Sorties CD

Par Michel Roubinet

Jacques Lenot (né en 1945)

Habiter, encore un peu, la Terre en poète

Jean-Christophe Revel, orgue Jean-Baptiste Isnard – Louis Callinet – Aristide Cavaillé-Coll – Robert Boisseau – Jean-Loup Boisseau et Bertrand Cattiaux – Ateliers Bertrand Cattiaux (1784-1789-1823-1890-1962-1980/1990-2008) de l’église Saint-Salomon-Saint-Grégoire de Pithiviers (Loiret)

Pièces de fantaisie 1 & 2
Surge, aquilo
Nox ducere diem videtur
Lettre à Evgueni Spasski

LIVRET FRANÇAIS
Durée : 1h 11′ 31″
CD L’Oiseau Prophète 010, 2026

J. Lénot, Nox ducere diem videtur (extrait) – J.C. Revel

Deux manières (au moins) d’aborder ce programme, introduit par des Pièces de fantaisie initialement pensées pour d’autres configurations instrumentales : écouter les yeux fermés en se laissant porter par la poésie intuitivement transmise par le truchement du magnifique instrument choisi et de qui le touche, les pièces étant perçues par les seuls sens sans autre filtre ou considération ; en préparer l’écoute à travers la lecture, complexe, exigeante et faisant écho à une multitude d’expériences subjectives, de l’imposant Carnet de créations, ultime geste, décrire l’acte. Rédigé à quatre mains par le compositeur et son interprète-recréateur, il est désormais intégré en ligne au livret de ce CD (1). À charge dès lors pour l’auditeur de faire le lien, ce qui jamais n’est chose facile en matière de musique d’aujourd’hui, l’incertaine ou aléatoire concordance entre ce qu’on perçoit et ce qu’on lit étant chaque fois à réinventer, pour chaque auditeur en particulier.

Jacques Lenot compositeur pour orgue – un aspect de son immense catalogue – reconnaît ne pas s’intéresser à l’instrument en tant que tel, même s’il a beaucoup écrit pour lui et en vrai connaisseur, sans indiquer de registrations, seulement des hauteurs assorties de nuances précises, suggérant implicitement des couleurs, et de tempos impératifs. Avec pour corollaire l’importance du rôle dévolu à l’interprète, et sa part de liberté dans les choix de mise en forme sonore. Le Catalogue fourni par le site de Jacques Lenot indique vingt entrées en lien avec l’orgue, des Pièces de 1982 jusqu’à Suppliques de 2010. Dont ces Pièces de fantaisie de 1991 (œuvres transcrites « ou de réemploi plutôt de matériau antérieur », à l’origine Auf Naxos pour flûte et harpe, 1989, et Aux antiques rives heureuses pour flûte et violoncelle, 1986). « Avec ce diptyque (donc œuvre unique), le compositeur tisse tout un réseau de connexions qui s’enchevêtrent au gré des écritures et des réécritures. Ce maillage involontaire est le fruit de tout un processus de sédimentation qui lui est propre ». S’y s’ajoutent les trois œuvres plus récentes (2015, 2024) des plages 3 à 5 du présent CD.

Le lien avec l’instrument-roi tient à la personne de son interprète de prédilection depuis plus de trente ans : Jean-Christophe Revel, musicien chaleureux et des plus singuliers évoluant entre musique ancienne (il est conseiller artistique et pédagogique du département Musiques anciennes et pratiques historiques au CRR de Paris) et création contemporaine, également en matière de facture instrumentale avec l’aventure du Modalio, orgue augmenté mis en œuvre en l’église Saint-Orens d’Auch (2). Créateur de nombreuses œuvres pour orgue de Jacques Lenot, il a aussi enregistré plusieurs cycles : Suppliques, à la cathédrale de Chambéry, Intrada, 2013 (3) ; Le livre des dédicaces, à la cathédrale de Belfort, L’Oiseau prophète, 2016 (4) ; Troisième livre d’orgue, d’après Rilke, sur le Cavaillé-Coll de Royaumont, L’Oiseau prophète, 2022 (5). La même année, l’interprète publiait chez Paraty Dernières lueurs du Grand Siècle, album témoignant de l’autre versant de ses activités puisque consacré au Second livre (1714) d’André Raison, enregistré à l’orgue de la cathédrale d’Auch dont lui-même est titulaire.

Album présenté en concert à Pithiviers le 10 octobre (6), Habiter, encore un peu, la Terre en poète suggère une réminiscence-prolongement d’une œuvre antérieure, d’après Hölderlin (que l’on retrouve comme source d’inspiration de la deuxième Pièce de fantaisie) : Habiter la terre en poète, pour flûte piccolo et piano. Cette pièce est l’une des douze partitions en accès libre sur le site du compositeur (7).

Pour appréhender cette musique qui s’écoute le souffle suspendu, les sens aux aguets, dans l’impossibilité d’anticiper tant le cheminement que sa mise en forme par le timbre, entre souple continuité et brusques à-plats de couleurs véhémentes, labyrinthe de phrases aux contours lyriques entrecoupées de multiples suspensions du discours donnant la sensation d’errer au cœur d’une multitude d’interrogations, les réponses pouvant (peut-être) correspondre à telles incises plus dynamiques et richement colorées, le Carnet, vrai fil d’Ariane dont suivent quelques citations, aide l’auditeur à avancer ou, plus essentiellement, à espérer pouvoir ressentir l’impulsion poétique intime qui sous-tend et traverse chacune de ces œuvres.

[…]

« Écrire l’acte poétique, c’est ce que je trace dans ce carnet en ce premiers jours de printemps. Malgré́ la nature en gloire, ce sont des images d’hiver qui surgissent alors à l’esprit. »

« Je prépare mes questions pour celui que je rejoins et avec qui je cherchais, en 1994, le poète. Préparer des questions sur la poésie, son sens premier, cette origine grecque qui signifie ce qui est fabriqué, sur ce que cela recouvre pour lecompositeur, évoquer la poésie allemande et sa quasi–permanence dans son œuvre… »

« Pithiviers : subsistent encore dans l’air quelques fragments sonores de témoignages, laissés par celui qui fut le premier organiste interprète du compositeur – Jean-Louis Gil (1951-1991) – et dont la présence passée nous a conduit jusqu’ici. »

« L’aurions-nous enfin trouvé ce qui, depuis si longtemps, vit dans l’imaginaire du compositeur ? Cet idéal sonore si longtemps cherché ? À partir de ce soir nous enregistrons sur l’orgue Isnard, Cavaillé-Coll, Boisseau de Pithiviers, un corpus d’œuvres d’inspiration poétique composées ces trente-cinq dernières années… »

« La pièce Surge, aquilo reste encore aujourd’hui pour le compositeur une pièce expérimentale et nous invite une fois de plus à̀ une mise en abîme poétique. »

« Nous poursuivons l’enregistrement par Nox ducere diem videtur.

Il s’agit en fait d’un épiphonème, sentence enchâssée dans le texte de Chateaubriand, des Mémoires d’Outre-tombe.

Comment sonnera la péroraison finale que j’ai jouée d’un trait et en une seule prise ? »

« La poésie, c’est un déclic de composition ; les mots mis dans un certain ordre car on sait que les poètes ne les mettent pas dans n’importe quel ordre. La poésie me parle d’une manière intime, je la reçois comme un message intime, comme si quelqu’un s’adressait à moi d’une sorte d’au-delà qui m’a toujours attiré. C’est ce que l’on ne connaît pas, ce que l’on n’imagine pas non plus, parce que la poésie est une évocation de quelque chose plutôt proche du rêve ou des paysages irréels qui sont devenus pour moi des paysages musicaux.

Donc le poème est le déclencheur d’une vision dans laquelle je m’installe et j’en suis comme le messager de quelque chose à transmettre.

Il y a une sorte de connivence avec Giacomo Leopardi, avec Friedrich Hölderlin, avec Paul Verlaine, avec Arthur Rimbaud, avec Stéphane Mallarmé, avec André du Bouchet, avec Philippe Jaccottet, avec Gustave Roud.

Et j’oublie évidemment l’essentiel qui occupe ma vie depuis 50 ans maintenant, c’est Rainer Maria Rilke dont je suis capable de dire que je ne comprends toujours pas de quoi il parle. 

La poésie, c’est aussi l’incompréhensible, je pense. »

[…]

(1) Livret du CD
https://www.jacqueslenot.net/wp-content/uploads/2026/01/Livret_carnet_habiter-la-terre.pdf

(2) Modalio / orgue augmenté
https://orgues-nouvelles.org/un-orgue-augmente-a-auch/

(3) Suppliques – livret du CD
https://jacqueslenot.net/wp-content/uploads/2015/11/livret-suppliques.pdf

(4) Le livre des dédicaces – livret du CD
https://jacqueslenot.net/wp-content/uploads/2016/10/Livret-Livre-des-dedicasses.pdf

(5) Troisième livre d’orgue – livret du CD
https://jacqueslenot.net/wp-content/uploads/2022/06/livret-3e-livre-orgue-enrichi-journal-JC-REVEL.pdf

(6) Concert – présentation du CD à Pithiviers, 10 octobre 2026
https://jacqueslenot.net/concert-dorgue-a-pithiviers-le-10-octobre-2026-17h-jean-christophe-revel/

(7) Habiter la terre en poète, pour flûte piccolo et piano
https://jacqueslenot.net/wp-content/uploads/2015/10/Lenot-Habiter-la-terre-en-poète1.pdf

Jacques Lenot
https://jacqueslenot.net

Discographie de Jacques Lenot
https://jacqueslenot.net/discographie

Association des Grandes orgues de Pithiviers
https://www.grandes-orgues-pithiviers.fr

Orgue de Saint-Salomon-Saint-Grégoire de Pithiviers
https://inventaire-des-orgues.fr/detail/orgue-pithiviers-eglise-saint-salomon-saint-gregoire-fr-45252-pithi-sssnge1-t

CD Habiter, encore un peu, la Terre en poète – L’Oiseau Prophète 010, 2026
Livret augmenté :
https://jacqueslenot.net/wp-content/uploads/2026/01/Livret_carnet_habiter-la-terre.pdf

Centenaire Marie-Claire Alain

Marie-Claire Alain – From Bach to Bach
The Organist Of The Century

CD 1-7 : J.S. Bach (ø 1954-1958)
F.-H. Clicquot–Cavaillé-Coll–V. Gonzalez (1781–1857–1947), Saint-Merry, Paris
Haerpfer-Erman (1955), St. Marien, Friedrichsthal, Sarre (Allemagne)

CD 8-9 : J.S. Bach – Die Kunst der Fuge (ø 1974)
Marcussen & Søn (1973), Laurenskerk, Rotterdam 

CD 9-10 : La Famille Bach (ø 1977, 1996)
Kern (1971, orgue de chœur), Notre-Dame-des-Blancs-Manteaux, Paris
Migendt-Marx–Schuke (1755–1960), Kirche „Zur frohen Botschaft“, Berlin-Karlshorst (Allemagne)


CD 11-13 : Dietrich Buxtehude (ø 1955, 1986)

F.-H. Clicquot–Cavaillé-Coll–V. Gonzalez (1781–1857–1947), Saint-Merry, Paris
Arp/Franz Caspar Schnitger–Albertus Antonius Hinsz–Jürgen Ahrend (1692/1729–1740–1984), Martinikerk, Groningen (Pays-Bas)

CD 14 : Scheidt, Arauxo • L’orgue avant Bach (ø 1957, 1959)
F.-H. Clicquot–Cavaillé-Coll–V. Gonzalez (1781–1857–1947), Saint-Merry, Paris
Jean de Joyeuse–Victor Gonzalez (1688–1958), cathédrale Sainte-Marie, Auch

CD 15 : Orgelmusik aus Norddeutschland (ø 1990)
Alfred Kern (1975), Saint-Martin, Masevaux

CD 16-19 : Musique concertante et de chambre – Bach, Soler, Mozart, Vivaldi, Haendel… (ø 1955, 1965, 1998)
Haerpfer-Erman (1946-1950), Herz Jesu Kirche [détruite], Ludweiler / Völklingen (Allemagne)
Cavaillé-Coll–Beuchet-Debierre–Gonzalez (fin XIXe–1932–1953), Salle Duroc, Institut National des Jeunes Aveugles, Paris
Haerpfer-Erman (1961), Saint-Nicolas, Haguenau – positif Haerpfer-Erman / positif Gonzalez
Delaunay–Micot–Puget–Grenzing (1677–1783–1850–1983), Saint-Pierre des Chartreux, Toulouse

CD 20-27 : Musique française des XVIIe et XVIIIe siècles – L. & F. Couperin, Grigny, Daquin, Marchand, Balbastre… (ø 1955-1998)
F.-H. Clicquot–Cavaillé-Coll–V. Gonzalez (1781–1857–1947), Saint-Merry, Paris
Jean de Joyeuse–Victor Gonzalez (1688–1958), cathédrale Sainte-Marie, Auch
Lefebvre–Haerpfer-Erman (1738–1972), Notre-Dame, Caudebec-en-Caux
François Castie – Daublaine-Callinet – Alfred Kern (1683-1844-1964), cathédrale Saint-Théodorit, Uzès
F.-H. Clicquot–Boisseau-Cattiaux (1790–1994), cathédrale Saint-Pierre, Poitiers
Thierry–F.-H. Clicquot–Dallery–Gonzalez (XVIIe.–1768 1843–1974), Saint-Gervais, Paris

CD 28-35 : L’orgue romantique et symphonique (Saint-Saëns, Franck, Liszt, Widor, Vierne, Messiaen, Duruflé), Toccatas(ø 1958-1995)
Haerpfer-Erman (1955), St. Marien, Friedrichsthal, Sarre (Allemagne)
Aristide Cavaillé-Coll (1880), cathédrale Sainte-Croix, Orléans
Aristide Cavaillé-Coll (1862), Saint-Sulpice, Paris
Thierry–Dallery–Cavaillé-Coll–Haerpfer-Erman (1698–1830–1852–1966), Saint-Germain, Saint-Germain-en-Laye
Kuhn (1977), Hofkirche St. Leodegar, Lucerne (Suisse)
Jann (1993), Konzerthalle “Sinfonie an der Regnitz”, Bamberg (Allemagne)
Aristide Cavaillé-Coll (1885), Saint-Étienne, Caen
Cavaillé-Coll–Mutin–Barberis (1894–1909–1983), Saint-Antoine-des-Quinze-Vingts, Paris
Goll (1991), Église française réformée, Berne (Suisse)

LIVRET FRANÇAIS / ANGLAIS / ALLEMAND
Durée : 71h 29′ 15″
Coffret de 53 CD Warner Classics / Erato Disques 502685473873, 2026

CD 36-37 : Musique vocale française (ø 1957, 1982-1989)
F.-H. Clicquot–Cavaillé-Coll–V. Gonzalez (1781–1857–1947), Saint-Merry, Paris
Merklin–Roethinger (1879–1963, orgue de chœur), Saint-Eustache, Paris
Cavaillé-Coll (1889, orgue de chœur), Saint-Germain Saint-Germain-en-Laye
Kuhn (1955), cathédrale Notre-Dame, Lausanne (Suisse)

CD 38 : Musique française pour orgue et orchestre du XXe siècle – Poulenc, Chaynes, Charpentier (ø 1970, 1968, 1980)
Danion-Gonzalez (1957-1966), Studio 104 de la Maison de la Radio, Paris
Marcussen (1946), Radiohusets Koncertsal, Copenhague (Danemark)

CD 39 : Trompette et orgue (ø 1966, 1970)
Detlev Kleuker (1964), église évangélique allemande, Paris
Haerpfer-Erman (1967), collégiale Saint-Quentin, Saint-Quentin

CD 40-41 : Jehan Alain (ø 1962, 1999-2000)
Albert Alain–Manufacture Saint-Martin (1910-1970–1991), Maison de la Dîme, Romainmôtier (Suisse)
Ghys–Bossier–Cicchero (1899–1930–1988), Saint-Ferjeux, Besançon
Charles Dallery?–Frères Basiliens–Théo Haerpfer (1756?-1845-1993), abbaye de Valloires (Argoules)
Haerpfer-Erman (1960), Saint-Jean-Baptiste Château-Salins

CD 41 : Flûte et orgue (ø 1971) + Sarabande de Jehan Alain (ø 1997)
Detlev Kleuker (1964), église évangélique allemande, Paris
Jann (1993), Konzerthalle “Sinfonie an der Regnitz”, Bamberg (Allemagne)

CD 42-53 : Intégrale de l’Œuvre pour orgue de J.S. Bach (troisième version, ø 1985-1993)
Arp/Franz Caspar Schnitger–Albertus Antonius Hinsz–Jürgen Ahrend (1692/1729–1740–1984), Martinikerk, Groningen (Pays-Bas)
Gottfried Silbermann–Jehmlich (1714–1983), Dom, Freiberg (Allemagne)
Gottfried Silbermann–Eule (1721–1980), Georgenkirche, Rötha (Allemagne)
Van Hargerbeer–F.C. Schnitger–Flentrop (1646–1725–1986), Laurenskerk, Alkmaar (Pays-Bas)
Alfred Kern (1975), Saint-Martin, Masevaux
Christian Müller–Marcussen (1738–1961), Bavokerk, Haarlem (Pays-Bas)
Christian Müller–Bakker & Timmenga (1727-1978), Jakobijnerkerk, Leeuwarden (Pays-Bas)
Arp Schnitger-Petrus van Oeckelen-Orgelmakerij Reil (1702-1858-1990), Aa-kerk, Groningen (Pays-Bas)
Treutmann–Hillebrand (1737–1992), Stiftskirche St. Georg, Grauhof-Goslar (Allemagne)

Née le 10 août 1926 à Saint-Germain-en-Laye, Marie-Claire Alain aurait donc eu cent ans en 2026. Alors que de nombreux hommages lui sont rendus tout au long de l’année tant en France qu’à l’étranger (concerts, conférences, expositions, publications), sa maison de disques, Erato, dont elle fut l’une des figures de proue dès le tout début d’Erato « historique », se devait d’être au rendez-vous, le présent hommage s’inscrivant dans une démarche au long cours de Warner Classics.

Discographie Erato de Marie-Claire Alain actuellement accessible

Si la disponibilité des disques est souvent aléatoire sur la durée, Warner Classics passe pour garder longtemps au catalogue ses parutions « physiques ». Outre diverses compilations en streaming et téléchargement (1), dont Marie-Claire Alain – Une vie pour l’orgue (florilège de 100 plages), proposées tant sur le site de Warner que sur d’autres plateformes, Erato a repris depuis une dizaine d’années au format CD une grande partie du legs discographique de Marie-Claire Alain. Disposer à l’instant T de l’intégralité de ses gravures, sachant que sa carrière fut la plus riche et la plus longue (1954-2008) de l’histoire du disque pour l’orgue, serait économiquement inconcevable, mais par bonheur l’essentiel est présentement accessible, réparti sur l’ensemble des publications récentes, la plupart directement ou via des revendeurs extérieurs.

Commémorant le premier anniversaire de sa disparition, le 26 février 2013, la première reprise majeure date de 2014 : Marie-Claire Alain – L’Orgue français (22 CD), somme couvrant la période 1959-2000. S’ensuivit en 2014 et 2015 la reprise d’inédits en CD portant sur le début de sa carrière au disque (collection The Erato Story). D’abord son tout premier microsillon (1954) : Bach à l’orgue de Saint-Merry, puis des pages du répertoire symphonique et moderne français (1955, devenues en CD French Organ Music from the 19th and 20th Centuries) : Widor, Gigout, Boëllmann et Vierne à Sainte-Clotilde, Jehan Alain à Saint-Merry, dont la Suite pour orgue et les Litanies (2) – notons que de Jean Langlais, avec qui MCA travaillait l’improvisation et la famille Alain était liée d’amitié, elle enregistre alors la Suite médiévale, intégrée au coffret français de 2014 (Solstice a publié en 2021 une autre magnifique version, captée en concert à Notre-Dame de Paris en 1979). Vinrent ensuite deux reprises Bach d’exception : en 2017 la sublime version de L’Art de la Fugue à Masevaux (1992, bien sûr dès l’origine en CD) ; en 2018 (enfin !, car elle était jusqu’alors inédite en CD) la première intégrale (1959-1967), dite « scandinave » (3).

L’une des règles de la politique de réédition de Warner Classics étant d’éviter autant que possible les doublons, pour d’évidentes raisons économiques, les gravures évoquées ci-dessus, toujours disponibles séparément en physique et/ou numérique, ne figurent donc pas dans la présente édition, à l’exception du LP Bach initial de 1954. Il en va de même pour Mendelssohn, absent de ce coffret : l’intégrale (1975) de son œuvre d’orgue par Marie-Claire Alain figure (CD 6-8) dans le coffret Warner Classics Mendelssohn – The Great Edition (40 CD) de 2024 (4) ; également de maintes pages concertantes avec Jean-François Paillard (dont deux intégrales des Concertos de Haendel, en 1961 et 1976), intégrées au grand coffret de 133 CD (2019) consacré au chef français et à son orchestre, somme malheureusement épuisée – l’intégrale Haendel de 1976, à l’orgue Schwenkedel de Saint-Donat, est toutefois disponible en numérique (5). Ce coffret pour le centenaire de la naissance de Marie-Claire Alain est par ailleurs indissociable et prolonge celui de L’Encyclopédie de l’Orgue paru en avril 2026 (6), lequel correspond dans la vie de la musicienne aux années 1963-1974, « artificiellement » sous-représentées dans le présent coffret, MCA enregistrant à l’époque à un rythme effréné pour la collection EDO (36 LP / 26 CD). Ainsi, à simple titre d’exemple, l’évitement des doublons explique l’absence de la Symphonie n°5 de Widor à Caen (1968), version de référence absente du florilège Widor du présent coffret mais que l’on trouve dans le coffret EDO.

