Sorties CD

Par Michel Roubinet

The Forbidden Fruit

John Lugge 1580-après 1647

William Whitehead, orgue Guillaume Lesselier-Charles Lefebvre-Bertrand Cattiaux (1630-1730-1999) de l’église Saint-Michel de Bolbec (Seine-Maritime)

TEXTE ANGLAIS / FRANÇAIS
Durée : 45′ 59″
Hortus 273, 2025

Œuvres pour clavier
Gloria tibi trinitas
Christe qui lux
Miserere
In nomine
Ut re mi fa sol la
Voluntaries

L’orgue Lesselier-Lefebvre-Cattiaux de Bolbec

L’un des titres de gloire de l’orgue aujourd’hui à Bolbec est d’avoir (possiblement) été touché par celui qui passe pour le père de l’École française d’orgue, Jehan Titelouze. Si date et lieu d’origine semblent disputés, il est désormais admis qu’il fut construit en 1630-1631, sur trois claviers et pédale, le tout logé dans l’actuel grand buffet, pour Sainte-Croix-Saint-Ouen de Rouen, au sud du chevet de l’abbatiale Saint-Ouen (actuelle rue des Faulx). C’est l’œuvre d’un facteur écossais dont Titelouze était proche : William Lesley ou Lessely, qui sous le nom francisé de Guillaume Lesselier avait construit en 1627 celui de l’abbaye Saint-Georges de Boscherville, restitué par Bernard Aubertin en 1994. On trouve aussi une autre attribution, non plus pour Sainte-Croix mais pour Saint-Herbland de Rouen : Clément et Germain Lefebvre, père et fils, l’auraient érigé en 1685. Cette date serait en fait celle de l’adjonction du Positif de dos (classique français de lignes, quand le corps principal est à mi-chemin entre Renaissance et XVIIe épanoui) – Bertrand Cattiaux évoque cependant le début du XVIIIe –, différents membres de la lignée des Lefebvre ayant effectivement travaillé sur cet orgue durant ce siècle.

À la suppression de la paroisse Sainte-Croix-Saint-Ouen (l’église sera détruite en 1795), celle de Bolbec demande à acquérir l’orgue Lesselier-Lefebvre, transféré en 1792. Plusieurs fois modifié entre 1840 et 1952 (Daublaine-Callinet, Cavaillé-Coll, Mutin-Cavaillé-Coll, Merklin-Gutschenritter, Gutschenritter-Masset), il présentait un matériau ancien si bien conservé qu’il a permis la restitution d’un état propice à l’interprétation idéale du répertoire des XVIIe-XVIIIesiècles. C’est à Bertrand Cattiaux que l’on doit l’optimale restitution de l’orgue tel qu’en 1792, inauguré en 1999 par Martin Gester. Lequel y a peu après gravé les 40 Variations sur le Choral Vater unser de Johann Ulrich Steigleder (Tempéraments), et Serge Schoonbroodt un programme orgue et voix, Titelouze et Du Caurroy (Assay). Markus Goecke (Raumklang) et Robert Bates (Loft) y ont chacun gravé une intégrale des Douze Hymnes du chanoine rouennais, Régis Allard la Messe de Gaspard Corrette (Hortus), l’organiste gallois David Ponsford, spécialiste de la musique française de cette époque, des Suites de Boyvin (Nimbus). L’orgue de Bolbec figure aussi dans l’intégrale Louis Couperin, élargie à ses contemporains, de Jean Rondeau (Vol. IV), coffret de 10 CD + 1 DVD Erato Warner Classics paru en novembre 2025.

