept Sonate à deux orgues de Bernardo Pasquini (mai 1964, LP 27/CD 21), les orgues étant captés dans le même esprit que pour l’album Soler – où l’on relève entre autres, une fois le son évanoui, une fourniture en air assez bruyante…

La discographie des orgues restaurés offre une éloquente continuité en termes de passage de flambeau sur trois générations. Citons les deux CD (Tactus, 1991) conjointement signés de Luigi Ferdinando Tagliavini (1929-2017), né et mort à Bologne, et du regretté Liuwe Tamminga (1953-2021), merveilleux musicien néerlandais, né en Frise et mort à Bologne, qui en 1982 avait été nommé titulaire des orgues de San Petronio : Gli Organi della Basilica di S. Petronio in Bologna – Maestri padani e fiamminghi (Vol. I), pièces d’Andrea & Giovanni Gabrieli (Vol. II). Tamminga y a aussi enregistré dans les années 1990, pour le label belge Accent, plusieurs albums solistes, chaque fois au seul orgue Lorenzo da Prato : somptueux portrait croisé Giovanni Pierluigi Palestrina et Giovanni de Macque ; The Art of the Ricercar in 16th Century Italy ; florilège Girolamo Frescobaldi (la Toccata terza per l’Elevazione étant jouée à l’orgue Malamini). Rappelons que Sergio Vartolo eut recours à ces deux orgues pour l’essentiel de son intégrale des Fiori Musicali de Frescobaldi, avec quatre voix de femmes de la Cappella Musicale di S. Petronio (Tactus, 1991), également que Liuwe Tamminga y a enregistré avec Leo Van Doeselaar un album Giovanni Gabrieli : Canzoni à deux orgues, produit par Okke Dijkhuizen (1994), inscrit au catalogue de Passacaille Records (2020), label belge indépendant. La composition avec photos des orgues de San Petronio ainsi que la vue panoramique vers la nef (donc cette fois à gauche l’orgue da Prato, à droite le Malamini) proviennent du livret de cet album Gabrieli (3).

Montserrat Torrent et Matteo Bonfiglioli

Ce qui saisit tout au long de ces pages inventives, c’est l’ampleur, la franchise mais aussi la douceur d’intonation des orgues de San Petronio, les jeux de fonds, des plus majestueux, s’y trouvant particulièrement mis en exergue. Large et contrastant avec celle, resserrée et directionnelle, des captations Erato des années 1960, l’image sonore renforce une sensation prenante de chaleureuse stabilité. Présence extrême et lumineuse, jamais forcée, où l’on passe sans coup férir de la plus vive énergie à une enveloppante quiétude.

Les six pièces à deux orgues sont aussi diverses que nimbées d’une perception récurrente résultant, dans l’équilibre, du contraste de leurs différences formelles, jusqu’à créer un véritable et bienfaisant rythme d’écoute : un dialogue soit de plans sonores de même importance se répondant d’un clavier à l’autre, soit de type échos dynamiques (on pense à maintes pages de Sweelinck) également restitués par l’alternance des orgues. Le texte de présentation d’Antonio Delfino retrace les raisons d’être de cette double disposition :

« La mise en place d’un deuxième orgue s’est développée parallèlement à l’essor et à la consolidation du répertoire polychoral. Ce n’est pas un hasard si, à S. Petronio, l’orgue de Baldassarre Malamini a été installé en regard de celui de Lorenzo da Prato. […] Bien que la constitution d’un répertoire spécifique pour deux orgues n’ait eu lieu qu’à la fin du XVIIe siècle, les deux instruments interagissaient étroitement dans l’accompagnement des exécutions polychorales, accordant probablement une certaine autonomie aux pratiques d’improvisation. […] Apparu dans les dernières années du XVIe siècle, le pro organo […] exigeait de préférence une transcription presque fidèle de la texture vocale, une solution d’accompagnement considérée – selon les sources théoriques, notamment le traité de Girolamo Diruta Seconda parte del Transilvano (1622, Lib. I) – comme la plus appropriée pour accompagner la polyphonie, dans le but d’éviter des résultats approximatifs. […] Le principe du jeu en écho peut aussi constituer un choix d’interprétation au niveau de la concertation s’agissant de plusieurs compositions originellement pour orgue, dans lesquelles un changement de registration permettait déjà une différenciation efficace des plans sonores au clavier. La redistribution du discours musical entre deux orgues, dans le cas de deux compositions destinées à un seul instrument, vise ici à accentuer ces effets et à exploiter davantage les nuances entre deux palettes de timbres différentes mises en œuvre à distance. »