Le coffret du Centenaire : inédits en CD et gravures essentielles

Une intégrale Marie-Claire Alain étant inenvisageable, Erato a dû faire des choix pour un coffret à la fois généreux et représentatif de la discographie de Marie-Claire Alain, résultante d’une conjonction unique, à l’envol du parcours hors norme de la concertiste (dès le Concours de Genève en octobre 1950) répondant les débuts puis l’âge d’or du microsillon, et par la suite du CD. 

Concert, disque et enseignement furent les trois piliers de la carrière de Marie-Claire Alain. Pour ce qui est du disque, ce coffret organisé à la fois par domaines et, au sein de chacun d’eux, de manière chronologique, évoque toutes les facettes de la musicienne : répertoire soliste, chambriste, concertant et même accompagnement vocal et choral, à l’exception d’une seule, certes peu « audible » au disque mais essentielle pour apprécier tant l’éventail que l’engagement – et l’humilité, toujours, s’agissant de grands interprètes – de la musicienne au service de la musique : son rôle de continuiste, des Passions et Cantates de Bach (sous la baguette de Fritz Werner) au répertoire français : Requiem et Te Deum, notamment, de Charpentier, Campra, Delalande, Dumont, Jean Gilles… jusqu’à Berlioz ou Duruflé. Il faut imaginer la grande Dame de l’orgue pour ainsi dire anonyme dans un collegium de musiciens, pour le bonheur de partager la musique.

Les gravures des années 1950 inédites en CD :

Bach et les XVIIe et XVIIIe siècles français

Il se pourrait que nombre de mélomanes et de jeunes organistes, ne connaissant que la norme imposée par le renouveau baroque : l’approche « historiquement informée », sous-estiment le fait que ce qui semble aller de soi résulte aussi de l’expérience parfois tâtonnante des pionniers, en particulier pour les classiques français, oubliant au passage que l’idée de l’instrument ad hoc sur le plan esthétique a toujours prévalu pour les organistes, bien avant la « révélation » des baroqueux. Rien de tel qu’une remontée du temps pour savoir d’où l’on vient en termes de compréhension et de restitution des œuvres. C’est l’un des intérêts majeurs de ce coffret : permettre d’éloquente manière une plongée dans l’histoire de l’interprétation, au fur et à mesure de l’évolution de l’interprète et de celle, consubstantielle, du patrimoine instrumental.À cet égard, on note d’emblée la faible qualité, hélas !, de l’orgue principal dont Marie-Claire Alain put disposer en ces années 1950, même si le plus souvent elle en transcende les faiblesses. On réalise à quel point l’instrument adéquat conditionne la « spontanéité » et la force de conviction de la restitution musicale.

• Johann Sebastian Bach

Préfiguration de ce qui va se concrétiser à partir 1954, Marie-Claire Alain reçoit en novembre 1951 le Prix J.S. Bach des Amis de l’Orgue, dont le diplôme, portant l’émouvant paraphe de chaque membre du jury, offre un instantané de l’orgue français au mitan du siècle : Maurice Duruflé, Gaston Litaize, Jean Langlais, André Marchal, Alexandre Cellier, Jean-Jacques Grunenwald, Claude Delvincourt, Olivier Messiaen, Antoine Reboulot. En février 1954, à Saint-Merry et pour Les Discophiles de Paris, série peu après intégrée à Erato (label fondé en 1953), MCA grave donc son premier disque : JS Bach – Pièces pour orgue (CD 1), à l’initiative de et guidée par Michel Garcin, directeur artistique d’Erato. André Charlin signe la prise de son. Quatre LP Bach suivent cette même année, trois autres en 1955, tous pour Les Discophiles Français (label fondé en 1940) – dont Antoine Duhamel, ensuite connu pour ses musiques de films, vient alors d’être nommé directeur artistique et dont l’épouse, Michèle Auclair, enregistre en 1956-1957 avec MCA à l’orgue Haerpfer-Erman (1955) de Saint-Augustin de Deauville les Sonates pour clavier et violonBWV 1014-1019, disponibles en numérique (7). Ces gravures de Saint-Merry constituent une quasi-intégrale des « pièces libres », l’univers du choral ne faisant son apparition qu’en 1957 – MCA enregistre dès lors pour Erato stricto sensu. S’ensuivent en 1958 – apparition de la stéréo – un ultime LP Bach à Saint-Merry (Concertos, Chorals, pièces diverses) ainsi que des extraits de l’Orgelbüchlein et une magistrale Partita Sei gegrüßet, Jesu gütig BWV 768 à l’orgue Haerpfer-Erman de St. Marien de Friedrichsthal (Sarre), autrement plus convaincant que Saint-Merry (presque un choc, des plus positifs !), avant-goût de ce qui allait suivre. Ce cycle Bach (CD 1-7) fut de facto suspendu, MCA et Erato se lançant en 1959 dans une véritable intégrale Bach sur des instruments désormais soigneusement recherchés et choisis : c’est l’intégrale « scandinave » déjà évoquée.

Le premier LP Bach, ici repris, a été remasterisé en 2014 (The Erato Story) de manière moins convaincante que les autres gravures des années 1950, Christophe Hénault (Art & Son Studio, partenaire régulier de Warner Classics, de Maria Callas à Wilhelm Furtwängler) signant l’ensemble de la magnifique remasterisation des multiples inédits en CD figurant dans le présent coffret. Force est de reconnaître que l’orgue de Saint-Merry est à bien des égards insatisfaisant. Norbert Dufourcq, proche de la famille Alain et qui joua un rôle pivot dans les débuts de MCA au disque, en était le titulaire, ceci expliquant sans doute en partie cela. Profondément modifié et repensé par Victor Gonzalez en 1947, l’instrument est déjà manifestement fatigué et très variable dans ce qu’il permet. Bach s’adaptant à tous les cas de figure, Marie-Claire Alain offre une somme non seulement d’une extraordinaire vitalité mais aussi d’une maturité musicale et d’une perfection instrumentale qui impressionnent par leur « modernité » – on change indéniablement d’époque – et permettent de faire dans une large mesure abstraction de l’instrument. Au prix, il est vrai, d’un travail considérable de l’interprète sur la couleur et l’agencement des perspectives, sans jamais rompre l’équilibre, de façon assez miraculeuse, écriture et plans sonores conservant une absolue cohérence, lisibilité et continuité. Difficile de déterminer si la mode de l’époque, avec notamment des registrations en crescendo là où, sur un orgue historique optimalement restauré / restitué on peut vouloirse contenter d’une même couleur, parfaite voire « idéale » – un plenum Schnitger-Ahrend le permet, pas l’orgue de Saint-Merry –, ou bien si le propre goût de la musicienne à ce moment de son parcours l’incite à ces changements incessants, et convaincants, y compris dans de remarquables Sonates en trio. Et d’ailleurs pourquoi pas ?, même s’il demeure que MCA, dans ses quatre autres versions des Sonates renoncera, comme c’est l’usage, à toute modification de timbre au sein d’un même mouvement.

Ce qui avant tout ressort de ce Bach globalement enthousiasmant des années 1950, apport majeur de ce coffret, c’est qu’il préfigure tout ce qui par la suite adviendra. Certes, chaque fois que Marie-Claire Alain remettra Bach sur le métier – trois intégrales : 1959-1967, 1978-1980 (8), 1985-1993, plus quelques albums entre les deuxième et troisième –, elle ira toujours plus à l’essentiel, jusqu’à une sorte d’ascèse ô combien puissante, dense et poétique nullement contraire à une vie de chaque instant. Le bouillonnement de la jeune interprète, en dépit de l’orgue de Saint-Merry, emporte néanmoins ici tout sur son passage, cette première étape du coffret du Centenaire se révélant essentielle et gratifiante.

• Louis et François Couperin, Clérambault et Grigny

Il en va différemment des gravures, réalisées parallèlement à Bach, d’œuvres de compositeurs français des XVIIe et XVIIIe siècles (CD 20-21, 1955-1956), si dépendants des timbres de notre orgue classique, dont les fameux meslangesguident l’interprète, ce que celui de Saint-Merry est bien en peine de faire. À l’inverse de Bach, partout chez lui, le chemin à parcourir s’avère beaucoup plus rude, avec un écart sensible entre cette première approche, d’une matière instrumentale insuffisante pour rendre l’expressivité des pages les plus retenues, sur des tempos plus lents que par la suite – ainsi chez Clérambault les Flûtes de la Suite n°2, même si la vivacité des pièces de caractère est plus séduisante – et les approches ultérieures sur des orgues plus idiomatiques et d’une bien plus grande franchise et justesse de ton. (Signalons que la Suite n°2 de Clérambault regravée à Albi en 1989, la plus souple et libre des trois versions MCA, figure dans L’Orgue françaisde 2014.)

Ces maîtres français gravés par MCA font écho aux éditions de la Schola Cantorum et de la Procure Générale de Musique de l’époque, sous la houlette de Dufourcq, tel Louis Couperin (fascicule paru en 1950, avant que l’on ne connaisse le manuscrit de pièces réellement pour orgue acquis en 1957 par Guy Oldham et qui dès lors portera son nom) à travers l’adaptation de pages pour clavecin, moins dépendantes des meslanges évoqués et en définitive mieux en situation à Saint-Merry. Dans Clérambault (Dufourcq indique Fourniture et Tierce avec les anches dans son édition de 1954), les pleins jeux avec anches du Dialogue sur les grands jeux de la Suite n°1 gratouillent l’oreille, de même les anches dans les pleins jeux à la fin du Plein jeu initial de la Suite n°2. Quant à la Fugue, elle n’est pas jouée sur les anches, comme elle le sera naturellement à Uzès (EDO, 1967)…

De Grigny, MCA offre en première mondiale les Hymnes : guère stimulant, l’orgue de Saint-Merry accuse la fatigue et pas mal d’instabilité sur le plan de la justesse, cependant qu’une conservation sans doute imparfaite des bandes originales (ce qui n’est pas rare pour les enregistrements d’André Charlin) met à mal une présence donnant une sensation d’essoufflement. Dans les Paroisses de Couperin, avec souvent un curieux effet de fading out en fin de pièce, toutes les pages sur plein jeu, grand ou petit, sont en déficit de timbre. Tempos souvent retenu, notamment dans l’Offertoire – à l’exception de l’ébouriffante ultime section sur rythme pointé, à l’instar du Dialogue sur les grands jeux d’une exceptionnelle vivacité précédant le Petit plein jeu de conclusion, non pas sur le plein jeu mais sur des fonds doux allant en s’éteignant. Les pages « en taille » (dont une tierce manquant d’acuité) sont elles aussi mesurées, loin de ce que MCA fera par la suite. Si la conception de la musique de la fin du XVIIe est encore inaboutie, c’est néanmoins avec ces gravures que le public découvrit bien souvent ce répertoire singulier mais qui demande une palette à même de donner corps et esprit à l’éloquence française du siècle de Louis XIV. C’est dès lors peu dire que ces gravures sont passionnantes pour réellement sentir d’où l’on vient et juger du chemin parcouru depuis.

• Dietrich Buxtehude

À la même époque (1955) Marie-Claire Alain enregistre, toujours à Saint-Merry, un extraordinaire Buxtehude (CD 11), d’une virtuosité instrumentale et musicale sidérante (les bandes témoignant ici et là d’instabilité et de distorsion). Richement registré et étonnamment dynamique, pas d’une grande justesse (les pleins jeux, toujours, laids et peu polyphoniques, tour à tour atones et piaillants, mais parfois aussi les anches, grondantes et souvent dominantes – une Bombarde ne sera jamais un Posaune – mais efficaces), l’orgue convient sensiblement mieux, paradoxalement, qu’aux classiques français, l’impact général emportant l’adhésion sous les doigts fulgurants, inspirés et infaillibles de MCA. Laquelle redonne instantanément vie à l’invention, nourrie de surprises et rebondissements, et à la flamme du stylus fantasticus. Le Prélude, fugue et chaconne BuxWV 137 initial plante magistralement le décor, cependant que les chorals, dont Wie schön leuchtet der Morgenstern BuxWV 223, d’une somptueuse et irrésistible vitalité, ou la subjuguante Canzonetta BuxWV 168, font merveille. On imagine le choc des auditeurs découvrant cette musique, même à Saint-Merry. Un telle exubérance et compréhension d’un univers aussi flamboyant que suprêmement poétique ne pouvaient qu’émerveiller. Contrairement aux classiques français, tout est déjà là en ce milieu des années 1950. À cette saisissante prise de contact avec Buxtehude, préfiguration de l’intégrale à venir sur des orgues du Danemark et de Suède (1968-1969, CD 6-10 du coffret EDO) répond ici (CD 11-13) la grande et enthousiasmante anthologie de 1986 sur la merveille de Groningen, les 3 CD de l’édition originale étant restitués. Pour se convaincre de la continuité de l’approche de MCA dans Buxtehude, il suffit d’écouter, sur le même CD 11, les deux versions du grandiose Praeludium en sol mineur BuxWV 149, à Saint-Merry puis à Groningen (d’une même durée à la seconde près : 6′ 54″, à trente ans de distance !), la différence, considérable, provenant de l’instrument, pas foncièrement de l’interprète. Comme pour Bach, MCA varie sans cesse plans sonores et timbres (on la comprend), là aussi sans jamais briser ni l’unité, ni l’équilibre des pièces. Impressionnant.

Les essentiels de la discographie de Marie-Claire Alain

• Bach et la Famille Bach

Les Bach de Saint-Merry et de Friedrichsthal enchaînent sur la première version MCA de L’Art de la Fugue, inédite en CD, enregistrée en 1974 en même temps que son album Tunder (dernier titre d’EDO), sur l’imposant Marcussen alors fraîchement inauguré de la Laurenskerk de Rotterdam, « le Géant Rouge », avec la participation d’Oliver Alain (3ème & 4ème mains). On retrouve ce dernier également dans les fameux 14 Canons de la basse Goldberg BWV 1087 (identifiés par lui-même) et les 10 Canons de L’Offrande musicale BWV 1079, suivis des Six Sonates de CPE Bach et de l’album intitulé The Bach Family (CPE, Wilhelm Friedemann, Johann Christian et Johann Christoph) à l’orgue berlinois de la princesse Anna Amalia de Prusse (CD 8-10). Viennent ensuite les Buxtehude de 1955 et 1986 évoqués plus haut (CD 11-13), un florilège faisant entendre MCA dans des œuvres rares sous ses doigts (CD 14) : Scheidt, Correa de Arauxo, Frescobaldi, Blow, Sweelinck…, soit deux gravures de 1957 et 1959 à Saint-Merry et à l’orgue de la cathédrale d’Auch alors récemment reconstruit par la firme Gonzalez (retentissant scandale en devenir). Le CD 15 reprend l’un des chefs-d’œuvre de la discographie MCA : Orgelmusik aus Norddeutschland – Böhm, Bruhns, Lübeck (1990), à l’orgue Kern de Masevaux auquel elle reviendra deux ans plus tard pour son second Art de la Fugue déjà mentionné.

• Concertos et musique de chambre

Cette section nous replonge dans les années 1950. Le CD 16 s’ouvre sur l’unique version par Marie-Claire Alain du plus grand des Concertos solistes pour clavier et orchestre de JS Bach, le BWV 1052 en ré mineur, suivi de pétillantes Sinfonias de Cantates, l’Orchestre de Chambre de la Sarre étant dirigé par Karl Ristenpart (1956) : difficile d’imaginer à la fois plus de vie et de conquérante rigueur (MCA réenregistrera les Sinfonias avec Paillard en 1977). En complément, un Quintette avec clavier du Padre Soler (1954). Le CD 17 est une pure merveille d’énergie et de musicalité, certes sur instruments modernes et donc très différent de ce que l’on fait aujourd’hui, mais par des musiciens d’une autorité et d’un engagement irrésistibles et incontestables : Concerto en mi bémol majeur de CPE Bach en 1954 avec l’Ensemble instrumental Jean-Marie Leclair, petite formation créée par Paillard l’année précédente puis renommée Orchestre Jean-François Paillard en 1959, lequel accompagne ici, en cette même année 1959, les Concertos pour quatre clavecins BWV 1065 (réenregistré quarante ans plus tard sur quatre orgues positifs avec Olivier Vernet, Bruno Morin et Frédéric Rivoal, tous disciples de MCA, l’interprète rejoignant la pédagogue, et le Collegium Baroque de Nicolas Mazzoleni, Ligia, 2000) et trois clavecins BWV 1063 et 1064 de Bach père : l’occasion d’entendre MCA au clavecin !, entourée de Robert Veyron-Lacroix, Anne-Marie Beckensteiner et Olivier Alain. Les chaleureux clavecins Pleyel sont tout simplement merveilleux de clarté et de timbre, la prise de son permettant de suivre les élancées solistes de chacun. S’ensuivent les quatre Sonates d’église « concertantes » de Mozart avec Paillard (1963), MCA jouant un positif Haerpfer-Erman très engageant. Le CD 18 fait entendre l’Andante et les deux Fantaisies pour orgue de Mozart (Haguenau, 1963), des Voluntaries de Stanley entourés de Concertos de Arne et de Vivaldi (1965). On l’a dit, les intégrales des Concertosde Haendel avec Paillard sont absentes de ce coffret (trois Concertos avec Paul Kuentz et une intégrale avec Ristenpart les avaient précédées, en 1956), mais il Caro Sassone est quand même ici magnifiquement évoqué : le choix s’est porté sur la dernière approche signée MCA (CD 19, 1998), à l’orgue historique des Chartreux, à Toulouse, et en dialogue avec le Freiburger Barockorchester dirigé par Gottfried von der Goltz, sur instruments anciens.

• Compositeurs français des XVIIe et XVIIIe siècles

Cette section s’ouvre sur Louis et François Couperin, Clérambault et Grigny, soit les gravures de Saint-Merry (CD 20-21) évoquées ci-dessus au titre des inédits en CD, complétées d’un délicieux Concert pour trois flûtes (dont Jean-Pierre Rampal) et continuo de Michel Corrette (1955), et poursuit avec quelques Noëls à l’orgue d’Auch (1959). La suite, en plusieurs étapes, se passe aussitôt après l’aventure EDO : Louis Marchand à Caudebec (CD 22, 1975) ; Noëls (CD 23-24) de Claude Balbastre – pour la première fois intégralement en CD – et Louis-Claude Daquin à Uzès (1977). Introduites par trois pages des Couvents de Couperin splendidement interprétées à l’orgue même de la dynastie : Saint-Gervais à Paris (du coffret Erato Les Orgues de Paris – de Couperin à Messiaen, 1992), prennent ici place les versions ultimes (CD 24-27) et les plus achevées, avec alternance de plain-chant, des Messes de Couperin et du Livre d’orgue de Grigny, sur le Clicquot de Poitiers : l’apogée de l’éloquence du Grand Siècle et de l’art de Marie-Claire Alain.

• Musique romantique et symphonique

Sur le CD 28 se trouve repris pour la première fois en CD un récital somptueux : Le Romantisme à l’orgue, enregistré à Friedrichsthal en 1958, couronné l’année suivante d’un Grand Prix National du Disque : Liszt, Schumann, Boëly (Fantaisie et fugue en si bémol, que l’on réentend sur le Cavaillé-Coll d’Orléans, 1980), un extrait de la Sonate n°6 de Mendelssohn (seule occasion d’entendre ici ce compositeur) et Brahms (rarissime dans la discographie MCA), puis des pages du récital Les Grandes Toccatas (1993) à Saint-Sulpice (les autres sont réparties sur les disques suivants, dont Albert Alain, également à Saint-Antoine-des-Quinze-Vingts) ; un florilège Widor (CD 29 [87′ 38″ !] -30, 1977) à l’orgue de Saint-Germain-en-Laye dont Marie-Claire Alain fut titulaire à la suite de son père ; les quatre grandes pièces de Liszt à Orléans (CD 30, 1986) ; La Nativité du Seigneur, Le Banquet céleste et Apparition de l’Église éternelle de Messiaen à Lucerne (CD 31, 1988) et Prélude et fugue sur le nom d’Alain de Duruflé à Bamberg (1997) ; les Symphonies n°1 à 4 de Vierne à Caen (1989), l’un des Cavaillé-Coll préférés de MCA, Carillon de Westminster et Toccata à Saint-Sulpice (CD 32-33) ; sa seconde version des Douze Pièces de Franck, à Caen (CD 34-35, 1995), MCA insistant sur le fait que son approche n’avait pas changé depuis sa première intégrale, à Lyon en 1976, mais que l’acoustique de Saint-François-de-Sales n’avait pas le caractère optimal finalement trouvé à Saint-Étienne de Caen.