William Whitehead et l’œuvre pour clavier de John Lugge

John Lugge, Gloria tibi trinitas (V.), William Whitehead (extrait)

The Forbidden Fruit, titre des plus tentants pour les musiciens, de Nina Simone (deuxième album jazz, 1961) au baryton Benjamin Appl (récital Alpha Classics, 2023). Dans le cas de John Lugge, le fruit défendu n’est pas celui du jardin d’Eden mais une suspicion (certains de ses proches ayant pris le parti de Rome, ou même fui le pays) de compromission avec le rite catholique dans une Angleterre gagnée à la Réforme, accusation dont il fut lavé. On ne sait rien de la formation, peut-être en lien avec la Chapelle royale, de ce musicien et « organiste rare », selon les écrits du temps. Resté dans l’ombre de maîtres fameux – Byrd, Bull, Tomkins, Gibbons –, Lugge n’a guère eu les honneurs du disque : un Voluntary par Ralph Downes en 1957 (Mirrosonic) à l’orgue Walker qu’il avait conçu pour le Brompton Oratory (église londonienne où Stéphane Mallarmé se maria), inauguré en 1954 tout comme celui du Royal Festival Hall, également pensé par Downes ; un Voluntary for Double Organ par Paul Morgan à l’orgue Harrison & Harrison de la cathédrale d’Exeter (Priory, Organ Imperial, 1992), où Lugge fut titulaire dès le tout début du XVIIe siècle, sa trace se perdant après 1647. Maintes fois reconstruit (H&H de 1965 sur le CD, relevé par la même firme avec redistribution interne en 2014), cet orgue a conservé son somptueux buffet de 1665 – donc postérieur à celui de l’orgue joué par Lugge. Dans les deux cas, rien de bien idiomatique en termes d’esthétique instrumentale.

C’est dire l’importance de cette première intégrale proposée par William Whitehead sur un instrument français de même époque (pour sa composante initiale), aucun orgue anglais conservé ne permettant, selon l’interprète, de répondre avec l’acuité esthétique voulue à ce répertoire, les orgues du XVIIe siècle ayant pour la plupart été détruits dans la tourmente de la Guerre civile anglaise et de l’instauration du Commonwealth d’Angleterre. Quantitativement modeste mais remarquable de qualité et d’inventivité, l’œuvre pour clavier de John Lugge compte des pièces d’orgue, conservées au Christ Church College d’Oxford, et pour virginal – deux à la Bibliothèque du Conservatoire de Musique (Bibliothèque Nationale, Paris), l’autre à Oxford. Publiées à Londres par Novello, elle se partagent entre pièces libres et sur plain chant. On ignore, pour ces dernières, les conditions de leur éventuelle utilisation dans la liturgie, sachant que des pages comme les nombreux In nomine de la littérature anglaise pour clavier (ainsi dans le célèbre Fitzwilliam Virginal Book, compilation de pièces écrites entre 1562 et 1612) peuvent être parfaitement déconnectées des textes originellement sous-jacents. 

William Whitehead s’est fait connaître pour avoir initié en 2011, sous le patronage de Paul McCreesh et de Dame Gillian Weir, The Orgelbüchlein Project, en cours de publication (2), l’idée étant de compléter le Petit Livre d’orgue de Bach en demandant à des compositeurs européens d’aujourd’hui de se laisser guider par les mélodies des chorals manquants : le Cantor avait prévu 166 chorals dont les titres sont tous inscrits de sa main au fil des 186 pages du manuscrit relié préparé à cet effet, pages restées vierges en dehors des 45 Chorals effectivement composés. On se souvient aussi de ce musicien éclectique et d’une grande élégance, en 2007 à Toulouse les Orgues, dans sa transcription de la Danse lente de Maurice Duruflé (page centrale de ses Danses pour orchestre, les deux autres transcrites et alors interprétées par Vincent Warnier), qu’il avait enregistrée à l’orgue de la cathédrale d’Auxerre pour Chandos (2003, parution 2005 : Dances of Life and Death– Diapason Découverte) en regard des Trois Danses de Jehan Alain.