Aux pièces à deux orgues, somptueuses et animées par le jeu harmonieusement fusionnel de Montserrat Torrent et Matteo Bonfiglioli, répondent quatre pièces pour un orgue jouées par le second au seul Lorenzo da Prato. Dont la plus instrumentalement exigeante : effervescente Recercada per b quadro del primo tono de Claudio Veggio, d’un inépuisable renouvellement et rehaussée de fastueuses diminutions.

Mention particulière pour une pièce de Matteo Bonfiglioli, aussi contemporaine que parfaitement pensée pour l’orgue ancien, hommage à Pedro de Araújo puisant sa forme dans le tiento ibérique – Matteo Bonfiglioli a travaillé le répertoire ibérique auprès de Montserrat Torrent. Noté sur quatre portées, son Tiento est construit sur l’antienne grégorienne Ave Maria : « Le cantus firmus, à la basse et traité de manière pointilliste, présente dans la première section les notes initiales de la salutatio (Ave Maria) et dans la seconde celles de l’intercessio (Sancta Maria). Dans les trois autres voix, les intervalles dérivés du cantus firmus évoquent la rose mariale : les pétales, illustrés par des intervalles superposés et entrelacés, enveloppent le noyau central dans une contemplation suspendue qui se dissout dans le silence. » L’œuvre prévoit une introduction ad libitum, chant d’oiseau ici confié à Benedetta Bonfiglioli, rappelant « la présence des oiseaux dans l’iconographie mariale et le thème de la Passion ». Ce caractère suspendu fait merveille dans cette page néanmoins très mouvante, envoûtante et d’une ample respiration dynamisée par le vivifiant chant d’oiseau, ressourcement en harmonie et à l’écoute de la splendeur de l’instrument touché.

(1https://www.organieorganisti.it/echi-d-organo-bonfiglioli-torrent-cd-davinciclassics-san-petronio-bologna

(2) Article de Matteo Bonfiglioli sur les orgues de San Petronio de Bologne, ON 71, pp. 52-53
https://orgues-nouvelles.org/magazine/71/

(3) Oscar Mischiati et Luigi Ferdinando Tagliavini : Gli organi della Basilica di San Petronio in Bologna (1984), révision et mise à jour par Mario Fanti, Luigi Ferdinando Tagliavini et Liuwe Tamminga, Pàtron Editore (Bologna, 2013)
https://patroneditore.com/volumi/9788855531702/gli-organi-della-basilica-di-san-petronio-in-bologna

(4Giovanni Gabrieli. Dialoghi Musicali – Liuwe Tamminga et Leo Van Doeselaar – Passacaille Records
https://passacaille-records.eu/fr/produit/giovanni-gabrieli-dialoghi-musicali

Echi d’Organo – Montserrat Torrent et Matteo Bonfiglioli – Da Vinci Classics C01169
https://davinci-edition.com/product/c01169/
https://www.youtube.com/watch?v=agGEnmTh2yw

Photos 
Montserrat Torrent : Massimiliano Minocri / DR
Matteo Bonfiglioli : © DR
Les orgues de San Petronio (avec compositions & vue vers la nef) : © Mario Berardi

Duo Vernet-Meckler

BWV "au carré"