• Musique vocale française

Le CD 36 offre une absolue rareté : cinq improvisations de Marie-Claire Alain, les seules « officiellement » enregistrées, en 1956 à Saint-Merry (du LP Nuit de Noël, avec Les petits Chanteurs de Saint-Laurent et le baryton Camille Maurane, sous la direction de l’abbé Paul Zurfluh). À ce sujet, mentionnons l’article d’Aurélie Decourt-Alain, fille de la musicienne et historienne de la famille Alain, paru dans le numéro de juin 2026 de la revue suisse La Tribune de l’Orgue : Marie-Claire Alain et la Suisse : soixante ans d’amitié et de fidélité (1950-2010). Dans cet article est évoqué en détail le Concours de Genève de 1950 et la forte impression faite par la jeune MCA non seulement comme interprète (Toccata, adagio et fugue BWV 564 de Bach et Suite de Jehan Alain) mais aussi comme improvisatrice – ce que l’on sait moins du simple fait qu’il n’existe que de rares témoignages de cet art auquel elle renonça assez rapidement en concert, à quelques exceptions près, son exigence de perfection ne lui permettant pas, tout simplement, de travailler et le répertoire, et l’improvisation. Ces témoignages à Saint-Merry alternent ici avec des pages chantées par le même et inoubliable Camille Maurane – la plus belle diction du chant français –, accompagné par MCA à l’orgue de chœur de Saint-Eustache, pages reprises de l’album Chants religieux célèbres (1957) : Bach-Gounod, Franck, Schubert, Büsser. S’ensuit l’album Musique sacrée française pour soli, voix de femmes et orgue (1982) : Fauré, Caplet, Poulenc et Jehan Alain, par l’Ensemble Vocal Audite Nova de Paris et Jean Sourisse, Marie-Claire Alain jouant l’orgue de chœur de Saint-Germain-en-Laye. Après le format vocal intimiste, trois messes d’apparat (CD 37, 1989) : Vierne, Albert Alain, Langlais, par l’Ensemble Vocal de Lausanne et Michel Corboz, MCA faisant entendre l’ancien orgue Kuhn de la cathédrale de Lausanne (aujourd’hui à la Philharmonie de la Baltique à Gdansk).

• Musique concertante française du XXe siècle

Le CD 38 réunit trois concertos d’esthétique contrastée. Des trois versions signées MCA de celui de Francis Poulenc, c’est la première (1970) qui a été retenue, la plus dramatiquement incisive, avec l’Orchestre National de l’O.R.T.F. dirigé par Jean Martinon. Lui répondent le Concerto pour orgue de Charles Chaynes, dédié à Marie-Claire Alain, enregistré avec le Philharmonique de l’O.R.T.F. et Serge Baudo (1968), ainsi que la Symphonie n°6 pour orchestre et orgue (« Mais déjà le soleil touchait à l’horizon », Dante) de Jacques Charpentier : Marie-Claire Alain joue le Marcussen (1946) de la Radiohusets Koncertsal de Copenhague (Salle de Concert de Radio Danemark, actuelle Académie Royale de Musique), Tamás Vet dirige le Danmarks Radiosymfoniorkester (1980).

• Trompette et orgue, flûte et orgue

Marie-Claire Alain, qui signe des arrangements de première grandeur, et Maurice André ont créé le genre du « trompette et orgue » si prisé dans les années 60 et 70. Ce témoignage (CD 39) de leur compagnonnage emprunte à trois récitals (1966-1970) et fait revivre le faste sonore et la chatoyante entente de ces deux monstres sacrés, MCA jouant d’un côté le superbe « petit » Kleuker de l’église évangélique allemande à Paris, de l’autre le grand instrument de tribune de la basilique de Saint-Quentin. Un autre nom de l’équipe Erato des grands débuts, synonyme d’amitié et de complicité musicales, ne pouvait par ailleurs manquer : Jean-Pierre Rampal, avec lequel MCA, sur le même Kleuker parisien, offre un programme d’une exquise élégance et exigence, des anciens jusqu’à la Sonata da chiesa de Frank Martin et aux Trois Mouvements de Jehan Alain (CD 41).

• Jehan Alain

Faire connaître la musique de son frère Jehan fut pour Marie-Claire Alain une mission essentielle. L’intégrale de Belfort (1972) appartenant au coffret EDO, l’évocation de son œuvre se partage ici (CD 40-41) entre le récital monographique de Château-Salins (1962, en intégralité dans L’Orgue français, 2014) et la seconde intégrale gravée par MCA pour Erato (1999-2000) ; il en existe une troisième, captée lors de quatre concerts à Saint-Étienne-du-Mont à Paris en 2004, 2005 et 2006 (2 CD Intrada, 2007). Cette seconde intégrale Erato fait entendre trois orgues intimement liés au compositeur : ceux de Saint-Ferjeux de Besançon (9) et de l’abbaye de Valloires (Argoules, Somme), et bien sûr l’orgue que leur père, Albert Alain (1880-1971), à partir de 1910 et tout au long de sa vie, construisit pour la maison familiale de Saint-Germain-en-Laye, au 46, rue de Pologne. Restauré et installé à Romainmôtier (Suisse), cet instrument de 43 jeux sur quatre claviers et pédalier y fut inauguré en 1991 par Marie-Claire Alain (10). Notons que MCA a gravé maintes pièces de son père pour d’autres labels, à Romainmôtier (Gallo, 1991 ; K617, 2001) et à Saint-Germain-en-Laye (Calliope, 2007).

• Troisième intégrale de l’Œuvre pour orgue de J.S. Bach (1985-1993)

Dans une interview pour Diapason publiée en octobre 1994 à l’occasion de sa troisième intégrale Bach, à la question « Sans doute une nouvelle gravure rend-elle obsolète, si l’on peut dire, et remplace-t-elle à tout point de vue la précédente ? », Marie-Claire Alain avait répondu : « Certainement. En vérité je ne m’écoute jamais, mais je pense qu’il me serait difficile de réécouter les précédentes. » Si l’interprète en constant devenir ne peut qu’aller de l’avant, sans désir ou même possibilité de regarder en arrière, il n’en va fort heureusement pas de même du mélomane, qui pour enrichir sa connaissance des œuvres, et en l’occurrence plus encore de l’interprète, peut à sa guise puiser dans chacune des versions existantes. Et donc découvrir ici même les Bach des années 1950 pour mieux revenir vers la troisième intégrale (CD 42-53), couronnement « logique » de ce coffret du Centenaire, tant la place de Bach est centrale dans la vie de Marie-Claire Alain et conformément à ce qu’elle-même pressentait : les versions ultimes (de même pour Couperin et Grigny) s’imposent naturellement en tant que reflet du stade le plus achevé de l’évolution de la musicienne. Ce Bach ultime est par ailleurs le premier sur instruments anciens, conservés ou restitués – à tous égards un autre monde sensible.

Bien des mélomanes gardent en mémoire le choc ressenti, début 1986, à l’écoute du premier volume de ce Bach III, car il y eut indéniablement un avant et un après. Paru en microsillon, très vite repris en CD et notamment consacré aux grands diptyques en mi mineur BWV 548 et si mineur BWV 544 ainsi qu’aux trois Allein Gott de Leipzig, il faisait découvrir l’étourdissant Schnitger-Ahrend de Groningen, en Frise orientale, où MCA enregistra dans le même temps (avril 1985) la Klavierübung III. Et d’insister au passage, remarque révélatrice quant à la notion d’orgue historique pensée depuis et pour le temps présent, sur le fait qu’il s’agissait peut-être avant tout d’un fabuleux Ahrend restituant l’esthétique baroque nord-allemande à son apogée. Par les moyens les plus « simples », les plus essentiels – à commencer par le plus beau toucher du monde, une articulation et un sens de la couleur (absolue plénitude de registrations souvent épurées) servant de manière aussi immédiate qu’intensément personnelle le texte pur –, Marie-Claire Alain donnait plus que jamais à entendre l’essence même de son œuvre de musicienne au service de la musique d’un créateur sans pareil. Parus au fil des ans, les volumes 1 à 8 furent repris en 1994 dans le contexte de l’intégrale au côté des volumes 9 à 14, qui donc jamais ne furent disponibles séparément. Cette nouvelle édition les « condense », dans le respect de l’ordre initial, en 12 volumes. D’une vie pour la musique via l’instrument orgue, ce coffret offre en profondeur une idée et une perspective aussi confondantes de richesse et de diversité que d’humanité.

(1) Albums MCA accessibles en numérique sur le site de Warner Classics
https://www.warnerclassics.com/fr/artist/marie-claire-alain/releases?appears_on

(2) CD French Organ Music from the 19th and 20th Centuries, 2015 (2022 en streaming et téléchargement)
https://www.warnerclassics.com/fr/release/french-organ-music-19th-20th-centuries-toccatas

(3) Première intégrale Bach dite « scandinave » (1959-1967), aux orgues de Varde (Sct. Jacobikirke), Middelfart (Sankt Nikolaj Kirke), Aarhus (Sct. Pauls Kirkes), Sønderborg (Christianskirken), Copenhague (Holmenskirke), Aabenraa (Sct. Nicolai Kirke) – Sønderborg (Sankt Marie Kirke), Danemark ; Hälsingborg (Mariakirke), Suède ; Schleswig (Dom St. Petri), Allemagne
https://www.warnerclassics.com/fr/release/bach-complete-organ-works-1

(4) Mendelssohn – The Great Edition (40 CD), 2024
https://www.warnerclassics.com/fr/release/mendelssohn-great-edition

(5) Jean-François Paillard – The Complete Erato Orchestral & Concerto Recordings, 133 CD, 2019
https://www.warnerclassics.com/fr/release/paillard-complete

Intégrale des Concertos de Haendel (1976) en streaming et téléchargement
https://www.warnerclassics.com/fr/release/handel-organ-concertos-0

(6) L’Encyclopédie de l’Orgue (EDO)
https://orgues-nouvelles.org/lencyclopedie-de-lorgue-derato/

(7) J.S. Bach, Sonates pour clavier et violon BWV 1014-1019 par Michèle Auclair et Marie-Claire Alain (1956-1957)
https://www.warnerclassics.com/fr/release/michele-auclair-marie-claire-alain-bach-sonatas-violin-and-organ

(8) Deuxième intégrale Bach (1978-1980), aux orgues de Saint-Donat (collégiale Saint-Pierre-et-Saint-Paul, Drôme), Kolding (Sankt Nicolai Kirke, Danemark), Mariastein (Notre-Dame-de-la-Pierre, Suisse), Augustenborg [Sønderborg] (Slotskirke [chapelle du château], Danemark) – difficilement trouvable au format physique mais disponible en streaming et téléchargement)
https://www.warnerclassics.com/fr/release/complete-works-organ-0

(9) L’Orgue francophone, revue de la FFAO (Fédération francophone des amis de l’orgue), a publié un hors-série richement illustré (n°5, mars 2025) intitulé Jehan Alain et Saint-Ferjeux, disponible sur le site d’Orgues Nouvelles
https://orgues-nouvelles.org/produit/jehan-alain-et-saint-ferjeux/
https://www.ffao.com/OF.php

(10) L’orgue d’Albert Alain
https://jehanalain.ch/orgue/?lang=fr

Marie-Claire Alain – De Bach à Bach – The Organist Of The Century, 53 CD Erato Warner Classics
https://www.warnerclassics.com/fr/release/bach-bach-organist-century-53-cd

Photos et documents MCA : © Archives de la Famille Alain – AFA

L’Encyclopédie de l’Orgue d’Erato

LIVRET FRANÇAIS / ANGLAIS / ALLEMAND
Durée : 45h 46′ 19″
Coffret de 46 CD Warner Classics / Erato Disques 5026854108186, 2026

CD 1 : Jean-François Dandrieu, Pierre Dumage
CD 2 : Louis-Nicolas Clérambault, François Dagincour
Marie-Claire Alain, orgue François Castie – Daublaine-Callinet – Alfred Kern (1683-1844-1964), cathédrale Saint-Théodorit, Uzès – ø 1967

CD 3-4 : César Franck (les Douze Pièces)
André Marchal, orgue Daublaine-Callinet – Merklin – Gonzalez (1854-1876-1932), église Saint-Eustache, Paris – ø 1957

CD 5 : Louis Vierne, Charles Tournemire
Maurice Duruflé et Marie-Madeleine Duruflé-Chevalier, orgues Gonzalez (1956), cathédrale Saint-Gervais-et-Saint-Protais, Soissons ; Beuchet-Debierre (1956), église Saint-Étienne-du-Mont, Paris– ø 1960-1961

CD 6-10 : Dietrich Buxtehude (intégrale)
Marie-Claire Alain, orgues Joachim Richborn – Marcussen & Søn – Rudolf von Beckerath (1679-1906-1957), Sankt Nikolaus Kirke, Møgeltønder, Danemark ; Marcussen & Søn (1959), Mariakirke, Hälsingborg, Suède ; Frobenius (1960), Sct. Mariæ Kirke, Helsingør, Danemark – ø 1968-1969

CD 11 : Antonio Soler (les Six Concertos pour deux orgues)
Marie-Claire Alain et Luigi Ferdinando Tagliavini, orgues Prato – Facchetti (1475–1531, « In cornu Epistolae ») & Malamini (1596, « In cornu Evangelii »), basilica di San Petronio, Bologne (Italie) – ø 1963

CD 12-13 : Nicolas de Grigny (Messe & Hymnes)
Marie-Claire Alain, orgue Jean-François L’Épine [alors attribué à François-Henri Clicquot] – Haerpfer-Erman (1752–1964), cathédrale Saint-Sacerdos, Sarlat – ø 1965

CD 14 : Manuel Rodrigues Coelho (Flores de Musica, extraits)
Antoine Sibertin-Blanc, orgue Flentrop (1964), Sé-Catedral Metropolitana Patriarcal de Santa Maria Maior, Lisbonne (Portugal) – ø 1970

CD 15 : Charles-Marie Widor, Eugène Gigout
Marie-Claire Alain, orgue Cavaillé-Coll (1885), abbatiale Saint-Étienne, Caen – ø 1968

CD 16 : Franz Liszt
Xavier Darasse, orgue Cavaillé-Coll (1889), basilique Saint-Sernin, Toulouse – ø 1969

CD 17 : François Couperin (Messes)
Marie-Claire Alain, orgue François-Henri Clicquot – Robert Boisseau (1790-1954-1967-1969), cathédrale Saint-Pierre, Poitiers – ø 1970

CD 18 : Luis de Pablo, Xavier Darasse
Xavier Darasse, orgue Robert Boisseau (1962-1964/1969), église Notre-Dame, Royan – ø 1970

CD 19 : Georg Muffat (Apparatus musico-organisticus, extraits)
François Delor, orgue Jean-Baptiste Carlen – Xavier Silbermann (1838–v.1970), église Sainte-Madeleine, Morzine – ø 1970

CD 20 : Gaspard Corrette
Jean-Albert Villard, orgue François-Henri Clicquot – Robert Boisseau (1790-1954-1967-1969), cathédrale Saint-Pierre, Poitiers – ø 1970

CD 21 : Bernardo Pasquini (7 Sonate [1], pièces diverses [2])
Marie-Claire Alain et Luigi Ferdinando Tagliavini, orgues Prato – Facchetti (1475–1531, « In cornu Epistolae ») & Malamini (1596, « In cornu Evangelii »), basilica di San Petronio, Bologne [1], Formentelli (1965), chiesa di San Martino Buon Albergo, Vérone [2] (Italie) – ø 1964 / 1970

CD 22-23 : Johann Gottfried Walther (14 Concertos)
Marie-Claire Alain, orgue Haerpfer-Erman (1967), collégiale Saint-Quentin, Saint-Quentin – ø 1970

CD 24 : De Trabaci à Zipoli (Giovanni Maria Trabaci, Tarquinio Merula, Girolamo Frescobaldi, Michelangelo Rossi, Bernardo Pasquini, Domenico Scarlatti, Domenico Zipoli)
Luigi Ferdinando Tagliavini, orgue Serassi (1856), chiesa di Santa Maria Assunta, Pisogne, Brescia (Italie) – ø 1963

CD 25 : Peeter Cornet
Jean-Ferrard, orgue Pieter Backer – Christoffel Bätz – Flentrop (1671–1785–1966), Bonifaciuskerk, Medemblik (Pays-Bas) – ø 1971

CD 26-29 : Johann Pachelbel
Marie-Claire Alain, orgues Metzler (1968), Stadtkirche, Baden (Suisse) ; Schott – Bossart –Metzler (orgue de tribune, 1630-1744-1972) & Bossart – Metzler (chœur, côtés évangile et épître, 1743-1962), Klosterkirche Muri (Suisse) – ø 1971

CD 30 : L’orgue anglais (Thomas Tallis, Orlando Gibbons, John Bull, Matthew Locke, John Blow, Henry Purcell, John Stanley, Thomas Arne, William Boyce, Thomas Thorley, John Travers, John Bennett)
Susan Landale, orgue Thomas Thamar – C. Quarles–John Byfield – A. Hunter & Son–John Budgen/Bishop and Son (1674–1708–1740–1896–1970), Church of St. Michael, Framlingham (Suffolk, Angleterre) – ø 1972

CD 31 : Jacques Boyvin
Claude Terrasse, orgue Kern (1971), Saint-Jacques-du-Haut-Pas, Paris – ø 1972

CD 33 : Max Reger
Anton Heiller, orgue Marcussen (1968), Mariendom, Linz (Haute-Autriche) – ø 1972

CD 34 : Maurice Duruflé
Maurice Duruflé et Marie-Madeleine Duruflé-Chevalier, orgues Beuchet-Debierre (1956), église Saint-Étienne-du-Mont, Paris ; Gonzalez (1956), cathédrale Saint-Gervais-et-Saint-Protais, Soissons – ø 1961-1962

CD 35 : Guillaume-Gabriel Nivers
André Isoir, orgues Jean-Yves König (1967), église Saint-Georges, Sarre-Union – ø 1972

CD 37-38 : Jehan Alain (intégrale)
Marie-Claire Alain, orgue Jean-Baptiste Valtrin – François Callinet – Kurt Schwenkedel (1750-1848-1971), basilique Saint-Christophe, Belfort – ø 1972

CD 39 : Louis Vierne
Daniel Roth, orgue Aristide Cavaillé-Coll (1890), Saint-Ouen, Rouen – ø 1972

CD 40 : Jean-Adam Guilain
Marie-Claire Alain, orgue Jean-Baptiste Valtrin – François Callinet – Kurt Schwenkedel (1750-1848-1971), basilique Saint-Christophe, Belfort – ø 1972

CD 41 : Jan Pieterszoon Sweelinck
Xavier Darasse, orgue Pieter de Swart – Van Duyschot – Rudolph Garrels – Flentrop (1566–c.1680–1735–1965), Marekerk, Leiden (Pays-Bas) – ø 1973

CD 42 : Nicolaus Bruhns
Marie-Claire Alain, orgue Marcussen (1966), Domkirke, Viborg (Danemark) – ø 1973

CD 43-44 : Georg Böhm (intégrale)
Marie-Claire Alain, orgue Marcussen (1966), Domkirke, Viborg (Danemark) – ø 1973

CD 45 : Johannes Brahms (intégrale)
Lionel Rogg, orgue Aristide Cavaillé-Coll – Kurt Schwenkedel (1857-1968), cathédrale Notre-Dame de l’Assomption, Luçon – ø 1973

CD 46 : Nicolaus Bruhns
Marie-Claire Alain, orgue Marcussen (1973), Grote Sint Laurenskerk, Rotterdam (Pays-Bas) – ø 1974

Elle a bercé et fait l’éducation musicale de quantité de mélomanes à une époque où tout ou presque, dans le monde de l’orgue, était encore à explorer : la mythique collection d’Erato L’Encyclopédie de l’Orgue, nom de code EDO, est enfin intégralement disponible chez Erato Warner en un coffret de 46 CD. Quelques titres sont par ailleurs accessibles en numérique, isolément, sur le site de Warner Classics (1). Époque bénie où les pionniers, en termes de répertoires que l’on découvrait au disque souvent ex nihilo, pouvaient laisser libre cours à leur insatiable curiosité, abordant les domaines les plus divers à travers de simples florilèges ou de vastes anthologies, voire d’intégrales sondant en profondeur toutes les facettes d’un compositeur. 

Marie-Claire Alain, épicentre et pivot de L’Encyclopédie de l’Orgue

« Chez Erato, j’ai toujours fait ce que j’ai voulu », se réjouissait Marie-Claire Alain (1926-2013), épicentre et pivot d’une collection faisant figure de conviviale affaire de famille, sa famille musicale se confondant en l’occurrence avec celle d’« Erato historique » : quelques passionnés unis par des liens d’amitié remontant aux années de conservatoire, portés par l’enthousiasme de la découverte et les possibilités d’élaboration d’un catalogue discographique sans précédent, stimulé par l’apparition du microsillon quelque dix ans plus tôt, qui décupla les possibles. Au côté de Michel Garcin(1923-1995), directeur artistique d’Erato, la collection fut pensée et portée par le frère de la grande Dame de l’orgue : Olivier Alain (1918-1994). Vivante incarnation de l’esprit authentiquement encyclopédique de la collection, compositeur et musicologue hors pair, il sera également, peu après l’aventure EDO, maître d’œuvre et premier directeur (1978-1985) du CNR de Paris, rue de Madrid (actuel CRR).

Michel Garcin, Olivier et Marie-Claire Alain – photo G. Lourcel

L’un des titres de gloire d’EDO étant l’appareil éditorial qui accompagnait les microsillons d’origine, il était essentiel de les restituer à l’identique : le site Warner Classics propose en accès libre un pdf reprenant l’ensemble des textes et documents de l’édition originale (2). Si la présentation des deux premiers titres est signée Rémy Stricker (assortie d’une note d’Olivier Alain précisant certains points encore méconnus des mélomanes à l’époque) et celle du Franck de Marchal (reprise de l’édition originale) Norbert Dufourcq, presque toutes les autres notices sont d’Olivier Alain. Jusqu’à offrir une très imposante « somme » pour Buxtehude, que Marie-Claire Alain prolonge de réflexions personnelles : Pourquoi l’intégrale Buxtehude après celle de Bach ? Pour Guilain et a fortiori Jehan Alain – l’une des missions de sa vie de musicienne –, Marie-Claire Alain prit elle-même la plume, habitude qu’elle gardera pour ses innombrables productions ultérieures, faisant ainsi profiter l’auditeur-lecteur d’un immense savoir musicologique nourri de l’étude des manuscrits et des traités anciens, et naturellement vivifié par l’expérience d’une interprétation sans cesse remise sur le métier. Il en résulte ici même, pour son frère Jehan, une analyse détaillée de chaque pièce où les générations suivantes n’ont cessé de puiser.