Sur des tempos globalement d’une extrême vivacité, la vraie virtuosité consistant à conférer à chacune de ces pièces autant de vie intense que de fabuleuse clarté et cohérence (le grand Ut re mi fa sol la est étourdissant), l’interprétation de William Whitehead émerveille par la mise en exergue de la moindre incise des pièces de John Lugge, rehaussées de mille surprises, mouvantes et contrastées au gré de changements fréquents de mètre, binaire-ternaire. Pas d’ornementation ajoutée, rôle foncièrement dévolu avec brio aux seules diminutions. Celles-ci abondent dans les parties de main gauche soliste (jamais à la main droite) des trois Voluntaries. L’interprète évoque les plus anciens exemples de double voluntary, forme mettant à profit le dialogue de deux claviers, une nouveauté pour bien des instruments anglais de l’époque. La tradition attribue cette primauté à Orlando Gibbons (1583-1625) – Fancy for a Double Orgaine, pièce XXI du BenjaminCosyn Virginal Book, 1620 –, et l’on se gardera bien de trancher. Les deux musiciens étant strictement contemporains, il peut y avoir eu tout simplement concomitance.

Magnifiant chaque section de ces œuvres chatoyantes, les registrations sont des plus intéressantes, juste reflet de l’orgue anglais du XVIIe, constitué de fonds et mixtures, sans guère de mutations ou anches. Elles mettent en valeur la progression de l’écriture de façon saisissante et concourent au maintien d’un intérêt constant. Disposant d’un instrument surdimensionné et d’une richesse « excessive », William Whitehead ne résiste pas – autre sorte de fruit défendu – à faire entendre la discrète Voix humaine dans Christe qui lux, ou encore, sobrement et à très bon escient, les trompettes du grand clavier dans le premier des Voluntaries. Une radieuse et réjouissante découverte !

(1) Orgue Lesselier-Lefebvre-Cattiaux de Bolbec
https://inventaire-des-orgues.fr/detail/orgue-bolbec-eglise-saint-michel-fr-76114-bolbe-stmich1-x
https://pop.culture.gouv.fr/notice/palissy/PM76003227

(2The Orgelbüchlein Project
https://orgelbuechlein.co.uk

The Forbidden Fruit – John Lugge – CD Hortus 273, 2025 
https://www.editionshortus.com/catalogue_fiche.php?prod_id=349

Site de William Whitehead
https://www.william-whitehead.com
https://www.youtube.com/channel/UCL7HnXLI0shcavGffXCXo8A

Photo de William Whitehead (livret) : © John Mark Ainsley (par ailleurs remarquable ténor lyrique, depuis le baroque et Mozart jusqu’à Janáček, Britten et Henze)

Duo Vernet-Meckler

BWV « au carré »

Olivier Vernet et Cédric Meckler, orgues « virtuels » et « réels », synthétiseurs

TEXTE FRANÇAIS / ANGLAIS
Durée : 1h 19′ 31″
Ligia Digital CD LIGIA-R999, 2025 (distribution SOCADISC)

Johann Sebastian Bach 1685-1750
Toccata et fugue en ré mineur BWV 565
Invention VIII BWV 779 (2 versions)
Concert Brandebourgeois n°3 BWV 1048
Variationen über “Sey gegrüsset Jesu gütig” von J. S. Bach (transcription par Niels Gade de la Partita BWV 768)
Prélude BWV 875 (Clavier bien tempéré, Livre I)
Concerto pour deux claviers BWV 1061
Ciaccona de la Partita pour violon n°2 BWV 1004
Swinging Bach (arrangement Porter Heaps et Lloyd Norlin)
Bach Chat – pièce de jazz de Charles Balayer sur des thèmes de Bach 

Petit survol d’une discographie à quatre mains

Le quatre mains, par la magie de la transcription, élargit incontestablement le champ des possibles au sein d’un répertoire originel déjà colossal. Olivier Vernet était à la tête d’une discographie considérable, avec en 2000 ce temps fort que fut l’achèvement de son intégrale Bach, quand il l’a peu à peu introduit dans ses productions Ligia – sans renoncer aux parutions strictement solistes, la plus récente étant les Douze Pièces de César Franck à Saint-Étienne de Caen (2022).