Origine et organisation de L’Encyclopédie de l’Orgue

Auréolée de son Prix de Genève (1950) puis du Prix J.S. Bach des Amis de l’Orgue (1951), Marie-Claire Alain entreprit pour Erato et les Discophiles Français une quasi pré-intégrale des « pièces libres » de Bach, enregistrant par ailleurs Grigny (Hymnes , première mondiale), Couperin (Paroisses), Clérambault, un premier Buxtehude, etc. – le tout à l’orgue de Saint-Merry à Paris, instrument non sans charme mais très imparfait et guère idiomatique pour la musique allemande. C’était alors, à la suite de Lebègue, Dandrieu ou Saint-Saëns, l’orgue de Dufourcq, auteur des notices des LP Erato et DF de MCA, lequel joua un rôle dans ses débuts au disque : il présidait le Club des Discophiles de Paris pour lequel elle enregistra en février 1954 son tout premier LP, série intégrée peu après à Erato. Reprises pour la première fois en CD, ces gravures figurent en première partie du coffret, indissociable car complémentaire, De Bach à Bach (53 CD) à paraître le 21 août chez Erato Warner pour le centenaire de la naissance de la musicienne, aux premiers Bach répondant sa troisième intégrale de 1985-1993, sur instruments historiques (3). Le cycle Bach des années 1950 ne fut pas mené plus avant en raison de la décision alors prise d’enregistrer l’intégrale sur des instruments sinon historiques, du moins inspirés de l’ancien et qui avaient émerveillé la musicienne. Exactement ce qu’elle cherchait depuis toujours. Ce fut la fameuse intégrale « scandinave », reprise en CD en 2018 (4) : déjà un autre monde. Commencée en 1959, la stéréophonie s’étant entre-temps imposée, elle s’acheva en 1967, EDO enchaînant précisément sur cette première somme.

Le Bach « scandinave » en boîte, l’heure était en effet venue d’approfondir l’ensemble du répertoire. Compte tenu de l’immensité de celui de l’orgue, EDO ne pouvait que demeurer une aventure aussi ambitieuse que par la force des choses inachevée, toutes les composantes du répertoire n’ayant pu être explorées comme Olivier Alain l’aurait probablement souhaité. Ce qui fut réalisé entre 1967 et 1974 n’en reste pas moins considérable et à tous égards remarquable. À noter que c’est l’intégrale Erato stricto sensu qui est ici proposée : il manque malheureusement, pour des raisons contractuelles, deux LP produits par d’autres labels (Edigsa à Barcelone et Alpha Brussels), à l’époque intégrés sous licence à L’Encyclopédie. Il s’agit des albums de Montserrat Torrent (École catalane, orgue Johann Kyburgz, 1810, de Maó, Minorque, EDO 214) et de Gabriël Verschraegen (Lambert Chaumont + maîtres wallons et flamands, orgue Van Petechem, 1778, de Haringe, EDO 215).

EDO s’organise par périodes et genres (L’âge polyphonique et décoratif : Les Précurseurs, L’Apogée ou encore La musique galante ou l’époque concertante ; L’âge romantique et symphonique : Les grands Romantiques et Symphonistes et Impressionnistes ; L’époque contemporaine [les Modernes] et L’orgue contemporain proprement dit), mais aussi selon la géographie : L’orgue nordique (Allemagne du nord et pays scandinaves), L’orgue d’Europe centrale (Allemagne du Sud et Autriche), L’orgue des Flandres / L’orgue flamand (Belgique et Pays-Bas), L’orgue italien, L’orgue ibérique, L’orgue anglais. Il va de soi que toutes les périodes ne sont pas représentées pour chacune des écoles évoquées. Des 60 LP d’origine, 58 sont donc aujourd’hui repris en 46 CD : les albums monographiques isolément sur un CD particulier, les grandes anthologies et intégrales étant condensées (dans l’ordre initial) en moins de CD qu’il n’y avait de LP, la durée de chaque CD ayant été optimisée – jusqu’à 84′ pour le Peeter Cornet de Jean Ferrard (CD 25) et même 86′ pour Couperin (CD 17), première version (1970) des deux Messes signées MCA – suivront Albi en 1989, puis de nouveau Poitiers en 1996/1998.

Quelques LP d’origine…

Œuvres, interprètes et instruments

Si EDO fut initiée en 1967, les enregistrements couvrent toutefois la période 1957-1974. Pour ce qui est des intervenants, l’ensemble s’articule en trois cercles concentriques :

• En amont, les maîtres de Marie-Claire Alain. André Marchal (1894-1980) joue Franck à Saint-Eustache (1957, CD 3-4), Maurice Duruflé (1902-1986), dont on commémore le 40ème anniversaire de la disparition, et son épouse Marie-Madeleine Duruflé-Chevalier (1921-1999) Vierne, Tournemire et Duruflé lui-même (dont la Suite op. 5 hélas ! sans la Toccata) à Saint-Étienne-du-Mont et à Soissons (1960-1962, CD 5 et 34), gravures précédemment publiées en LP puis intégrées à EDO. De même, les gravures de MCA et Luigi Ferdinando Tagliavini (1929-2017) aux orgues de San Petronio de Bologne (1963-1964, CD 11 et 21) sont antérieures à EDO.

• Au centre, MCA et ses pairs. Anton Heiller (1923-1979) et Luigi Ferdinando Tagliavini (elle les retrouve dès 1956 à l’Académie de Haarlem, Pays-Bas), Jean-Albert Villard (1920-2000, titulaire du Clicquot de Poitiers), Claude Terrasse (1925-2008, titulaire de Saint-Jacques-du-Haut-Pas à Paris, dont Alfred Kern venait de reconstruire l’orgue), Antoine Sibertin-Blanc (1930-2012, disciple de Duruflé, installé à Lisbonne), Xavier Darasse (1934-1992), André Isoir (1935-2016), Lionel Rogg (né en 1936, élève tant de Pierre Segond, condisciple de Jehan Alain, que de Marchal).

• En aval, les Meisterschüler de MCA, le disque témoignant du rôle singulier de la musicienne en tant que pédagogue : Susan Landale (née en 1935), François Delor (1941-2025, longtemps organiste de la cathédrale de Genève), Daniel Roth (né en 1942), Jean Ferrard (né en 1944).

En termes de répertoire, le fait dominant reste la présence de plusieurs intégrales signées Marie-Claire Alain, qui furent alors et sont toujours autant de marqueurs positifs de la discographie : Grigny (Sarlat, première de ses trois intégrales ; suivront La Chaise-Dieu en 1980 et Poitiers en 1996/1998), Buxtehude, Couperin, Pachelbel (en fait une vaste anthologie en forme de choix équilibré puisant dans un immense catalogue), Jehan Alain, Guilain, Böhm. Sur les versants tant français que germanique, dès son Buxtehude particulièrement remarquable (à la même époque, René Saorgin grave lui aussi une intégrale, à Alkmaar, Zwolle, Altenbruch et Arlesheim, Harmonia Mundi, 1967-1970), l’interprétation MCA fit date, à une extrême vivacité répondant une approche naturellement des plus « historiquement informées » sans jamais se départir de son indispensable intuition. Si le contenu des 46 CD parle de lui-même, signalons la polyvalence de certains intervenants, Anton Heiller passant avec aisance et style de Reger (CD 33) aux claviéristes (pré) baroques germaniques (CD 36), Xavier Darasse de Liszt (CD 16) à Sweelinck (CD 41) et à la musique contemporaine (CD 18) : la première audition française de Modulos V de Luis de Pablo avait clôturé, dans le cadre du Festival international d’art contemporain de Royan, son récital du 24 mars 1970 à l’orgue Boisseau encore inachevé de l’église Notre-Dame, précédée de son propre Organum I en création mondiale, écrit pour le Boisseau et l’acoustique de cet audacieux vaisseau contemporain – les deux œuvres, ici proposées, furent enregistrées cette même année.

Côté instruments, EDO offre d’un patrimoine international en constante évolution un témoignage capté à un moment précis de l’histoire du disque, nombre d’entre eux ayant été depuis restaurés ou relevés, voire reconstruit pour Saint-Eustache. Le cas de figure des intégrales Bach de Walter Kraft (1905-1977, VOX/FSM, 1967) et Werner Jacob (1938-2006, EMI, 1970-1985), à la même époque et s’agissant d’orgues de renom à juste titre réputés historiques, « modernisés » au fil du temps et non encore restitués comme ils l’ont été depuis, explique par ricochet, faute d’instruments historiques alors optimalement restitués ou accessibles, le recours fréquent de la part de Marie-Claire Alain (sauf sur le versant français) à des orgues neufs, fiables et esthétiquement cohérents, inspirés de l’ancien. MCA qui donc ouvre (1967) et referme (1974) EDO : son Tunder aux claviers du « Géant rouge » érigé par Marcussen (1973) en la Laurenskerk de Rotterdam fut gravé la même semaine que son premier Art de la Fugue soliste de Bach, publié à part. EDO avait vécu.

Au jeu (injuste !) des comparaisons, les CD faisant ici entendre, par exemple, les orgues célèbres de San Petronio de Bologne (CD 11 & 21) ou le Freund de Klosterneuburg (CD 36) révèlent un état particulier, relevant d’un autre temps, de ces illustres spécimens. Le tout récent CD Echi d’organo de Montserrat Torrent et Matteo Bonfiglioli à Bologne (Da Vinci Classics) en restitue aujourd’hui une image sonore ô combien différente. De même, par rapport à l’univers sonore (très relative justesse des mixtures !) du programme Froberger, Kerll, Hofhaimer et Erbach de Heiller (CD 36) et qui fit découvrir ce répertoire, l’album Froberger d’un Roland Götz (FSM/Studio XVII, 1991) à l’orgue de Klosterneuburg alors tout juste relevé et comme métamorphosé.

EDO, rééditions et remasterisation

Il va de soi qu’un tel vivier n’est pas resté inexploité depuis l’apparition du CD il y a quarante ans. Dès 1987, Erato Japon reprenait en CD la partie musique ancienne de L’Encyclopédie (Allemagne du Nord et du Sud, France, Italie-Flandres-Angleterre), en quatre coffrets très sommaires sur le plan éditorial… non distribués en Europe. Au fil du temps parurent en CD l’intégrale Jehan Alain de MCA à Belfort (EDO 250-252, CD 37-38), 1990 ; le Liszt de Xavier Darasse (EDO 221, CD 16), 1993 ; le Franck de Marchal (EDO 203-205, CD 3-4), 1994 ; Vierne, Tournemire et Duruflé (empruntant à EDO 206, CD 5, et 245, CD 34) par les Duruflé, 2003 ; le Reger d’Anton Heiller (EDO 244, CD 33) dans le coffret Warner pour le centenaire de la mort du compositeur, 2016.

Certaines gravures (pas nécessairement la totalité des LP d’origine) vinrent aussi enrichir le coffret Marie-Claire Alain –L’Orgue français (22 CD, Erato, 2014), dont son premier Grigny intégral (Sarlat, 1965, EDO 217-218, CD 12-13) ou la Cinquième de Widor – version d’anthologie (Caen, 1968, EDO 220, CD 15). Dans le présent coffret – avec reprise pour chaque étui de la charte graphique originale, aisément identifiable avec son cercle évoquant une porcelaine de tirant de registre et en haut à gauche le numéro de chaque volume dans l’ordre de parution (la couleur du fond ayant parfois changé au gré des retirages), charte modifiée à partir du Vol. 55, CD 41 (Sweelinck) – les gravures sont ici reprises telles que remasterisées dans les éditions ci-dessus évoquées. Pour le reste de la musique des XVIIe et XVIIIe siècles, notamment les intégrales allemandes signées MCA, c’est la remasterisation de 1987 qui est ici reprise, et c’est bien dommage car les outils actuels permettent des résultats beaucoup plus satisfaisants et nuancés, moins « brut de présence ». On s’en convaincra aisément à l’écoute des titres spécialement remasterisés pour cette édition 2026 : Luis de Pablo et Xavier Darasse à Royan (CD 18), Brahms par Rogg à Luçon (CD 45), Vierne par Roth à Saint-Ouen de Rouen (CD 39), CPE Bach par Delor à Zurzach (où l’on relève une œuvre délicieuse et rare à l’orgue, en réalité pour « clavecin à quatre jeux » : la Sonate en ré mineur Wq 69, en fait son final à variations, CD 32), De Trabaci à Zipoli par Tagliavini à Pisogne/Brescia (CD 24), Rodrigues Coelho par Sibertin-Blanc à Lisbonne (CD 14), mais aussi une plage du Franck de Marchal : le master original de la version stéréo de Prélude, fugue et variation op. 18 présentant un problème de saturation que l’on n’a pu corriger, la version mono du même enregistrement est également proposée.

Il n’en demeure pas moins qu’Erato nous offre bel et bien pour la première fois dans un même coffret l’intégrale EDO – les deux albums manquants peuvent être écoutés sur YouTube (5) –événement discographique majeur et hautement musical !

(1) Albums accessibles en numérique sur le site de Warner Classics
https://www.warnerclassics.com/fr/releases?search_api_fulltext=orgue

(2) Appareil éditorial EDO – pdf reprenant l’ensemble des textes et documents de l’édition originale
https://www.warnerclassics.com/sites/default/files/2026-02/L%27encyclopedie%20de%20l%27orgue_0.pdf

(3) De Bach à Bach – coffret pour le Centenaire de la naissance de Marie-Claire Alain
https://www.warnerclassics.com/fr/release/bach-bach-organist-century-53-cd

(4) Intégrale Bach dite « scandinave » de Marie-Claire Alain (1959-1967)
https://www.warnerclassics.com/fr/release/bach-complete-organ-works-1

Comme pour EDO, on peut télécharger librement :

• le livre intitulé L’œuvre d’orgue de Jean Sébastien Bach
https://orgues-nouvelles.org/wp-content/uploads/2025/09/MCA-INTEGRALE-BACH-SCANDINAVE-LIVRE-ERATO-COSTALLAT.pdf

• le Guide de l’intégrale
https://orgues-nouvelles.org/wp-content/uploads/2025/09/MCA-GUIDE-DE-LINTEGRALE-BACH-SCANDINAVE.pdf

(5) Les deux albums EDO manquants :
Montserrat Torrent : https://www.youtube.com/watch?v=pkWa8TXqlxQ
Gabriël Verschraegen : https://www.youtube.com/watch?v=vV86gjGoR9k

L’Encyclopédie de l’Orgue d’Erato – coffret de 46 CD Warner Classics / Erato Disques
https://www.warnerclassics.com/fr/release/lencyclopedie-de-lorgue-complete-edition-46cd

Discographie actuellement disponible – CD et numérique – de Marie-Claire Alain chez Erato Warner Classics
https://www.warnerclassics.com/fr/artist/marie-claire-alain/releases

Petite chronique bolognaise…

Echi d’Organo
Music For Two Organs In Renaissance And Early Baroque Italy

– Montserrat Torrent i Serra et Matteo Bonfiglioli aux orgues Lorenzo da Prato (1475) et Baldassarre Malamini (1596) de la basilique San Petronio de Bologne (Émilie-Romagne, Italie)
– Benedetta Bonfiglioli (chant d’oiseau)

Œuvres de Giovanni Battista Grillo, Anonymes, Pietro Lappi, Matteo Bonfiglioli, Adriano Banchieri, Bastiano Chilese, Claudio Veggio

LIVRET ANGLAIS
Durée : 44′ 57″
Da Vinci Classics C01169

Adriano Banchieri, Dialogo Acuto & Sopra’Acuto – Montserrat Torrent & Matteo Bonfiglioli (Bologne)

Émerveillement teinté d’admirative stupéfaction à réception de ce séduisant CD à deux orgues en écho, qui vient d’être présenté en concert à Bologne, le 30 juin 2026, par les deux protagonistes (1) : au côté de celui de Matteo Bonfiglioli, actuel titulaire des orgues de San Petronio de Bologne, apparaît en effet le nom de Montserrat Torrent. Toujours active, cette grande dame, figure de proue de l’orgue espagnol, a fêté le 17 avril dernier ses cent ans ! Le présent CD a quant à lui été enregistré en février 2025, à la veille de ses quatre-vingt-dix-neuf printemps. Difficile pourtant, dans les pièces à deux orgues le plus souvent d’une vitalité consommée, de deviner qui de Montserrat Torrent ou de Matteo Bonfiglioli joue quoi. Émerveillement, vraiment, instrumental et musical.

Les orgues historiques de San Petronio de Bologne

San Petronio s’enorgueillit de posséder, face à face dans le chœur, deux orgues éminemment historiques, avec façades avant et arrière, logés dans d’imposants « sur-buffets » (1674-1675) étrangers à leur propre esthétique : celui érigé côté épître (à droite en regardant le chœur – l’un des premiers instruments dotés de jeux indépendants, en rupture avec la structure unitaire du Blockwerk) par le facteur toscan Lorenzo da Prato entre 1470 et 1475, grand seize pieds (24′ en montre, compte tenu de l’étendue du clavier dans le grave) repris et modifié par un facteur de Brescia, Giovanni Battista Facchetti, en 1531 (un an après le couronnement dans cette basilique, par Clément VII, de Charles Quint, roi des Romains dès 1519 et sacré empereur à Aix-la-Chapelle l’année suivante mais jusqu’alors non encore sacré par le pape lui-même, avec remise de la couronne de fer), puis en 1563 par Giovanni Cipri, de Bologne : restauration et ajout d’un Flauto in XII (Nasard 2′ 2/3), soit onze jeux sur un clavier de 54 notes, avec pédalier en tirasse permanente ; celui érigé côté évangile (à gauche) par Baldassarre Malamini à partir de 1596, autre grand seize pieds, augmenté en 1642 d’un second Principale 16′, soit également onze jeux sur un clavier (élargi à 60 notes en 1812), avec pédalier lui aussi en tirasse permanente. Tout ce qu’il faut pour que retentisse une opulente « musica duplex et responsiva ac alternata ».

Les instruments, ici alternativement joués par l’un et l’autre interprètes pour les pages à deux orgues, ont été scrupuleusement restaurés entre 1974 et 1982 par la manufacture Giovanni Tamburini de Crema (Province de Crémone), les apports de 1563, 1642 et 1812 ayant alors été conservés. Matteo Bonfiglioli les a présentés dans le numéro d’Orgues Nouvelles intitulé Evviva Italia, ON 71 paru en décembre 2025 (1), sur le CD duquel (plage 4) figure l’une des pièces du présent CD (plage 8) : O gloriosa domina, anonyme d’après Adrian[o] Willaert. L’ouvrage de référence sur les orgues de San Petronio demeure celui d’Oscar Mischiati et Luigi Ferdinando Tagliavini (qui siégeaient au comité de rédaction de la revue italienne L’Organo), auxquels avait été confiée la supervision de la restauration Tamburini (2).

Les orgues de San Petronio au disque

Ces orgues bénéficient d’une double actualité, ce CD répondant de manière très intéressante à la reprise mi-avril de la fameuse Encyclopédie de l’Orgue d’Erato (qui fera l’objet d’une chronique à part). Y figurent en effet deux albums enregistrés à San Petronio avant la grande restauration Tamburini : les Six Concertos à deux orgues du Padre Soler par Marie-Claire Alain et Luigi Ferdinando Tagliavini (avril 1963, Vol. 16 de l’édition originale / CD 11 du coffret Erato Warner Classics de 46 CD) : les deux orgues sont enregistrés d’assez près dans un esprit chambriste favorisant l’acuité de mélanges vifs et colorés. Les mêmes interprètes y ont ensuite gravé sept Sonate à deux orgues de Bernardo Pasquini (mai 1964, LP 27/CD 21), les orgues étant captés dans le même esprit que pour l’album Soler – où l’on relève entre autres, une fois le son évanoui, une fourniture en air assez bruyante…

La discographie des orgues restaurés offre une éloquente continuité en termes de passage de flambeau sur trois générations. Citons les deux CD (Tactus, 1991) conjointement signés de Luigi Ferdinando Tagliavini (1929-2017), né et mort à Bologne, et du regretté Liuwe Tamminga (1953-2021), merveilleux musicien néerlandais, né en Frise et mort à Bologne, qui en 1982 avait été nommé titulaire des orgues de San Petronio : Gli Organi della Basilica di S. Petronio in Bologna – Maestri padani e fiamminghi (Vol. I), pièces d’Andrea & Giovanni Gabrieli (Vol. II). Tamminga y a aussi enregistré dans les années 1990, pour le label belge Accent, plusieurs albums solistes, chaque fois au seul orgue Lorenzo da Prato : somptueux portrait croisé Giovanni Pierluigi Palestrina et Giovanni de Macque ; The Art of the Ricercar in 16th Century Italy ; florilège Girolamo Frescobaldi (la Toccata terza per l’Elevazione étant jouée à l’orgue Malamini). Rappelons que Sergio Vartolo eut recours à ces deux orgues pour l’essentiel de son intégrale des Fiori Musicali de Frescobaldi, avec quatre voix de femmes de la Cappella Musicale di S. Petronio (Tactus, 1991), également que Liuwe Tamminga y a enregistré avec Leo Van Doeselaar un album Giovanni Gabrieli : Canzoni à deux orgues, produit par Okke Dijkhuizen (1994), inscrit au catalogue de Passacaille Records (2020), label belge indépendant. La composition avec photos des orgues de San Petronio ainsi que la vue panoramique vers la nef (donc cette fois à gauche l’orgue da Prato, à droite le Malamini) proviennent du livret de cet album Gabrieli (3).

Montserrat Torrent et Matteo Bonfiglioli

Ce qui saisit tout au long de ces pages inventives, c’est l’ampleur, la franchise mais aussi la douceur d’intonation des orgues de San Petronio, les jeux de fonds, des plus majestueux, s’y trouvant particulièrement mis en exergue. Large et contrastant avec celle, resserrée et directionnelle, des captations Erato des années 1960, l’image sonore renforce une sensation prenante de chaleureuse stabilité. Présence extrême et lumineuse, jamais forcée, où l’on passe sans coup férir de la plus vive énergie à une enveloppante quiétude.

Les six pièces à deux orgues sont aussi diverses que nimbées d’une perception récurrente résultant, dans l’équilibre, du contraste de leurs différences formelles, jusqu’à créer un véritable et bienfaisant rythme d’écoute : un dialogue soit de plans sonores de même importance se répondant d’un clavier à l’autre, soit de type échos dynamiques (on pense à maintes pages de Sweelinck) également restitués par l’alternance des orgues. Le texte de présentation d’Antonio Delfino retrace les raisons d’être de cette double disposition :

« La mise en place d’un deuxième orgue s’est développée parallèlement à l’essor et à la consolidation du répertoire polychoral. Ce n’est pas un hasard si, à S. Petronio, l’orgue de Baldassarre Malamini a été installé en regard de celui de Lorenzo da Prato. […] Bien que la constitution d’un répertoire spécifique pour deux orgues n’ait eu lieu qu’à la fin du XVIIe siècle, les deux instruments interagissaient étroitement dans l’accompagnement des exécutions polychorales, accordant probablement une certaine autonomie aux pratiques d’improvisation. […] Apparu dans les dernières années du XVIe siècle, le pro organo […] exigeait de préférence une transcription presque fidèle de la texture vocale, une solution d’accompagnement considérée – selon les sources théoriques, notamment le traité de Girolamo Diruta Seconda parte del Transilvano (1622, Lib. I) – comme la plus appropriée pour accompagner la polyphonie, dans le but d’éviter des résultats approximatifs. […] Le principe du jeu en écho peut aussi constituer un choix d’interprétation au niveau de la concertation s’agissant de plusieurs compositions originellement pour orgue, dans lesquelles un changement de registration permettait déjà une différenciation efficace des plans sonores au clavier. La redistribution du discours musical entre deux orgues, dans le cas de deux compositions destinées à un seul instrument, vise ici à accentuer ces effets et à exploiter davantage les nuances entre deux palettes de timbres différentes mises en œuvre à distance. »

Aux pièces à deux orgues, somptueuses et animées par le jeu harmonieusement fusionnel de Montserrat Torrent et Matteo Bonfiglioli, répondent quatre pièces pour un orgue jouées par le second au seul Lorenzo da Prato. Dont la plus instrumentalement exigeante : effervescente Recercada per b quadro del primo tono de Claudio Veggio, d’un inépuisable renouvellement et rehaussée de fastueuses diminutions.

Mention particulière pour une pièce de Matteo Bonfiglioli, aussi contemporaine que parfaitement pensée pour l’orgue ancien, hommage à Pedro de Araújo puisant sa forme dans le tiento ibérique – Matteo Bonfiglioli a travaillé le répertoire ibérique auprès de Montserrat Torrent. Noté sur quatre portées, son Tiento est construit sur l’antienne grégorienne Ave Maria : « Le cantus firmus, à la basse et traité de manière pointilliste, présente dans la première section les notes initiales de la salutatio (Ave Maria) et dans la seconde celles de l’intercessio (Sancta Maria). Dans les trois autres voix, les intervalles dérivés du cantus firmus évoquent la rose mariale : les pétales, illustrés par des intervalles superposés et entrelacés, enveloppent le noyau central dans une contemplation suspendue qui se dissout dans le silence. » L’œuvre prévoit une introduction ad libitum, chant d’oiseau ici confié à Benedetta Bonfiglioli, rappelant « la présence des oiseaux dans l’iconographie mariale et le thème de la Passion ». Ce caractère suspendu fait merveille dans cette page néanmoins très mouvante, envoûtante et d’une ample respiration dynamisée par le vivifiant chant d’oiseau, ressourcement en harmonie et à l’écoute de la splendeur de l’instrument touché.

(1) https://www.organieorganisti.it/echi-d-organo-bonfiglioli-torrent-cd-davinciclassics-san-petronio-bologna

(2) Article de Matteo Bonfiglioli sur les orgues de San Petronio de Bologne, ON 71, pp. 52-53
https://orgues-nouvelles.org/magazine/71/

(3) Oscar Mischiati et Luigi Ferdinando Tagliavini : Gli organi della Basilica di San Petronio in Bologna (1984), révision et mise à jour par Mario Fanti, Luigi Ferdinando Tagliavini et Liuwe Tamminga, Pàtron Editore (Bologna, 2013)
https://patroneditore.com/volumi/9788855531702/gli-organi-della-basilica-di-san-petronio-in-bologna

(4) Giovanni Gabrieli. Dialoghi Musicali – Liuwe Tamminga et Leo Van Doeselaar – Passacaille Records
https://passacaille-records.eu/fr/produit/giovanni-gabrieli-dialoghi-musicali

Echi d’Organo – Montserrat Torrent et Matteo Bonfiglioli – Da Vinci Classics C01169
https://davinci-edition.com/product/c01169/
https://www.youtube.com/watch?v=agGEnmTh2yw

Photos 
Montserrat Torrent : Massimiliano Minocri / DR
Matteo Bonfiglioli : © DR
Les orgues de San Petronio (avec compositions & vue vers la nef) : © Mario Berardi

Orgue et Musique à Vouvant (suite)…

César Franck 1822-1890

Jean-Baptiste Courtois, orgue Yves Fossaert (2021) de l’église Notre-Dame-de-l’Assomption de Vouvant (Vendée)

LIVRET FRANÇAIS
Durée : 1h 08′ 05″
Chanteloup Musique, Collection Orgue et Musique à Vouvant OMV 004, 2024

Grande Pièce symphonique FWV 29
Prière FWV 32
Choral n°3 FWV 40
Fantaisie en la majeur FWV 35

L’orgue Yves Fossaert de Vouvant

Évoqué l’été dernier à l’occasion d’un séduisant et insolite programme soliste et chambriste autour d’Éric Lebrun (1), c’est dans le répertoire romantique-symphonique que nous revient, très convaincant, l’orgue généreusement polyvalent de Vouvant. Rappelons que l’instrument voulu par Yves Rousseau est au cœur d’une saison musicale et pédagogique qui, comme chaque année depuis 2021, ne laisse d’impressionner : Fête des Plantes avec la classe d’orgue d’Éric Lebrun à Saint-Maur-des-Fossés (17 mai), Trompettes en fête avec des élèves des Écoles intercommunales de musique du pays de Fontenay-Vendée (12 juin), Fête de la Musique avec Olivier Houette (CRR et Clicquot de Poitiers) le 21 juin, puis la saison proprement dite de concerts : The Brothers – Jonathan et Tom Scot à l’orgue et au piano (9 juillet), Jan Liebermann (16 juillet), 4ème édition de l’Académie lyrique (19 juillet), Michel Bourcier (cathédrale de Nantes, 23 juillet), Véronique Le Guen (Saint-Séverin, Paris, 30 juillet), Nathan Laube (Eastman School of Music, University of Rochester, État de New York, 6 août), Louis Alix (Saint-Nicolas-des-Champs, Paris, orgue et clavecin, 13 août), Virgile Monin (organiste en résidence à Vouvant, 20 août), enfin Yves Rechsteiner (directeur artistique du Festival Toulouse les Orgues, 27 août).

Jean-Baptiste Courtois joue César Franck

C’est après avoir étudié l’orgue auprès de Jean Langlais, qui enregistra en 1963 à Sainte-Clotilde une intégrale des Douze Pièces de Franck (reprise en 1996 par GIA Publications, Chicago, réf. CD 272-1/2), mais aussi d’André Fleury que Jean-Baptiste Courtois – dont c’est, étonnamment, le premier disque soliste – fit ses études au CNSM de Paris. Il a par ailleurs été organiste à Paris, très jeune, du Cavaillé-Coll de Saint-Ignace, puis de l’orgue des Couperin à Saint-Gervais, jusqu’en 2016. Professeur d’écriture au CRR de Lille et à l’Université Paris-Sorbonne, directeur du Conservatoire d’Antony, il rejoignit en 1995 le CNSMDP, dont il est professeur honoraire, comme directeur du Département des disciplines instrumentales puis professeur de contrepoint.

Franck, Grande pièce symphonique, extrait (J.B. Courtois à l’orgue de Vouvant)

D’un souffle intense et d’un seul tenant, coulé tel un bronze unitaire et vigoureux d’une fluidité résultant notamment de la mouvante dynamique de l’instrumentation, son Franck puissamment articulé est d’une extrême vivacité, dramatisme et caractère très volontaire de l’interprétation tendant vers l’universel plus que vers l’intimiste ou le personnellement suggéré. On s’émerveille de ce que permet sous ses doigts cet orgue de seulement dix-huit jeux réels, palette optimisée d’impressionnante manière par « d’honnêtes stratagèmes » (nombreux emprunts et extensions), pour un total de quelque cinquante registres. Tout le reste, à commencer par le dosage et la répartition des forces qui ne peuvent être partout au même moment, relève de l’art de l’interprète et de la registration, ce dont rendent magnifiquement compte ces pages majeures de Franck, harmonieusement choisies et sonnant dans une « grande » acoustique. On goûtera particulièrement la variété et l’acuité des jeux de fonds, d’un bel étagement dynamique – souples crescendos auxquels répondent de non moins saisissantes et compactes phases decrescendo, ainsi dans la Fantaisie en la, qui referme dans l’apaisement ce récital Franck –, mais aussi la puissance enveloppante des jeux d’anches donnant à cet orgue à même le sol toute la présence d’un grand.

L’énergie, jusqu’à une certaine extravagance, est ici le maître mot, avec une sensation d’impulsive prise de risque dans l’esprit du concert – dès la Grande Pièce symphonique, d’un mouvement irrésistible et d’une expressivité résolue, mais aussi souple et chantante. Un Franck aux antipodes de l’image respectueusement lénifiante du Pater Seraphicus. Jeu et texte n’en sont pas moins d’une vive lisibilité, ainsi dans le Choral n°3, impérieux dans ses sections volubiles, d’un lyrisme sobre mais affirmé dans celles de contraste et le « mouvement » médian, avec ce qu’il faut d’agogique pour retenir ou nourrir le discours, d’une vraie continuité. L’interprète puise aussi dans la profondeur des timbres de quoi affirmer une présence qui respire (la perspective symphonique bénéficiant de l’efficacité de deux plans sonores expressifs, dont celui de Résonnance à double bascule, lequel s’ouvre vers la nef et vers l’arrière, alors presque comme un Fernwerk), jusque dans une Prière éloquente et des plus prenantes, souplement charpentée et dont le chant altier va inlassablement de l’avant.

(1) Couleurs de Vouvant – 28 août 2025
https://orgues-nouvelles.org/couleurs-de-vouvant/

César Franck à l’orgue Yves Fossaert de Vouvant – Jean-Baptiste Courtois – OMV 004
https://www.chanteloup-musique.org/boutique/nos-disques/collection-orgue-à-vouvant

Orgue Yves Fossaert de Vouvant
https://orgueetmusiqueavouvant.com/l-orgue-fossaert/la-composition-de-l-orgue/

Collection discographique Orgue et musique à Vouvant
https://www.chanteloup-musique.org/boutique/nos-disques/collection-orgue-à-vouvant

Frédéric Rivoal

Réjouissance

Orgue Wenner-Götty–Commaille–Cogez (1864–1881–2005) de l’église Saint-Vincent de Preignac (Gironde)

LIVRET FRANÇAIS / ANGLAIS
Durée : 1h 10′ 43″
CD ROB Records RR008, 2025

Œuvres de George Frideric Handel, Georg Böhm, Anonyme, John Eccles, Johann Sebastian Bach, Johann Caspar Ferdinand Fischer, Jean-Philippe Rameau, Claude Balbastre, Jean-Joseph Cassanéa de Mondonville, Christoph Willibald Gluck, Wolfgang Amadeus Mozart

Une dynamique bordelaise

Si les contraintes budgétaires de toutes natures vont croissant dans nos économies, l’orgue connaît pourtant en France une période étonnamment faste à travers d’ambitieux projets emblématiques (arbre qui certes peut cacher la forêt, tant de lieux et d’instruments de moindre renommée étant laissés de côté) : inauguration des orgues restaurés des cathédrales d’Amiens et de Reims, reconstruction, dans les buffets historiques, de ceux des cathédrales de Chartres et de Bordeaux – ce dernier projet, d’autant plus monumental que l’immense buffet a été entièrement déposé, étant porté à bout de bras par Jean-Baptiste Dupont et l’association Cathedra (1).

Cette dynamique pourrait avoir encouragé la création de l’association Le Souffle de Notre-Dame de Bordeaux (2), la grande église du « triangle d’or », avec pour objectif la restauration de l’orgue de chœur dans une esthétique Wenner (1877) élargie, d’usage principalement cultuel et donc pris en charge par la paroisse, puis à terme du grand orgue, jadis prestigieux et grandement modifié au fil du temps (3), qui en dépit de la somptuosité du buffet et de la tribune du Godefroy Schmidt de 1785 est dans un état alarmant sur lequel son titulaire, Pascal Copeaux, n’a de cesse d’attirer l’attention. Le grand orgue relève de la Ville, laquelle n’a pas toujours fait preuve (euphémisme) à l’égard de son riche patrimoine instrumental de l’intérêt qu’il mérite. Une étude devrait être lancée…

Collection discographique Renaissance de l’Orgue à Bordeaux

Autre aspect de cette dynamique : la nouvelle visibilité, bien au-delà de l’Aquitaine grâce à la création en 2021 de sa propre collection discographique, de l’association La Renaissance de l’Orgue à Bordeaux (ROB). Créée en 1947 avec parmi ses pères fondateurs le célèbre chanoine Lacaze, organiste de la cathédrale Saint-André, toute une époque, elle est présidée depuis 1980 par Philippe Clavié. Ce label s’est donné pour mission de faire connaître les orgues de Bordeaux et de la Gironde.

D’une belle et élégante qualité éditoriale, les livrets bilingues évoquant édifices et instruments, musiciens et répertoire, elle compte à ce jour huit parutions d’une extrême diversité en termes de répertoire. RR001 est en fait la reprise de l’album de Francis Chapelet à l’orgue Dom Bedos (4) de l’abbatiale Sainte-Croix, alors tout juste reconstruit par Pascal Quoirin, gravé en novembre 1997 et alors paru chez K617. À ne pas confondre avec le CD Aeolus faisant aussi entendre Francis Chapelet (même photo de  couverture et mêmes textes concernant l’orgue, plus complets chez Aeolus), dans un autre programme gravé en mars 1997, soit avant l’inauguration de l’orgue des 23, 24 et 25 mai par Francis Chapelet, Jean Boyer, Jean-Pierre Leguay et Michel Chapuis. RR002 est consacré au même instrument, mais sous les doigts de son actuel titulaire : Paul Goussot – dont un extrait de sa superbe transcription d’un Quatuor Parisien de Telemann.

RR003 propose un récital de Jean-Emmanuel Filet (titulaire à Bordeaux du Micot-Wenner-Gonzalez de Saint-Seurin, également dans un état précaire) à l’orgue Merklin (1869, buffet Micot de 1765) de la basilique Saint-Michel. Relevé et électrifié par Schwenkedel à la fin des années 1960 – orgue notamment joué par Daniel Matrone durant son titulariat –, il a été restitué dans son état Merklin (traction mécanique avec Barker) par Pascal Quoirin, Michel Jurine et Robert Frères en 2008-2011.

L’album suivant (RR004) convie à une première escapade en Gironde : récital « Après un rêve… » de Frédéric Blanc à l’orgue Commaille (1890) restauré par Alain Faye (2018) de Saint-Vincent de Barsac, dans le Sauternais, à quelques kilomètres au nord-ouest de Langon. Le programme intitulé 70 ans de musique française (1862-1931) fait de nouveau entendre le Merklin de Saint-Michel, par le regretté Paul Darrouy, titulaire depuis 1989 et décédé l’année dernière (RR005). « Miroirs » de Pierre Offret à la chapelle de la Madeleine (RR006) illustre un récent élargissement du patrimoine bordelais : en remplacement de l’instrument du début des années 1970 signé Organeria Española, le facteur François Delangue (après avoir relevé l’instrument précédent, demeuré insatisfaisant) a restauré et installé en 2011 un orgue « baroque allemand » construit en 1968 par Franz Breil pour l’église St. Barbara de Reklinghausen (Ruhr). Ces deux derniers albums ont été commentés par Betty Maisonnat dans le numéro 67 d’Orgues Nouvelles.

De nouveau Saint-Michel pour le premier titre (RR007) de la collection Les Inédits de ROB Records : concert d’inauguration par Pierre Cogen du grand orgue Merklin restauré, le 25 septembre 2011. À la suite du huitième titre, qui nous occupe ici, doit paraître un neuvième album intitulé Carnaval pour deux, par Mélodie Michel et Maximilien Wang (titulaire à Saint-Ferdinand, Bordeaux) : il fera découvrir l’orgue Charles Anneessens (1890) de l’église Saint-Sauveur-et-Saint-Martin de Saint-Macaire (qui jouxte Langon), reconstruit par Bernard Cogez (2018-2022).

Frédéric Rivoal à l’orgue de Preignac

On a du mal à s’expliquer comment le disque a pu ignorer si longtemps un musicien aussi magnifique que Frédéric Rivoal, titulaire de l’orgue Blumenroeder du temple du Foyer de l’Âme à Paris et cheville ouvrière de l’intégrale des Cantates de Bach donnée dans ce cadre au fil des ans, soliste, chambriste et continuiste hors pair. Hasards de la vie de concertiste et de pédagogue, concours de circonstances, ou bien l’intéressé… ne l’était pas ? On comptait à ce jour deux apparitions au disque : sa contribution en 2004 à un CD collectif des Amis de l’orgue de Fouesnant (à l’orgue Saby de l’église Saint-Pierre), et surtout aux Concertos de Bach pour deux, trois et quatre claviers aux côtés de Marie-Claire Alain, Olivier Vernet et Bruno Morin, sur des positifs Aubertin, et du Collegium Baroque dirigé par Nicolas Mazzoleni (Ligia, 2000, réédition 2017). Sauf erreur, le présent album constitue donc le premier disque soliste de Frédéric Rivoal – et c’est une merveille.

Également au cœur du Sauternais, la commune de Preignac, limitrophe de Barsac, s’enorgueillit d’une église du XVIIIe dont la façade classique est surmontée d’un clocher ajouté en 1852, sans hiatus esthétique, par l’architecte bordelais Pierre-Paul Courau, l’ensemble suggérant une sobre mais sensible réminiscence des Invalides à Paris. Livré par le facteur bordelais Georges Wenner (1819-1885), natif de Lorraine et formé chez Callinet à Rouffach, entré par la suite chez John Abbey puis Daublaine & Callinet, et son associé Jean-Jacob Götty (?-1873), tuyautier et harmoniste originaire de Suisse, lui aussi passé par l’atelier Daublaine & Callinet, le modeste instrument de Saint-Vincent de Preignac fut légèrement augmenté par Auguste Commaille (1839-1909), lui-même sans doute formé à Bordeaux chez Wenner. Il a été superbement reconstruit, en conservant quelque 450 tuyaux Wenner-Commaille, par Bernard Cogez et porté à 26 jeux sur deux claviers et pédale. Entretenu par l’indispensable Alain Faye, l’instrument à traction mécanique arbore une esthétique classique richement polyvalente. S’inscrivant dans un décor peint « architecturé » de grande qualité, il sonne dans une acoustique à la fois riche, porteuse et sans doute assez délicate à manier.

Rarement un album, pour les vingt ans de l’instrument, aura si bien porté son titre : Réjouissance, on ne peut mieux choisi et à l’image d’un programme lumineusement festif sous-tendu d’un rythme d’écoute savamment ouvragé, avec en guise de première partie un habile et éclatant florilège Haendel. Aux extraits de Concertos pour orgue répondent des pages provenant d’horizons divers (oratorio, opéra, musique d’orchestre et de chambre), l’ensemble, d’une singulière harmonie, arborant un équilibre serré entre diversité contrastée et souplesse des enchaînements, extrême vivacité et inspiration de type bel canto baroque. L’interprète y brosse un généreux portrait d’instrument, mis en œuvre au gré d’une inépuisable faconde tenant à la manière de le toucher, d’instrumenter ou de phraser, en somme de faire sonner au clavier la musique si foncièrement vocale, tous domaines confondus, del caro Sassone.

Les pièces suivantes prolongent ce déploiement de teintes, de textures et de rythmes à travers d’autres styles, pages d’envergure ou plus retenues. La chatoyante Ouverture du Pygmalion de Rameau – transcrit par Balbastre, de même que Mondonville, quand les autres pages transcrites du programme sont le fait de Frédéric Rivoal lui-même, maître adaptateur inspiré : tout ce qu’il faut, esprit et lettre fusionnés, sans la moindre redondance ou faiblesse – introduit une sorte de decrescendo poétique, le faste des fanfares s’effaçant devant un lyrisme tant de l’affect que des timbres, jusqu’au climat extatiquement suspendu de la Mélodie de Gluck extraite du Ballet des ombres heureuses d’Orphée et Eurydice. Ce programme enchanteur se referme dans la simplicité la plus sophistiquée sur le second air de Cherubino des Nozze di Figaro de Mozart, plus vocal que nature, pour ainsi dire sans façon mais d’une pureté de style laissant l’auditeur pantois et délicieusement rêveur.