Sauf erreur, la première apparition de Cédric Meckler remonte à l’enregistrement en mai 2006 de l’œuvre de Mozart à l’orgue Aubertin de Saint-Louis-en-l’Île (Paris). Degré intermédiaire, si l’on veut, dans la mesure où les pages majeures, pour instrument mécanique, relèvent nécessairement d’une redistribution en fonction des possibilités physiques d’un organiste : « La version à quatre mains [Andante K. 616 et Fantaisies K. 594 & 608 de 1791, mais aussi Fugue en solmineur K. 401/375c de 1782 et Andante mit Variationen K. 501 de 1786], dont la présente édition respecte scrupuleusement l’agencement des quatre portées et les phrasés originaux, est certainement plus authentique. Elle est la seule, d’une part, à pouvoir rendre compte de toutes les subtilités d’écriture et d’ornementation et, d’autre part, à offrir la possibilité d’isoler chacune des quatre voix sur un plan sonore qui lui est propre, rendant ainsi plus lisible la polyphonie avec une fluidité naturelle. »

L’étape suivante fit passer le duo Vernet-Meckler de l’adaptation à l’instrumentation d’une transcription préexistante pour piano à quatre mains du compositeur lui-même, ici Mendelssohn dans le cadre de l’intégrale de son œuvre pour orgue : aux Sonates op. 65 (Masevaux, 1992) vint s’ajouter en mars 2007 le reste de l’œuvre à deux mains, de nouveau à Saint-Louis-en-l’Île, avec en guise de généreux bonus de vivifiants extraits du Songe d’une nuit d’été : Ouverture de 1826 et quatre pages de la musique de scène de 1843, le quatre mains servant avec superbe la palette et la dynamique de l’orchestre mendelssohnien.

Si le quatre mains ponctue les albums Joseph Haydn (2008, Concertini & Flötenuhr [horloge mécanique], orgue Cabourdin-Berger de Mougins) et Niels Gade (2009, Tamburini de Monaco), Pasión (2010, orgue Stahlhuth-Jann de Dudelange) lui est entièrement dédié : adaptations d’œuvres pour piano (Suite espagnole op. 47 d’Albéniz) ou orchestre (Boléro de Ravel transcrit par lui-même, réinstrumenté par les interprètes ; La Vida breve de Falla version Gustave Samazeuilh), prolongées d’une incursion dans l’univers du tango : au Libertango idéalement acclimaté de Piazzolla répond l’éruptif et saisissant Tango furioso de Pierre Cholley, composé pour et dédié à Olivier Vernet et Cédric Meckler.

À chaque album du duo sa marque spécifique, pour une approche inventive avec effet de surprise garanti. Ainsi d’un insolite projet Brahms à huit mains (2013, Cavaillé-Coll–Beuchet-Debierre de la cathédrale d’Angers) : les deux Concertos pour piano dans une reconfiguration pour piano – Isabelle et Florence Lafitte – et orgue à quatre mains, parfait exemple d’une aventure pensée pour le concert et le disque. Comme pour Haydn et Gade, le quatre mains ponctue les vol. 13 et 14 de La Route des Orgues, avec d’absolues raretés signées Franz Berwald (1796-1868) et Denis Bédard (* 1950), Cavaillé-Coll de Lunel dans l’Hérault (2013) ; Emanuel Schönfelder (1810-1875) et Gustaf Adolf Mankell (1812-1880), modeste mais lumineux Merklin de Commentry dans l’Allier (2014).

À partir de BACH(s), en 2017 à l’orgue Freytag-Tricoteaux de Béthune et consacré à six membres de l’illustre lignée : œuvres originales ou adaptées (Flötenuhr) de Johann Christoph Friedrich, Wilhelm Friedemann, Johann Christian, Carl Philip Emanuel, Wilhelm Friedrich, Johann Sebastian, tous les CD seront intégralement à quatre mains. On trouve aussi dans cet album une première version (d’Ernst Naumann, 1832-1910) du Concert Brandebourgeois n°3 BWV 1048.

Le Rameau d’Olivier (2019) poursuit dans une même veine musicalement et instrumentalement exigeante : transcriptions et arrangements formidables et ébouriffants, signés Olivier Vernet et Cédric Meckler, de pages d’envergure de Castor et PolluxHippolyte et AricieDardanus et Les Indes galantes de Jean-Philippe Rameau – s’y ajoute l’une des Pièces de clavecin en concerts (Vème Concert : La Forqueray), à l’orgue Isnard de Saint-Maximin, confondant de grandeur.