(1) Reconstruction du grand orgue de la cathédrale Saint-André de Bordeaux
https://orguecathedralebordeaux.fr/le-projet

(2) Association Le Souffle de Notre-Dame de Bordeaux
https://assoce.fr/waldec/W332037373/LE-SOUFFLE-DE-NOTRE-DAME-DE-BORDEAUX

(3) Orgue de tribune de Notre-Dame de Bordeaux
https://inventaire-des-orgues.fr/detail/orgue-bordeaux-eglise-notre-dame-fr-33063-borde-ndamev1-t

Orgue de chœur de Notre-Dame de Bordeaux
https://inventaire-des-orgues.fr/detail/orgue-bordeaux-eglise-notre-dame-fr-33063-borde-ndamev1-c

(4) « L’Art du facteur d’orgue » de Dom Bedos (version numérique réalisée par Sébastien Cosson)

CD Frédéric Rivoal – Réjouissance – ROB Records RR008
https://www.renaissance-orgue.fr/boutique/

Association Renaissance de l’Orgue à Bordeaux – ROB
https://www.renaissance-orgue.fr

« Association de l’église à l’orgue de Preignac »
https://preignac.egliseetorgue.fr

Orgue de l’église Saint-Vincent de Preignac (Gironde)
https://preignac.egliseetorgue.fr/lorgue/histoire-de-lorgue

https://inventaire-des-orgues.fr/detail/orgue-preignac-eglise-saint-yincent-fr-33337-preig-styinc1-x
Orgue et église à Preignac en Sauternais (Facebook)

https://www.facebook.com/orgueetegliseapreignacensauternais/photos

Gabriel Marghieri (né en 1964)

Paysages intérieurs – Suites improvisées (extraits)

Orgue Michel, Merklin & Kuhn–Michel Jurine (1936–2023) de l’église Saint-Bonaventure de Lyon (Rhône)

LIVRET FRANÇAIS
Durée : 1h 19′ 27″
CD Hortus 262, 2025

L’orgue de Saint-Bonaventure

Dominé par le Cavaillé-Coll de Saint-François-de-Sales, en restauration pour trois ans depuis fin 2024 (on se souvient d’un Liszt intimiste de Gabriel Marghieri sur cet instrument, Harmonia Mundi HMN 911640, 1997), le patrimoine de la ville natale de Widor a fait l’objet d’un dossier d’Orgues Nouvelles (n°67, décembre 2024) : Balade à Lyon (1), dont un article du facteur Michel Jurine sur la restauration de l’orgue de Saint-Bonaventure.

Ce patrimoine a récemment connu deux temps forts (2) : l’inauguration du Merklin maintes fois retouché de la primatiale Saint-Jean – on songe à Édouard Commette (3) –, reconstruit par les Ateliers Quoirin et inauguré en octobre 2022 ; celle, un an plus tard exactement, de l’orgue Michel, Merklin & Kuhn de Saint-Bonaventure, rare témoin de la facture lyonnaise de l’entre-deux guerres, foncièrement symphonique mais polyvalent, précédemment relevé, en 1985, par René Nicolle, Georges Valentin et Charles Meslé : c’est l’orgue que l’on entend dans les Boëllmann, Franck et Widor (REM) de Patrice Caire, qui en fut titulaire de 1988 à 1992, à la suite de Marcel Paponaud, titulaire de 1920 à 1988 !

Restitué en 2023 dans son état de 1936 par l’équipe de Michel Jurine (4), ce Michel, Merklin & Kuhn demeure le plus grand orgue d’église de Lyon (67/III+Péd., 4 249 tuyaux). Le concert d’inauguration, par son titulaire depuis 1992 : Gabriel Marghieri, également titulaire depuis 1994 du grand orgue de la basilique du Sacré-Cœur à Paris, est disponible sur YouTube (5).

Paysages intérieurs

G. Marghieri, improvisation : Suite 1, Lutte (extrait)

Gabriel Marghieri est déjà présent au catalogue Hortus à travers sa cantate En pleine nuit, le soleil (en numérique uniquement, Hortus 219, 2023), par l’ensemble vocal Spirito et Nicole Corti, œuvre faisant intervenir « piano, orgue, clarinette, trombone, percussions… et le carillon de Miribel » (6). Rappelons que Nicole Corti dirige également l’enregistrement réalisé sur le vif en la primatiale Saint-Jean de Lyon, en 2011, d’une autre œuvre vocale et instrumentale du compositeur (Gallo CD 1444) : Par-dessus l’abîme, « oratorio-cantate » sur des textes de Rilke, Suarès, Supervielle, Claudel, saint Augustin, Balthasar, saint Jean de la Croix et Péguy (7).

Les présentes improvisations conjuguent formats numérique et physique : en juillet et novembre 2024, Gabriel Marghieri a livré Sept Suites improvisées à l’orgue restauré de Saint-Bonaventure, « publiées en digital en 7 mini-albums, chaque mois de septembre 2025 à mars 2026 » (8) – sauf erreur, seules six Suites sont disponibles sur le site d’Hortus (265 à 270), soit 36 pièces, dont 29 ont été sélectionnées pour cette parution en CD.

Le musicien introduit ses Sept Suites (extraits) par un texte aussi chaleureux et vivant qu’évocateur du sens de l’improvisation, les conditions en étant clairement exposées ainsi que l’état d’esprit y présidant, mais nullement le contenu sous-jacent ou l’essence de l’inspiration – la part de mystère, dans la création, d’une discipline qui exige de la distance. « Il me faut l’avouer tranquillement : au moment d’improviser, j’ignore absolument ce qui va se passer et ne tiens pas à le savoir, comptant, dans le meilleur des cas, sur l’impact des premières notes pour que se déroule le reste. Déterminer à l’avance le maximum d’évènements et vouloir s’y tenir à tout prix ressortirait plutôt de la composition et nierait la spontanéité, qui est la condition nécessaire pour que la « mayonnaise puisse prendre. » »

Pour l’auditeur malgré tout désireux de guider son écoute en sachant de quoi il retourne, les intitulés fournissent des indices, qu’il s’agisse de l’évocation d’une forme ou de l’écriture, d’un tempo, de timbres ou encore d’une destination, de même que de puissants et subtils échos de grands improvisateurs s’y trouvent suggérés en filigrane, entre hommage et inspiration, tant Cochereau que Guillou (on peut aussi remonter jusqu’à Vierne – Méditatif, intense) ou Messiaen, et pas seulement parce qu’il y est question d’oiseaux – de quoi tracer une rassurante ascendance très « orgue français moderne et contemporain ». L’agencement sous forme d’« extraits de suites » laisse envisager un réagencement ad libitum de l’écoute, aucune suite n’étant fermée comme le serait un cycle « complet ». À la liberté de l’invention répond implicitement celle d’enchaînements éventuellement modifiables, chacun pouvant reformuler la progression de chaque ensemble – ou écouter chaque pièce pour elle-même, en dehors de la proposition induite par l’ordre des suites.

Ces indices ne touchent cependant guère à l’essentiel, la manière la plus suggestive de pénétrer cet univers foisonnant, au fil duquel se dessine un portrait de l’instrument lyonnais, restant indéniablement de se laisser porter par l’invention musicale et son entremise instrumentale, brillantissime et d’une maîtrise ô combien virtuose (également formelle, sans contradiction avec la spontanéité évoquée), poétiquement en quête d’une exploration intérieure, comme y invite l’intitulé du recueil. Il en va dès lors comme de l’interprétation de la forme des nuages : chacun y voit ou ici entend ce que sa disposition du moment lui inspire, en réponse à l’improvisateur se faisant chamane, à la jonction du « réel » et d’un univers onirique tour à tour pleinement accessible aux sens ou se dérobant. Ce que Gabriel Marghieri résume joliment en citant la poétesse Lydie Dattas – dont le père, Jean Édouard Dattas (1919-1975), fut titulaire de l’orgue de chœur de Notre-Dame de Paris : « …qui attend quelque chose ne peut rien recevoir / puisque la beauté vient quand on ne l’attend pas ».

(1) Balade à Lyon, ON 67
https://www.calameo.com/read/000965175d9acb3909cdc?authid=PsiRMMA0JOe6

(2) Orgue de la primatiale Saint-Jean, Lyon
https://inventaire-des-orgues.fr/detail/orgue-lyon-primatiale-saint-jean-baptiste-fr-69123-lyonn-stjbap1-3

Orgue de Saint-Bonaventure, Lyon
https://inventaire-des-orgues.fr/detail/orgue-lyon-sanctuaire-saint-bonaventure-fr-69123-lyonn-stbona1-x

(3) Édouard Commette (1883-1967) – Orgues Nouvelles (rubrique Actus / Échos)
https://orgues-nouvelles.org/des-enregistrements-inoubliables/

(4) Reportage avant l’inauguration de l’orgue restauré de Saint-Bonaventure, Lyon (14.X.2023)
https://www.youtube.com/watch?v=xWn57ftqKxo&t=251s

(5) Concert inaugural par Gabriel Marghieri 
https://www.youtube.com/watch?v=EuQfiVr__GA

(6) Gabriel Marghieri : En pleine nuit, le soleil
https://editionshortus.com/catalogue_fiche.php?prod_id=294
https://orgues-nouvelles.org/portees-par-le-vent-2/

(7) Gabriel Marghieri : Par-dessus l’abîme
https://vdegallo.com/fr/produit/gabriel-marghieri-par-dessus-labime-ensemble-vocal-et-instrumental-du-conservatoire-national-superieur-musique-et-danse-de-lyon/

(8) L’ensemble, uniquement en ligne (Hortus 265-270), des Suites improvisées
https://editionshortus.com/catalogue.php

CD Gabriel Marghieri – Paysages intérieurs – CD Hortus 262
https://editionshortus.com/catalogue_fiche.php?prod_id=354&nav=1&langue=fr

Intégrale de l’Œuvre pour orgue de Jean Guillou par Zuzana Ferjenčíková

Vol. 1 – Symphonic Poems

CD 1
Jean Guillou  1930-2019
Ballade ossianique n°1 « Temora », op. 8
Franz Liszt 1811-1886
Orpheus (transcription de Jean Guillou)
Jean Guillou
Pensieri pour Jean Langlais, op. 54
Regard, op. 77
Franz Liszt
Prometheus (transcription de Jean Guillou)

CD 2
Franz Liszt
Tasso (transcription de Jean Guillou) *
Jean Guillou
Éloge I, op. 52
Franz Liszt
Fantaisie et fugue sur BACH (version syncrétique de Jean Guillou)
Jean Guillou
La Chapelle des abîmes, op. 26
Franz Liszt
Valse oubliée n°1 (transcription de Jean Guillou)


Vol. 2 – Colours and Shadows

CD 1
Jean Guillou
18 Variations, op. 3
Wolfgang Amadeus Mozart 1756-1791
Adagio et rondo en ut mineur KV 617 (arrangement pour orgue de Jean Guillou)
Jean Guillou
Jeux d’Orgues, op. 34 **
Chamades !, op. 41 *

Vol. 2 – CD 2
Jean Guillou
Ballade ossianique n°2 « Les Chants de Selma », op. 23
Wolfgang Amadeus Mozart
Adagio et fugue en ut KV 546 (arrangement pour orgue de Jean Guillou)
Jean Guillou
Säya ou l’Oiseau bleu, op. 50
Macbeth, le Lai de l’ombre, op. 84 *

*  premier enregistrement mondial
** de même pour les dix pièces inédites de l’Op. 34


Passions – transcriptions pour orgue de Zuzana Ferjenčíková

Ludwig van Beethoven 1770-1827
Grande Sonate Pathétique n°8, op. 13
Wolfgang Amadeus Mozart
Adagio en si mineur KV 540
Robert Schumann 1810-1856
Kinderszenen op. 15 :
XI. Fürchtenmachen, XII. Das Kind im Einschlummern, XIII. Der Dichter spricht
Franz Liszt
« Tristis est anima mea » (de l’oratorio Christus, S. 3)
Consolations n° 3, 1, 2
Deuxième Légende (« Saint François de Paule marchant sur les flots ») S. 175

Zuzana Ferjenčíková aux orgues Van den Heuvel (1989) de Saint-Eustache, Paris (Vol. 1, CD/SACD 1 & 2) ; Detlev Kleuker (1981) de Notre-Dame des Grâces du Chant d’Oiseau, Woluwe-Saint-Pierre, Bruxelles (Vol. 2, CD/SACD 1) ; Gonzalez-Dargassies-Klais (1966-1989-2008) de la cathédrale Notre-Dame de la Treille, Lille (Vol. 2, CD/SACD 2) ; Romanus Seiffert (1953-1998-2006-2012-2015) de St. Peter & Paul, Ratingen, Rhénanie du Nord-Westphalie (CD/SACD Passions).

LIVRETS ANGLAIS / FRANÇAIS / ALLEMAND – remarquables textes de présentation de l’interprète
Durée : Vol. 1 : 1h 09′ 22″, 1h 08′ 12″ ; Vol. 2 : 1h 21′, 1h 09′ 52″ – Passions : 1h 15′ 12″
2 CD/SACD Aeolus AE-11391 (Vol. 1, 2023)
2 CD/SACD Aeolus AE-11501 (Vol. 2, 2025)
1 CD/SACD Aeolus AE-11471 (Passions, 2025)

L’Œuvre pour orgue de et par Jean Guillou au disque

En 2013, à l’occasion des cinquante ans de titulariat de Jean Guillou, Zuzana Ferjenčíková donnait en sept concerts à Saint-Eustache, à raison d’un chaque mois, l’intégrale des œuvres de son maître, jusqu’à Regard op. 77 de 2010, complétées de ses transcriptions publiées (1). Ce même principe a été retenu pour les quatre premiers CD de l’intégrale Aeolus, reflet d’une longue fréquentation de la musique de Jean Guillou. À noter que la musicienne slovaque avait antérieurement entrepris une intégrale pour MDG (Musikproduktion Dabringhaus und Grimm, Detmold) dont n’a paru, en 2018, que le Vol. 1, toujours disponible (2) : à Jean Guillou (Fantaisie op. 1, Säya ou l’Oiseau bleu op. 50, Hymnus op. 72) répond Moussorgski (Tableaux d’une exposition), Zuzana Ferjenčíková jouant l’orgue Stahlhut-Jann de Saint-Martin de Dudelange (Luxembourg).

Peu après sa nomination à Saint-Eustache, Jean Guillou commença d’enregistrer, principalement pour Philips, tant le répertoire que ses propres œuvres. Les gravures Philips ont été reprises en 2009 sous label Decca : deux coffrets (8 & 5 CD) intitulés Jean Guillou – Les premiers enregistrements, 1966-1973. Au tournant des années 1980-1990, le label américain Dorian Recordings devint momentanément sa maison de disques : une belle moisson de parutions, dont une intégrale Bach incomplètement publiée (5 CD + les Variations Goldberg, repris en coffret en 2010). De retour chez Philips, Jean Guillou entreprit (1991-1998) une intégrale de ses œuvres, assortie de transcriptions, soit 6 CD, dont plusieurs captations en concert. Son catalogue n’ayant cessé de croître, tout ne saurait bien entendu s’y trouver. Prenant le relais en 2008, les disques Augure (3) ont considérablement enrichi la discographie des œuvres de Jean Guillou par lui-même, à l’orgue et au piano, dont une passionnante intégrale des Colloques et Répliques (2023). On y trouve par ailleurs, côté orchestre, ses deux premières Symphonies, dont l’extraordinaire Judith-Symphonie (4), son œuvre pour piano par Davide Macaluso (2019) ou encore les seize Concertos de Haendel (2017), Jean Guillou jouant ses propres cadences (publiées). Certaines pièces ou transcriptions, notamment parmi les dernières, n’ont toutefois pas été jouées / enregistrées par Jean Guillou. Signalons que depuis sa disparition, son épouse, Suzanne Guillou-Varga (5), a confié à la Bibliothèque nationale de France la garde de ses manuscrits : un premier ensemble y a été déposé mi-2019, un second en octobre 2020 – Fonds Jean Guillou, BnF, Département de la Musique, VM FONDS 185 GLL (6).

Tout compositeur interprète de ses œuvres – ou encore celles de Jehan Alain révélées par sa sœur Marie-Claire, qui durant des décennies insuffla une manière spécifique de les restituer avant que peu à peu d’autres musiciens ne s’en emparent – doit à un moment donné passer le flambeau aux « interprètes » au sens plein du terme. Une passation en forme de changement de paradigme qui fait aussi l’intérêt de ce magistral début d’intégrale. La seconde vie d’une œuvre va de pair avec son entrée dans le répertoire commun, partagé et non plus domaine exclusif du créateur, quitte au fil du temps à s’affranchir de l’interprétation originelle. Jean Guillou n’agissait pas autrement à l’égard du « répertoire ». Avec dans le cas présent un lien si fort entre Jean Guillou, par son enseignement, et Zuzana Ferjenčíková, également compositrice, que la fidélité à l’idée première est fondamentalement préservée tout en s’engageant vers une mise en œuvre autre de la musique. C’est aussi l’heure de vérité pour toute musique, celle de Jean Guillou ayant quant à elle et depuis longtemps trouvé une place, toujours grandissante, au concert comme au disque, cependant que l’envergure du projet Aeolus dépasse naturellement les innombrables approches partielles de la musique de Jean Guillou au disque.

Les deux premiers CD sont enregistrés à l’orgue de Saint-Eustache, magnifié par la prise de son de Christoph Martin Frommen, comme les autres instruments ici entendus. La toute première pièce confirme l’idée de transmission et de libre dialogue entre le maître et son interprète : « Mon premier souvenir de l’église Saint-Eustache remonte à l’été 2001. Cette année-là, les masterclasses s’y sont déroulées dans le prolongement de celles de la Tonhalle de Zurich. Nous étions une vingtaine de participants venus de plusieurs pays. Le premier jour de cours a commencé par Bach, puis, le deuxième, j’ai joué la Ballade ossianique n°1 Temora devant Maître Guillou. Contre toute attente, il ne m’a pas interrompue pendant son morceau : je l’ai regardé pendant que je jouais, mais il est resté assis sans bouger. J’ai donc joué la composition jusqu’au bout. Il m’a alors dit : « Je voulais juste entendre la façon dont vous la jouez ! Vous voyez… On peut la jouer autrement que je le fais moi-même… Et c’est merveilleux ! » (Je voudrais ici faire remarquer que cela ne signifie certainement pas qu’il était satisfait de tout : il défendait des convictions fermes lorsqu’il s’agissait du répertoire. Mais pour ses propres œuvres, non seulement il était toujours très reconnaissant qu’on les joue, mais il aimait encore laisser une grande liberté artistique à l’interprète). Nous avons encore travaillé sur des détails dans Temora, mais il n’a pas changé l’idée fondamentale de l’interprétation. Bien qu’encore incertaine à l’époque, je crois avoir compris ce que Maître Guillou essayait de nous transmettre : un artiste peut et doit faire confiance à sa voix intérieure. C’est aussi pour cette raison que j’ai voulu ouvrir l’enregistrement avec cette œuvre, et revenir dans cette église. L’orgue respire toujours le génie de Jean Guillou, et sa sonorité dans cette espace particulier qu’est l’église reste inimitable. » Et l’interprète de conclure ainsi l’introduction à sa passionnante présentation des œuvres : « Je souhaite également montrer que cette musique a le pouvoir de devenir un répertoire classique : un répertoire qui peut être appréhendé de manière vivante, différente et révélatrice par l’interprète ».

Deux manières complémentaires d’écouter cette manne d’une prodigieuse richesse musicale et instrumentale s’offrent dès lors spontanément : aussi bien en elle-même qu’en écho aux interprétations de Jean Guillou.

Zuzana Ferjenčíková – au commencement était Temora…

Temora ouvre donc le Vol. 1 de l’intégrale, symbole de la transmission et de l’affranchissement de l’interprète dans le respect de l’œuvre et de l’idée. Temora est la seconde version de l’Opus 8, initialement intitulé Pour le tombeau de Colbert (dont Saint-Eustache abrite le mausolée). Composé en 1962, il fut créé à la Philharmonie de Berlin en 1966 puis donné en fin d’année suivante en première audition française lors de la réinauguration de l’orgue de Saint-Eustache. « Une lettre ultérieure nous apprend que Jean Guillou a cessé d’apprécier Colbert pour des raisons personnelles » – clientélisme et népotisme, rôle joué dans l’élaboration du « Code noir » ? Augure en a publié en 2013 une captation en concert à Saint-Sulpice (1978), puis Solstice, en 2020, une autre version sur le vif (1976) : Guillou joue Guillou à Notre-Dame de Paris (7). Il a par ailleurs enregistré Temora à Saint-Eustache l’année même de sa refonte (1995, Philips). De l’écoute comparée de Jean Guillou et de Zuzana Ferjenčíková découle pour l’auditeur une passionnante possibilité d’approfondissement de l’œuvre, la seconde instrumentant, de manière générale, beaucoup plus dans un esprit librement symphonique, avec plénitude, souplesse et inventivité, sans revendiquer l’incisive originalité des timbres et structures sonores associée aux interprétations de Guillou. C’est l’un des biais par lesquels elle entend intégrer, avec succès, cette musique au « répertoire classique ». Et de préciser : « La liberté que je prends avec certaines indications de Guillou dans mes interprétations repose d’une part sur ma conviction que sa musique est un prolongement de la tradition du romantisme tardif, et d’autre part sur l’expérience que j’ai acquise avec lui grâce à son approche ouverte vis-à-vis de ses propres œuvres. » Cela est tout aussi sensible dans les poèmes symphoniques de Liszt transcrits par Guillou (publiés ou repris par Schott, Mayence), monuments dont la dimension orchestrale fait ici pleinement écho à l’esthétique du maître hongrois. Orpheus et Prometheus sont particulièrement enthousiasmants, l’exaltation de leurs thèmes somptueux ne pouvant que transporter l’auditeur. L’immense Tasso, sa dernière transcription lisztienne – premier enregistrement mondial – est un cas particulier : « Jean Guillou n’a malheureusement jamais joué cette transcription lui-même. Je pense que cela a pu conduire à ce que certaines questions restent ouvertes dans la partition. Dans mon interprétation, je me permets de modifier certains passages après avoir consulté le manuscrit, soit que je pouvais comprendre ce qui manquait sur la base de la partition originale pour orchestre ou imaginer ce qui avait besoin d’être adapté dans le contexte de la transcription dans son ensemble. »

Une œuvre rare et d’une intense poésie, composée en 1995, année pivot du Vol. 1, est ensuite proposée : Pensieri (pour Jean Langlais), dont il existe une captation hors commerce à Saint-Eustache (CD Argos, AR008) par l’auteur, moment de grâce et d’élévation au cœur d’un programme des plus denses. S’ensuit Regard, page magistrale dédiée à Giampiero Del Nero, maître d’œuvre de l’Association Augure, opus qui comme souvent chez Guillou donne la sensation kaléidoscopique d’une œuvre dans l’œuvre, pour un développement ininterrompu. Le rôle de l’acoustique est ici d’un vif intérêt dans le renouvellement de l’approche de la pièce : on se souvient de l’interprétation par Guillou en concert – à maints égards prodigieux – à Notre-Dame en 2016 (8), écho contrasté à sa gravure Augure, trois ans plus tôt, à l’orgue conçu par lui-même pour la Salle Scarlatti du Conservatoire de Naples, récemment entendu dans des Sonatesde Scarlatti par Livia Mazzanti (9). Zuzana Ferjenčíková, à la croisée des chemins, en offre une version captivante avant tout en quête de continuité. Éloge I (1995 toujours) est une « Œuvre commandée pour être jouée par les compétiteurs pour la Finale du Premier concours international d’orgue de la ville de Paris » (10) que Jean Guillou avait aussitôt enregistrée à Saint-Eustache (Philips). L’interprétation souveraine qu’en propose Zuzana Ferjenčíková enchaîne sur la fameuse version syncrétique du B.A.C.H. de Liszt, l’une des adaptations les plus jouées et enregistrées de Guillou – lui-même l’avait programmée lors du récital inaugural du nouvel orgue de Saint-Eustache en 1989 (concert publié par Dorian), mais aussi enregistrée sur le Kleuker de l’Alpe d’Huez (Festivo, 1980) et le Tamburini de Naples (Philips, 2007-2008). Avant la troublante Valse oubliée de Liszt, ce Vol. 1 fait entendre l’un des chefs-d’œuvre les plus poétiquement inspirés et mystérieusement oniriques de Jean Guillou : La Chapelle des abîmes (1972), d’après Julien Gracq. Si Jean Guillou l’a enregistrée à Saint-Eustache en 1998 (Philips), elle figure également sur le DVD Oko Films L’Ébauche d’un Souffle (2010), de nouveau à Saint-Eustache, ainsi que sur le CD Solstice : première audition française, le 5 janvier 1974 à Notre-Dame de Paris.

Le CD 1 du Vol. 2 nous transporte au Chant d’Oiseau de Bruxelles, dont l’orgue Kleuker, création parmi les plus originales de Guillou concepteur d’instruments, est perçu par l’interprète comme idéal pour les œuvres ici choisies. Avec d’abord un bond en arrière : les Variations op. 3, dédiées à Rolande Falcinelli, sont datées de « ca.1956 ». Zuzana Ferjenčíková précise : « En raison des nombreuses erreurs dans l’édition imprimée, j’ai réalisé le présent enregistrement d’après le manuscrit. » Le résultat de toute beauté rend justice à cet audacieux manifeste musical d’un créateur honorant ses maîtres pour mieux s’en affranchir (l’ombre formelle de Dupré est évidente, à défaut de son ombre musicale – la Deuxième Symphonie de Dupré figure sur le CD Augure de Guillou à Saint-Sulpice, au côté de la Sonate de Reubke). L’écoute comparée de cette version avec celle de Guillou à Saint-Eustache (Philips, 1995) est esthétiquement passionnante.

L’Adagio et rondo KV 617 de Mozart qui fait suite, à l’origine pour harmonica de verre, flûte, hautbois, alto et violoncelle et ici tel que transcrit par Guillou, bénéficie de l’intrinsèque beauté des timbres du Kleuker, dont les jeux, tous foncièrement solistes, autorisent les mélanges les plus extraordinaires. Pour preuve également un cycle ici entendu en première mondiale dans son intégralité : Jeux d’Orgues op. 34 (1978-1981), à ne pas confondre avec Jeux d’orgue, six « Improvisations sur des thèmes choisis par les auditeurs de France Inter, France Musique et France Culture » captées sur le vif à Saint-Eustache en 1969, reprises en CD par Philips puis Decca. De son Opus 34, Guillou n’a publié que sept pièces (enregistrées par lui-même à Saint-Eustache, Philips, 1996). Dix autres pièces sont restées inédites, bien que créées en concert, après le décès du compositeur, par Vincent Crosnier mais aussi, précisément au Chant d’Oiseau, par Zuzana Ferjenčíková pour Trompeta de Llamamiento, pièce la plus développée d’un cycle devenant ainsi l’un des plus vastes du compositeur (43′). « Bien sûr, seul un orgue conçu par Jean Guillou lui-même pouvait convenir à cette œuvre, avec ses jeux caractéristiques, marqués par leurs caractères solistes, incarnant de manière exemplaire son idée fondamentale des jeux comme dramatis personae d’un spectacle musical. » Il en va de même pour Chamades ! op. 41 (deux versions : 1984, inédite ; 1994, dédiée à Fred Tulan et éditée aux États-Unis), qui d’ailleurs refermait le récital de Zuzana Ferjenčíková du 4 juin 2013 et dont c’est le premier enregistrement mondial.

À l’ancien orgue du Studio 104 de Radio France superbement reconstruit et harmonisé par Klais en la cathédrale Notre-Dame de la Treille de Lille, inauguré par Winfried Bönig (Domorganist de la cathédrale de Cologne) et Jean Guillou les 7 et 8 juin 2008 – le texte de présentation de l’instrument signé Christoph Martin Frommen est du plus grand intérêt –, le CD 2, en écho à Temora, s’ouvre sur l’autre Ballade ossianique de Jean Guillou : Les Chants de Selma op. 23, également de type « plusieurs œuvres en une », fréquent dans le déploiement des œuvres de Guillou. Il s’agit aussi d’une seconde version, « vers 1995 », aussitôt enregistrée à Saint-Eustache (Philips), cependant que l’œuvre initiale, intitulée Allen et créée par l’auteur en 1969 dans la mouvance de l’inauguration de l’orgue reconstruit par Beuchet-Debierre de Notre-Dame de Bordeaux, figure elle aussi sur le CD Solstice à Notre-Dame (1972). Largement augmentée, l’œuvre prend sa source dans Nova, cinquième des fameuses Visions cosmiques improvisées en 1968 à Saint-Eustache (Philips/Decca)… puis dédiées à l’équipage d’Apollo 8. « Tout ici n’est qu’image pure, cosmos de sons, expression de l’inaccessible, de l’insaisissable. Grâce à son imagination inépuisable, Guillou parvient ici, avec la plus simple idée qui soit – une seule note –, à créer tout un univers sonore par la répétition, l’harmonisation et les multiples couches de sa rythmisation. »

Le jeu hautement dramatique et d’une intelligibilité sans faille de Zuzana Ferjenčíková fait merveille dans l’étourdissante transcription de l’Adagio et fugue en ut mineur KV 546 de Mozart, idéalement en situation à Notre-Dame de la Treille quant à l’impact et au calibrage des timbres et plans sonores. Superbe contraste en termes d’écriture avec l’œuvre suivante : Säya ou l’Oiseau bleu op. 50, de 1993, elle aussi née d’une improvisation, à Séoul, dont elle conserve le caractère et que Jean Guillou a gravée à Saint-Eustache en 1996.

Ce quatrième CD se referme sur une autre première mondiale au disque : Macbeth, le Lai de l’ombre op. 84, dernière œuvre pour orgue seul véritablement nouvelle de Jean Guillou (Périple op. 87 étant une pièce de 1978 révisée en 2016-2018). Il existe également deux versions de cette œuvre inspirée de Shakespeare. Celle de 2009, Macbeth pour orgue, soprano et piano, est une musique de scène destinée à une production de théâtre Nô, créée à Nagoya en 2010 par Jean-Baptiste Monnot (sans les Quatre Arias pour soprano et piano, dépourvus de numéro d’opus), lequel en avait joué l’Ouverture à Saint-Eustache cette même année. Il l’a enregistrée en 2017 à son orgue de Saint-Ouen de Rouen, alors en première mondiale, dans l’album Poetry of Reflection – Le Lai de l’ombre publié par le label Venus Fly Trap Records (11). La première mondiale offerte par Zuzana Ferjenčíková porte sur la seconde version, pour orgue seul, de 2011. « En comparant l’édition imprimée avec le manuscrit de cette dernière version, j’ai remarqué non seulement des erreurs dans la partition, mais surtout de nombreux motifs qui manquaient, voire des passages entiers, contenant une musique des plus belles, qui avaient été omis. Après une analyse approfondie, j’ai pu reconstituer la version originale – probable – de l’œuvre. […] la musique se compose de dix-sept parties, dont les titres font référence à l’intrigue développée dans la pièce de Shakespeare. Différents éléments récurrents sont symbolisés par un son d’orgue qui leur est attribué. […] Ces titres ne figurent pas non plus dans l’édition. Cependant, comme je considère qu’ils sont indispensables à la compréhension de la musique, je les ai ajoutés à la liste des morceaux, en suivant les désignations du manuscrit » – excellente idée qui indéniablement guide l’écoute à travers l’éblouissant dialogue Guillou-Shakespeare, des différentes apparitions des Sorcières, via les bruits de bataille, jusqu’à la démence et la violence sourde ou extériorisée de Lady Macbeth… Fascinante découverte d’une œuvre majeure.

Catalogue de l’Œuvre & L’Orgue, souvenir et avenir

Si l’immense discographie de Jean Guillou est d’une extrême complexité, la chronologie et l’inventaire de son Œuvre le sont plus encore. Nombre de dates de composition demeurent incertaines, cependant que bien des œuvres, écrites ou improvisées puis restituées, ont connu plusieurs états. C’est dire si la parution du Catalogue de l’Œuvre musicale de Jean Guillou chez Delatour France, à l’instigation de l’Association Augure – Autour de Jean Guillou pour le Rayonnement de ses Enregistrements et écrits, intitulé faisant écho à une vaste pièce pour piano du compositeur : Augure op. 61 (1999) – vient combler un véritable manque, notamment à l’attention des chercheurs. Fruit d’années de recherches, où l’on relève les contributions essentielles de Vincent Crosnier et de Frédéric Brun, et illustrée de quelques spécimens choisis de partitions manuscrites de Jean Guillou, cette somme exhaustive en l’état actuel des connaissances, des découvertes de documents ignorés n’étant pas exclues par la suite, est naturellement infiniment plus documentée que le catalogue librement accessible sur le site officiel de Jean Guillou (12). Une aubaine également pour l’amateur en quête de lumières, jusqu’à faire de ce précieux opuscule un indispensable compagnon de l’écoute grâce à une synthétique mise en perspective des multiples sources.

Un bonheur n’arrivant jamais seul, Delatour France reprend l’ouvrage phare de Jean Guillou : L’Orgue, Souvenir et avenir, initialement paru chez Buchet Chastel (1978, réédité en 1996 et 2010) puis repris chez Symétrie (2016, épuisé). « Cette nouvelle édition repart de celle de 1996 et intègre d’une manière que l’on pourrait définir syncrétique, sans y ajouter un seul mot qui ne soit de la plume de Jean Guillou, les quelques variantes parues dans les trois éditions qui avaient suivi, en 2005 (allemande), 2010 (française) et 2011 (italienne). » L’appareil éditorial en a été généreusement repensé : ont été ajoutés / actualisés un condensé du catalogue de l’œuvre et de la discographie, ou encore un important chapitre consacré aux orgues conçus par Jean Guillou. On relève aussi dans cette édition, en regard des précédentes (l’édition Symétrie comportait deux CD), une innovation dans l’air du temps : chacun des exemples musicaux de trois sections – IX. L’art de la registration, XI. De la manière de toucher un orgue et XII. De l’interprétation – est accompagné d’un QR code permettant, à l’aide d’un téléphone mobile, d’entendre en ligne l’extrait concerné dans l’interprétation de Jean Guillou. Une somme des plus inspirées sur l’instrument orgue à travers la musique et sa projection dans le temps, l’orgue demeurant sans doute le seul instrument en perpétuel et sensible renouvellement.

Passions – transcriptions pour orgue de Zuzana Ferjenčíková 

L’album consacré aux transcriptions de Zuzana Ferjenčíková offre une suite de tableaux particulièrement riches en clairs-obscurs, ponctués de moments de grande puissance. Il exige de l’auditeur une attention extrême afin de pouvoir pénétrer une matière sonore subtilement agencée et contrastée. Ayant le souci de préserver l’essence pianistique des œuvres, elle les décline à la manière « orchestrale » de Liszt au piano, ou de Schumann au sens de ses Études symphoniques. La sobriété y est un maître mot, quel que soit le niveau d’exigence et de virtuosité, pour une pure intensité musicale. Seul Beethoven, qui n’a pas laissé d’œuvres majeures pour orgue, est ici à « réinventer » : la musicienne reste aussi près du texte que possible sans toutefois hésiter à l’enrichir sur le plan harmonique ou des parties « instrumentales », comme de rigueur à l’orgue, la magie de la registration, souple et en mouvement constant, contribuant à cette étonnante « réinvention ». La transcription s’accompagne d’une modification de l’atmosphère d’autant plus sensible que l’œuvre est célèbre, autrement. Elle est ici couronnée d’une ample cadence lisztienne à la toute fin du Rondo. La mise en œuvre de l’AdagioKV 540 de Mozart lui confère un souffle et une sobre grandeur à la hauteur du dramatisme de cette page prenante de maturité (1788). Nullement étranger à l’orgue, Schumann sonne avec naturel dans les trois dernières pièces des Scènes d’enfants, d’une pensive retenue poétique, sans la moindre recherche d’effets.

Liszt se taille la part du lion, avec tout d’abord un extrait monumental de Christus (1862-1866), oratorio très rarement donné (presque trois heures de musique) en trois parties : Oratorio de Noël, Après l’Épiphanie, Passion et résurrection, et quatorze mouvements. La section XI. Tristis est anima mea ouvre la Partie III. En concert à Notre-Dame de Paris en début d’année (13), Zuzana Ferjenčíková en a proposé une interprétation saisissante, décuplée par le mystère inhérent à un tel lieu – ce que l’on ne ressent pas dans l’acoustique sans aura particulière de Ratingen, cependant que le riche déploiement de l’orgue Seiffert répond avec éclat et une vaste palette de nuances dynamiques à toutes les exigences du propos.

Les trois dernières Consolations ayant été adaptées pour orgue par Liszt et Gottschalg, Zuzana Ferjenčíková a choisi de compléter le cycle en ajoutant les trois premières, les pièces pour orgue de Liszt montrant la voie quant à la manière de les faire sonner, avec lyrisme et « modestie ». Des deux Légendes, Saint-Saëns a transcrit la première, avec l’accord de Liszt, Saint François d’Assise : La prédication aux oiseaux, cependant que Max Reger, Marcel Dupré, Léonce de Saint-Martin (qui l’a enregistrée à Notre-Dame de Paris en 1953, EMI), Lionel Rogg ou Louis Robilliard (qui a enregistré sa propre version à Saint-François-de-Sales à Lyon en 1992, Festivo) ont transcrit la seconde. La musicienne propose à son tour son approche de cette page virtuose, la fusion entre esprit pianistique et moyens organistiques étant parfaitement convaincante.

Qu’il s’agisse de Jean Guillou ou de ses propres transcriptions, l’aventure musicale à laquelle Zuzana Ferjenčíková convie l’auditeur respire sans rupture intensité et gravité, mais aussi une jubilation savamment contenue, sans jamais se départir d’une cohérence et d’un équilibre dont résulte une puissance d’évocation musicale et poétique impressionnante. Exactement ce que le jeu de la musicienne retransmis sur les écrans latéraux à Notre-Dame – et plus que tout : sa concentration – avait permis à chaque instant de ressentir.

1) Concert à Saint-Eustache de Zuzana Ferjenčíková, 4 juin 2013
https://www.concertclassic.com/article/jubile-de-jean-guillou-l-hommage-integral-de-zuzana-ferjencikova-compte-rendu

(2) Vol. 1 de l’intégrale Jean Guillou interrompue de Zuzana Ferjenčíková chez MDG
https://www.mdg.de/jean-guillou-orgelwerke-vol-1

(3) Discographie Augure de Jean Guillou
https://www.jean-guillou.org/cd-dvd

Discographie complète
https://www.jean-guillou.org/_files/ugd/d18c70_046dfe9dd638410995d01b4b82e2a2e9.pdf

(4) https://www.concertclassic.com/article/judith-symphonie-de-jean-guillou-le-disque-de-la-semaine

(5) Suzanne Guillou-Varga : Jean Guillou – Brève biographie intime, Éditions Beauchesne, 2021
https://www.jean-guillou.org/nouvelle-page-livres

(6) BnF, Fond Jean Guillou
https://archivesetmanuscrits.bnf.fr/ark:/12148/cc1121814/cb8

(7) Guillou joue Guillou à Notre-Dame de Paris, CD Solstice SOCD 386
https://www.solstice-music.com/fr/album/guillou-joue-guillou-a-notre-dame-de-paris

(8) https://www.concertclassic.com/article/jean-guillou-notre-dame-de-paris-entre-creation-ininterrompue-et-tradition-symphonique

(9) https://orgues-nouvelles.org/domenico-scarlatti-1685-1757/

(10) Premier concours international d’orgue de la ville de Paris (supplément au numéro 418 de Diapason, septembre 1995)
https://drive.google.com/file/d/128hqn13QWuJKV-jiH_oojJNHAEXwCrTd/view?usp=sharing

(11) https://www.facebook.com/venusflytraprecords/

(12) https://www.jean-guillou.org/œuvres

(13) Récital de Zuzana Ferjenčíková à Notre-Dame de Paris, 13 janvier 2026
https://www.concertclassic.com/article/zuzana-ferjencikova-notre-dame-de-paris-organiste-et-compositrice-compte-rendu

Intégrale de l’Œuvre pour orgue de Jean Guillou par Zuzana Ferjenčíková – Aeolus AE-11391 & 11501
Vol. 1 : https://aeolus-music.com/products/jean-guillou-organ-works-vol-1-11391?pr_prod_strat=e5_desc&pr_rec_id=8dd12630e&pr_rec_pid=8775104987476&pr_ref_pid=12340716765524&pr_seq=uniform
Vol. 2 : https://aeolus-music.com/products/jean-guillou-organ-works-vol-2

Passions – Zuzana Ferjenčíková – Aeolus AE-11471
https://aeolus-music.com/products/passions

Transcriptions de Zuzana Ferjenčíková – extraits
https://ferjencikova.info/musique/#transcriptions

Site officiel de Jean Guillou – avec accès au catalogue de l’œuvre (transcriptions comprises)
https://www.jean-guillou.org

Les deux ouvrages parus en décembre 2025 chez Delatour France, édition papier et version numérique, avec pour chacun la possibilité de télécharger un fichier de démonstration :

• Jean Guillou : L’orgue – Souvenir et avenir (versions française et anglaise, 326 pages)
https://www.editions-delatour.com/fr/organologie/5042-l-orgue-souvenir-et-avenir-9782752105141.html?found=1&results=503

• Catalogue de l’œuvre musicale de Jean Guillou (110 pages)
https://www.editions-delatour.com/fr/biographies-entretiens/5041-catalogue-de-l-oeuvre-musicale-de-jean-guillou-9782752105189.html?found=1&results=503

Zuzana Ferjenčíková
https://ferjencikova.info/bio/

Photo de Zuzana Ferjenčíková à la console de Saint-Eustache : © Christoph Martin Frommen
Portrait de Zuzana Ferjenčíková : © Bartek Barczyk Art Photography
Photo de Jean Guillou à la console de Saint-Eustache : © Jean-Baptiste Millot
Photo de Zuzana Ferjenčíková avec Jean Guillou : © Yves Mausen
Photos des orgues :
Paris, Saint-Eustache : © Michel Roubinet
Bruxelles, Chant d’Oiseau : © Christoph Martin Frommen
Lille, Notre-Dame de la Treille : © Michel Roubinet
Ratingen, St. Peter & Paul : © Christoph Martin Frommen

Jeux d’orgue à Saint-Genis-Laval

Johann Sebastian Bach 1685-1750

Variations Goldberg (Clavier-Übung IV) BWV 988

Joseph Coppey, orgue Quoirin (2014) de l’église Saint-Genest de Saint-Genis-Laval (Rhône)

LIVRET FRANÇAIS
Durée : 40′ 42″, 46′ 28″
2 CD In Organo Pleno 01052025, 2025 

Joseph Coppey et les Goldberg

Si les gravures des Variations Goldberg à l’orgue ne sont pas rares (Jean Guillou à L’Alpe d’Huez, Benjamin Alard à Souvigny, Erik Feller à la Petrikirche de Freiberg, Thierry Mechler à la Philharmonie de Cologne, Pascal Vigneron à la cathédrale de Toul, pour ne citer que des interprètes français), chaque version, ne serait-ce que par la rencontre d’un interprète et d’un instrument au service de l’œuvre, apporte son lot d’éclairages personnels dans la compréhension et la restitution d’un cycle en perpétuelle métamorphose. La présente version y ajoute un livre qui se lit tel un double du disque, et inversement, l’écoute pouvant avec profit accompagner l’exploration suggérée par le livre, la devancer, la suivre, la rattraper, dans une constante réciprocité permettant d’approfondir, inlassablement, un cycle dont on ne saurait véritablement faire le tour de manière exhaustive. C’est le génie de Bach, qui toujours parvient à surprendre même les mieux aguerris.