S’en tenant à un solide principe de base : prendre comme point de départ les « réductions » pour piano à quatre mains ou deux pianos des compositeurs eux-mêmes, Apprentis sorciers… (2021) explore L’Esprit symphonique français : de L’Apprenti sorcier de Dukas et la Danse macabre de Saint-Saëns, via Debussy, Widor et Vierne, mais pas comme on les connaît, jusqu’à une « nouvelle transcription d’O. Vernet et C. Meckler d’après la transcription pour deux pianos de l’auteur » de l’inépuisable Boléro de Ravel. Le duo y fait sonner l’orgue Thomas de la cathédrale de Monaco, où Olivier Vernet a fêté en janvier 2026 ses (déjà !) vingt ans de titulariat.

Bach « au carré » ou le don d’ubiquité

À l’instar du titulariat monégasque, le duo fête donc cette année ses vingt ans. Pour les célébrer avec un peu d’avance, les musiciens ont été conviés à donner le concert de Noël de Radio France (1), mettant à profit les deux consoles du Grenzing de l’Auditorium pour présenter quelques pages (couronnées du Boléro de Ravel) de leur dernier CD : le présent BWV « au carré », à la fois prospectif et « mémoriel » – il intègre des échos de productions antérieures. Vingt ans et pas une ride, ou une crampe, tant la vivacité du jeu et de la lecture accompagnent chaque instant de ce programme constitué d’œuvres connues, ici réaffirmées sous de nouveaux atours en termes de timbres, d’agencement structurel et de dialogue. À la base rien ne change, et tout pourtant est différent.

« L’expression BWV « au carré » évoque un Bach exponentiel, augmenté, mais aussi la présence de deux musiciens, deux claviers, deux univers. Ce qui nous intéressait particulièrement pour cet album (qui contient 14 pistes, le nombre fétiche de Bach), c’était le travail d’augmentation, d’empilement : ajouter un clavier à une pièce, enrichir une ligne […] L’une des spécificités de ce disque est non seulement l’utilisation de la technologie Hauptwerk, un logiciel, mais également du synthétiseur », Cédric Meckler précisant : « un synthétiseur analogique et un synthétiseur par modulation de fréquence qui, lui, a recours à une synthèse numérique ». Les musiciens ont expliqué leur démarche avec passion et précision dans un dossier de presse et sur le site de Ligia (2).

L’idée est de proposer des œuvres revues-augmentées dans des conditions de restitution puisant à des sources et principes sonores hors des sentiers battus, de surprise en surprise. Si Bach a assidûment pratiqué la transcription, la paraphrase et la parodie, nombre de musiciens « classiques » ou non ont repris le flambeau au-delà de l’imaginable : « Bach est certainement le compositeur le plus transcrit au monde : 400 pièces traitées, 2700 fois, par 600 transcripteurs, uniquement en ce qui concerne le piano solo, à 4 mains, à 2 ou 3 pianos, selon Arthur Schanz » (J.S. Bach in der Klaviertranskription, Verlag Karl Dieter Wagner, Eisenach, 2000). L’album s’ouvre sur des exemples « historiques » de cette mouvance de réappropriation de la musique du Cantor, mais selon une conception sonore revisitée.

Le BWV 565 est d’emblée proposé en version augmentée, la partie de piano ajoutée par Wilhelm Middelschulte (1863-1943, « le Gothique de Westphalie à Chicago », dixit Busoni) étant ici restituée au synthétiseur. De même pour une première version de l’Invention VIII, dotée par Louis Saar (1868-1937) d’une seconde partie de clavier. Entre en jeu, pour la partie « orgue », le fameux logiciel Hauptwerk, lequel permet, sur des consoles numériques, de faire sonner des « banques de sons » d’orgues historiques de renom, en l’occurrence « numérisés » de manière optimale par la firme tchèque Sonus Paradisi (3).