Titulaire (1964-1983) du splendide Daublaine-Callinet de la cathédrale de Saint-Claude (Jura), professeur de piano au CRR de Grenoble (1974-2001) et d’écriture au Conservatoire d’Oyonnax (1978-1989), Joseph Coppey (1) a signé chez Jérôme Do Bentzinger Éditeur (Colmar) des ouvrages touchant à Bach (2) : Lectures analysées (survol bibliographique d’une centaines d’ouvrages sur Bach, avec résumés analytiques, 2018), Après Jean-Sébastien Bach (recueil de commentaires sur l’œuvre de Bach par nombre d’interprètes et de compositeurs, 2022), mais aussi des portraits de musiciens : Michelle Leclerc – Organiste flamboyante (2014) – dont on commémore cette année les vingt ans de la disparition, ou encore, avec Jean-Willy Kuntz, Helmut Walcha – Nuit de lumière (2007, pour le centenaire de Walcha ; 2014 pour l’édition allemande).

Bach, dont il a donné en concert pratiquement l’intégrale de l’œuvre pour clavier, également au piano et au clavecin, accompagne la vie de Joseph Coppey depuis toujours. À presque 84 ans (il faut le savoir pour le croire) il a donc confié tant au papier qu’aux micros la somme de ses recherches sur les Goldberg (2). Personnalité chaleureuse et expansive aimant la vie en général et la vie en musique en particulier, son livre fait l’effet d’une conversation à bâtons rompus avec le lecteur, à la fois causerie musicologique nourrie d’une analyse pointue mais toujours accessible de l’œuvre, et variations sur la musique et les rencontres musicales d’une vie.

La première partie du livre, sans préambule, s’intitule : Ce que contient chacune des 32 pièces. De l’Aria initiale à sa reprise à la fin du cycle, chaque moment de l’œuvre est scruté et analysé, sans développement excessif, assorti de commentaires se faisant au fur et à mesure l’écho de l’approche parallèlement proposée au disque. La seconde partie s’intitule Réflexions et commentaires : contexte historique, esthétique et spirituel ; évocation de Paul Blumenroeder, alors professeur de clavecin au Conservatoire de Strasbourg, qui jouait les Goldberg sur un exemplaire de l’édition originale parue à Nuremberg du vivant de Bach – et sur lequel le musicologue et compositeur Olivier Alain (3) identifia puis résolut les fameux 14 canons sur les huit premières notes de la basse Goldberg (l’enregistrement réalisé en 1977 par Olivier Alain avec son illustre sœur sera repris dans le coffret du centenaire Marie-Claire Alain à paraître à l’automne chez Warner Classics) ; évocation de Michel Chapuis, Helmut Walcha (souvenir ému de L’Art de la Fugue à Saint-Séverin, en deux soirées d’avril 1965) et Lionel Rogg (son maître au Conservatoire Supérieur de Genève) ; du jeu de Wilhelm Kempff, Alfred Brendel, Daniel Baremboïm ou Glenn Gould dans les Goldberg ; de Blanche Selva qui la première en France, en 1903, donna les Goldberg en concert (à propos des doigtés et de cette conviction que le doigté juste peut favoriser la mémorisation – Helmut Walcha, nous dit Joseph Coppey qui eut le bonheur de le connaître, affirmait « que le plus important, c’était la mémoire des doigtés »), Claudio Arrau ou encore Alfred Cortot, au sujet des enchaînements : « jouer les silences » ; contrepoint et liberté harmonique ; intuitions (« …et la Variation 20 aussi, tant qu’elle n’est pas agréable à donner, c’est que tout n’est pas réglé »), devinement des circonstances et méthodes de composition ; l’instrument de destination ; les questions de faisabilité et de virtuosité ; la symbolique des nombres, le rythme, l’ornementation, jusqu’à la manière de travailler l’œuvre (« étudier la seconde partie d’une variation avec la première partie de la variation suivante »), puzzle aux mille sujets spécifiques qui, synthétisés, participent d’une approche éclairante du cycle.

Les Goldberg à l’orgue Quoirin de Saint-Genis-Laval

Ouvert à bien des répertoires, improvisateur et compositeur, Joseph Coppey a gravé nombre de disques (dont quelques microsillons pour Le Kiosque d’Orphée) dans un contexte, en termes de distribution, malheureusement des plus confidentiels. Bach occupe bien entendu une place centrale, le choix du musicien se portant sur des orgues de caractère, tel le Quoirin de Saint-Genis-Laval (au sud de la métropole lyonnaise), l’un de ses instruments préférés, avec double façade sur nef et bas-côté. Il y a déjà fait appel pour le Clavier bien tempéré et les Inventions à deux voix.

L’une des interactions livre-disque parmi les plus parlantes tient à la question du tempo. Celui adopté par Joseph Coppey est d’une constante vivacité, corrélée à une articulation et un agencement de la phrase tout aussi vifs et d’une lisibilité absolue, stimulant le plaisir de l’écoute : le tempo du bonheur de jouer. Dès l’Aria, dont les apogiatures sont restituées de façon personnelle (Wilhelm Kempff va encore plus loin au piano), un fond d’extrême franchise de la carrure sous-tend le texte, d’où certaines finales pouvant sembler brusques. Cela vaut aussi pour les variations en mineur, exemptes de tout épanchement, au prix toutefois d’un certain renoncement au mystère. Le choix de la clarté prime, sans concession aux affects.

Chacune des 32 pièces est ici proposée avec ses indispensables reprises, celles-ci donnant lieu à une légère inflexion de la registration pour les variations sur un clavier, à une inversion des plans sonores pour celles à deux claviers. Le Quoirin est de fait l’instrument de la situation (les registrations sont évoquées dans le livret), en particulier pour les mélanges les plus simples, pure poésie et éloquence des timbres : un 8 ou 4 pieds seul, voire deux 4 solos (principal / flûte), 8 et 4, 8 et 2… Les variations sur plenum, toujours différemment agencé, sont elles aussi d’une vive intelligibilité, avec néanmoins un rien de verdeur dans le mélange mixture, anches, mutations. Tout un monde formel et sonore en continuel renouvellement aiguillonne l’esprit et l’oreille, émerveillés de pénéter avec autant d’acuité au cœur de l’écriture et de la beauté qui en résulte.

(1) Joseph Coppey
https://concerts-lamadeleine.com/index.php?action=fiche&num=10

(2) Jérôme Do Bentzinger Éditeur
https://www.editeur-livres.com/catalogue/articles-catalogue-c-f

Joseph Coppey : Variations Goldberg – Jean-Sébastien Bach
https://www.editeur-livres.com/catalogue/articles-catalogue-c-f/c-f/#cc-m-product-12875848312

(3) L’incroyable découverte d’un inédit de Bach – journal Le Monde, 15 janvier 1976
https://www.lemonde.fr/archives/article/1976/01/15/l-incroyable-decouverte-d-un-inedit-de-bach_2957837_1819218.html

Orgue Quoirin (2014) de l’église Saint-Genest de Saint-Genis-Laval (Rhône)
https://inventaire-des-orgues.fr/detail/orgue-saint-genis-laval-eglise-saint-genest-fr-69204-sslav-stgene1-x
https://atelier-quoirin.com/portfolio/st-genis-laval-eglise-paroissiale/

Les Chantres de Paris – premier enregistrement

Maurice Duruflé (1902-1986)

Les Chantres de Paris
Johann Vexo, orgue Cavaillé-Coll (1880) de Saint-François-de-Sales, Lyon

Messe « Cum jubilo » op. 11
Suite pour orgue op. 5 : Prélude – Sicilienne – Toccata

LIVRET FRANÇAIS / ANGLAIS
Durée : 1h 03′ 38″
CD Psalmus PSAL 050, 2025 (distribution Socadisc)

M. Duruflé, Messe « Cum jubilo » op. 11 (extrait du Gloria)

Les Chantres de Paris

« Regroupant depuis 2016 des chanteurs lyriques, spécialistes d’opéra et de musique ancienne, Les Chantres de Paris proposent une interprétation moderne, vivante et fidèle de plus de mille ans de tradition musicale. Cette singularité contribue à la qualité et à l’originalité de cette formation. »

Ainsi Les Chantres de Paris présentent-ils l’éventail stylistique de leur pratique musicale. En résidence à Autun depuis 2024, l’ensemble est ici constitué des ténors Blaise Rantoanina et Damien Rivière, des barytons Matthieu Le Levreur et Paul-Louis Barlet, de la basse Luc Bertin-Hugault. On pourra se faire une idée des répertoires abordés par cette formation modulable en consultant sur son site Internet les programmes à destination du concert actuellement proposés, chacun s’accompagnant d’un extrait du livret qui en précise le contenu (1) :

– De profundis, pièces vocales et d’orgue d’Arvo Pärt, chant grégorien et faux-bourdon (8 chanteurs + orgue)
– Via Crucis et Crux !, Franz Liszt, chant grégorien et faux-bourdon (8 chanteurs + orgue ou piano)
– Une vie de Saint François, dialogue entre Francis Poulenc et la tradition grégorienne (6 chanteurs + piano)
– Ave maris stella, Arvo Pärt, Ola Gjeilo et Morten Lauridsen – chant grégorien et faux-bourdon (8 chanteurs a cappella)
– Minuit, chrétiens ! – chants populaires et sacrés de la tradition de Noël Orgue, trésors des offices de la nativité (8 chanteurs + orgue).

C’est le programme Cum Jubilo – Messe de M. Duruflé, pièces d’orgue de M. Duruflé et J. Alain, lecture chantée de D. Rouger, chant grégorien et faux-bourdon (2) que Les Chantres de Paris ont choisi pour leur premier CD (3), les pages d’orgue du programme de concert : Prélude et fugue sur le nom d’Alain de Maurice Duruflé et Litanies de Jehan Alain, cédant ici la place à l’un des chefs-d’œuvre du maître de Saint-Étienne-du-Mont : la Suite op. 5 (1932), qui introduit, ponctue et referme sa Messe « Cum jubilo » (1966).

« Depuis le répertoire grégorien, auquel est emprunté la Missa IX Cum Jubilo, jusqu’aux créations contemporaines, ce programme fait redécouvrir certains aspects propres à la célébration des mystères mariaux et de la « jubilation » des messes votives : chaque pièce nous fait entrer dans un aspect particulier du mystère de la Maternité divine et de la joie qui y est associée. »

Sous-tendu d’une approche des plus variées du grégorien (voix parallèles, faux-bourdon, voix solistes avec mélismes d’une vive et chaleureuse fluidité), ce disque insère la Messe de Duruflé, merveilleusement concise, au cœur (sur le plan formel) d’une sorte d’office de référence, avec Introïtus, Graduale, Alleluia et Magnificat, dédié à la Vierge Marie – « […] c’est le mystère de sa maternité divine qu’il veut donner à contempler, à travers les quatre pièces grégoriennes Salve sancta Parens, Diffusa est, Post partum et Beata viscera ». Esthétiquement très singulière en regard des pages strictement grégoriennes tout en puisant dans cette tradition, la musique de Duruflé, héritière dans les années 1930 de Debussy, Ravel ou Dukas, offre une telle synthèse hors du temps que l’enchaînement se fait sans hiatus. Proposé dans un arrangement inédit du baryton Matthieu Le Levreur, la prosodie française si souplement rythmée du Notre Pèrede Duruflé éclaire un bref instant, a cappella, ce programme en latin.

À l’instar du Requiem op. 9, il existe plusieurs versions « originales » de la Messe « Cum jubilo », dédiée à Marie-Madeleine Duruflé-Chevalier. Les versions discographiques les plus fréquentes mettent en œuvre celle pour « baryton solo, chœur de barytons, orchestre et orgue » : Maurice Duruflé et l’Orchestre National de l’ORTF, avec son épouse à l’orgue et le baryton Roger Soyer (Erato, 1971) ; Michel Piquemal à la tête de son Ensemble Vocal et de l’Orchestre de la Cité, avec Éric Lebrun à l’orgue de Saint-Antoine-des-Quinze-Vingts et le baryton Didier Henry (Naxos, 1994) ; Michel Plasson à la tête de l’Orchestre du Capitole de Toulouse, avec Marie-Claire Alain à l’orgue de la Daurade et le baryton Thomas Hampson (EMI, 1999) – pour ne citer que les principales versions françaises. L’un des successeurs de Maurice Duruflé à Saint-Étienne-du-Mont, Vincent Warnier, devait en proposer, à l’orgue de l’Institution Sainte-Marie d’Antony, la version avec orgue seul, aux côtés de l’Ensemble Jean Sourisse et du baryton Jean-Louis Serre (Syrius, 1999). C’est cette même version mais avec un effectif vocal resserré qui est ici proposée.

Si l’image (injustement) convenue que le public peut avoir du chant grégorien associe de manière confuse austérité affichée et égalité dynamique d’un plus ou moins vaste chœur aux voix indifférenciées, alors le présent CD ne pourra que bousculer maintes idées reçues. L’impétueuse et vive présence des cinq voix, foncièrement solistes mais coulées dans un même souffle et une même intention, séduit d’emblée par un engagement et une conviction des plus affirmatives (Gloria de la Messe) – pas de douceur émolliente ou de chant artificiellement suspendu, comme « en retrait », dans les sections purement grégoriennes du programme, mais des voix qui s’imposent avec ferveur et éclat tout en faisant justice aux subtilités d’intonation appropriées. La prise de son : « enregistrement original au format DSD 256 » (4), d’une présence et d’une immédiateté extrêmes, décuple l’impact des voix, l’effectif sonnant « grand », de même qu’elle intègre parfaitement l’orgue tour à tour soliste et accompagnateur dans un espace suffisamment vaste pour susciter une résonnance tout en demeurant intime, mettant à profit l’acoustique claire et peu réverbérée de Saint-François-de-Sales.

Johann Vexo

La discographie du Nancéien Johann Vexo est à ce jour restée assez confidentielle : on y trouve deux albums à l’orgue historique classique français de Saint-Côme et Saint-Damien de Vézelise, en Meurthe-et-Moselle, également un programme d’apparat à Notre-Dame de Paris (Ad nos de Liszt, Prière de Franck, Feux follets et Toccata de Vierne, Scherzo de Duruflé, Trois Poèmes d’Escaich) publié par le label new-yorkais JAV Recordings (initiales du producteur Joseph Anthony Vitacco III), dont on ne peut malheureusement guère faire venir les productions d’outre-Atlantique – CD d’ailleurs absent du site JAV et peut-être épuisé (5).

Le présent CD – dont la sortie commémore le 40ème anniversaire de la disparition de Maurice Duruflé – est l’occasion d’entendre Johann Vexo dans son double rôle d’accompagnateur (il a été suppléant à l’orgue de chœur de Notre-Dame de Paris) et de soliste virtuose. Instaurant pour la Messe un dialogue avec les voix ancré dans une écoute réciproque, il fait sonner le Cavaillé-Coll de Saint-François-de-Sales avec panache dans la Suite op. 5 – à l’époque, Duruflé disposait à Saint-Étienne-du-Mont d’un Cavaillé-Coll (1863), lequel ne sera reconstruit dans une esthétique différente que plus tard (Beuchet-Debierre, 1939-1956). Johann Vexo opte pour un juste milieu entre la virtuosité qu’exige une telle œuvre et l’intelligibilité de pages aussi complexes – une vraie puissance mais qui respire, sous-tendue d’un lyrisme souple et pudique. Cette gravure de mars 2023 est l’une des dernières réalisées sur l’orgue non restauré de Saint-François-de-Sales, qui ne l’a jamais été réellement depuis son inauguration en 1880 par Charles-Marie Widor, fils de son premier titulaire : François-Charles Widor (1811-1899), très exact contemporain d’Aristide Cavaillé-Coll. « La Ville de Lyon, propriétaire de l’instrument, a décidé d’engager une restauration complète de l’orgue dans le cadre de la 4ème convention patrimoine État-Ville », chantier confié à la Manufacture d’orgues Robert Frères, associée à Denis Lacorre et à Alice Quoirin pour la restauration du buffet, les techniciens-conseils étant Éric Brottier et Thomas Monnet. La campagne de dons en ligne lancée par la Ville de Lyon et la Fondation du Patrimoine est toujours d’actualité… (6).

Johann Vexo est lui-même titulaire d’un orgue en cours de restauration, autre grand Cavaillé-Coll (1861) longtemps négligé, celui de la cathédrale de Nancy (7). Initié en 2022, le projet a été confié à la Manufacture d’orgues Jean-Christian Guerrier et associés, à la Manufacture Michel Jurine et à l’Atelier Cattiaux-Olivier Chevron successeur. Les travaux de remontage sont en cours et pourraient aboutir en fin d’année. Dans le même temps, un projet de reconstruction de l’orgue de chœur, actuellement un Michel Merklin & Kuhn (1912), a vu le jour. Achevé en 1899 pour la célèbre Salle Poirel de Nancy et par la suite transféré à l’Opéra-Théâtre de la ville (les jeux de pédale disparurent à cette époque), perdu puis finalement retrouvé, le tout dernier instrument supervisé par Aristide Cavaillé-Coll lui-même : l’opus 699 (l’opus 700, à Saint-Nicolas de Maisons-Laffitte, lui aussi de 1899 et dont Albert puis Jehan Alain furent titulaires, est déjà estampillé Mutin–Cavaillé-Coll) devrait se substituer à l’orgue de chœur actuel de la cathédrale, complété d’une pédale indépendante et avec reprise du buffet existant, seul élément conservé de l’orgue Joseph Cuvillier de 1844 (8).

(1) Les Chantres de Paris – les six programmes actuellement proposés
https://www.leschantresdeparis.com/programmes/

(2) https://www.leschantresdeparis.com/cum-jubilo/

(3) Rappelons que Psalmus – « Le label de la musique sacrée », créé en 2007 – propose un catalogue riche et varié, dont quantité de gravures signées Vox Cantoris et Jean-Philippe Candau.
https://www.psalmus.com/teas

(4) https://www.psalmus.com/faq-hiresaudio

(5) Orgue de Vézelise (Meurthe-et-Moselle) – CD Johann Vexo
https://orguedevezelise.fr/?page_id=178
https://inventaire-des-orgues.fr/detail/orgue-vezelise-eglise-saint-come-saint-damien-fr-54563-vezel-sscedn1-x

CD JAV Recordings à Notre-Dame de Paris
https://www.resmusica.com/2011/03/15/lorganiste-de-chur-de-notre-dame-aux-commandes-du-grand-orgue/

(6) Ville de Lyon et Fondation du Patrimoine – Appel aux dons
https://mairie2.lyon.fr/actualite/culture/la-ville-de-lyon-lance-un-appel-aux-dons-pour-restaurer-le-grand-orgue-cavaille
https://www.fondation-patrimoine.org/les-projets/orgue-cavaille-coll-de-leglise-de-saint-francois-de-sales-a-lyon/79523

(7) Johann Vexo – Orgue Cavaillé-Coll de la cathédrale de Nancy
https://inventaire-des-orgues.fr/detail/orgue-nancy-cathedrale-notre-dame-de-lannonciation-fr-54395-nancy-ndanno1-t
https://www.youtube.com/c/OrguesCathédraledeNancy
https://www.facebook.com/orgues.nancy

(8) AROCN – Association pour le renouveau des orgues de la cathédrale de Nancy (créée en 2013)
Le dernier Cavaillé-Coll, Salle Poirel, Nancy – op. 699, 1899
https://www.dernier-cavaille-coll.fr/opus-699

Maurice Duruflé – Messe cum jubilo – Les Chantres de Paris & Johann Vexo – Psalmus PSAL 050
https://www.psalmus.com/product-page/maurice-duruflé-messe-cum-jubilo

Teaser du CD
https://www.youtube.com/watch?v=pnkp4OarC8Q

Les Chantres de Paris
https://www.leschantresdeparis.com

Association Cavaillé-Coll à Saint-François-de-Sales, Lyon
https://lyon-cavaillecoll.org

Franck Vaudray – organiste titulaire au côté de Louis Robilliard : trois stories (Association Cavaillé-Coll à Saint-François) :
1 • Le buffet
https://www.youtube.com/watch?v=ToAGpTPojV4
2 • François-Charles Widor, premier organiste de Saint-François
https://www.youtube.com/watch?v=7XCHVDknsUk
3 • Le démontage du grand orgue Cavaillé-Coll de Saint-François de Sales
https://www.youtube.com/watch?v=ySAuLI2tx7s&t=7s

Karol Mossakowski à Saint-Sulpice

Acqua Fresca

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Vincent Dubois

Vincent Dubois - Eternal Notre-Dame

Couleurs de Vouvant

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