« L’échantillonnage préalable de ces sons (tuyau par tuyau) à des valeurs qui sont supérieures à celles requises par la conversion analogique-numérique (elle-même nécessaire pour le CD lors d’un enregistrement acoustique normal) rend indétectable l’usage de cet artifice. Il n’est pas question cependant de mentir à l’auditeur : il s’agit là d’un concept permis par une technologie sans l’aide de laquelle ce genre de projet ne serait pas envisageable. » Si sur un CD aucune différence ne sera perceptible entre un orgue numérisé et le même enregistré en numérique, on imagine qu’il demeure une différence de taille dans la prise de clavier, selon que l’on joue un orgue historique ou une console numérique. Ici sans véritable conséquence dès lors que le propos n’est pas de suggérer un jeu in situ mais d’instaurer un dialogue « impossible » entre des instruments situés en différents lieux (Pays-Bas, Allemagne). Les sons captés de près sont qui plus est retravaillés en fonction de l’équilibre recherché. Ce que confirme une acoustique en réalité indifférenciée pour les orgues virtuels – on fera aisément la différence avec les orgues réels alternant sur ce CD. Tout simplement autre chose, et qui vaut le détour !

Le recours aux Schnitger de Groningen et Lüdingworth, Stellwagen de Stralsund ou Klapmeyer d’Altenbruch – nouvelle version du Troisième Brandebourgeois, « que nous avons arrangé nous-mêmes pour deux orgues. Nous l’avions déjà arrangé pour quatre mains et enregistré en 2018, mais n’étions pas entièrement satisfaits : beaucoup de concessions, et une tessiture grave trop chargée. Cette nouvelle version respecte toutes les lignes orchestrales, ce qui la rend plus claire » – ne prétend nullement offrir des portraits croisés d’instruments. La confrontation n’est qu’un moyen au service d’une idée, cependant que les timbres, contrastés ou se fondant dans l’incroyable palette du synthétiseur, renoncent pour ainsi dire à leur nature physique – remarquable conclusion du Concerto BWV 1061 sur le plan de la fusion entre sonorités d’orgue et présence éclatante de celles de synthèse, avant que pour la version surdéveloppée du BWV 779 l’orgue ne cède entièrement la place aux couleurs percutantes du synthétiseur, chaleureuses ou mordantes, offrant au texte une intelligibilité de jeu digne de JSB.

L’album comporte trois reprises sur instruments « réels », ou plutôt captés en conditions réelles (les orgues virtuels étant eux aussi, à la source, réels), plongeant l’auditeur dans des acoustiques « véritablement » restituées. Mention particulière pour les lumineuses Variationen über “Sey gegrüsset Jesu gütig” von J. S. Bach (4) à l’orgue Tamburini de Saint-Charles de Monaco, transcription par Niels Gade de la Partita BWV 768 reprise du CD Niels Gade évoqué plus haut. L’arrangement Vernet-Meckler de l’illustre Chaconne de la Partita pour violon seul BWV 1004, sur la base de celui de Carl Reinecke et des accompagnements de piano signés Schumann et Mendelssohn, fait entendre le Quoirin de la cathédrale d’Évreux (5). La dernière reprise – de l’album Organ Dances (2005) à l’orgue Birouste de Roquevaire (Bouches-du-Rhône) – est la métamorphose d’une certaine Toccata revue pour orgue Hammond et prolongée, sous le titre Swinging Bach, par Porter Heaps (1906-1999) et Lloyd Nordin (1918-2000)…

C. Balayer, Bach Chat (dédié à Olivier Vernet et Cédric Meckler) (extrait)

La création n’étant pas oubliée, l’album des vingt ans du duo Vernet-Meckler se referme sur Bach Chat« jazz digressions » de Charles Balayer (Éditions Delatour, 2016) : « […] pièce de jazz composée d’abord pour deux organistes à la demande du duo Olivier Vernet / Cédric Meckler, et transcrite pour piano à 4 mains », avec nombre de réminiscences d’œuvres parmi les plus populaires de Bach, pour un résultat musical libre et personnel, rythmiquement prodigieux et d’un esprit acéré. L’œuvre est ici restituée par les deux musiciens, ultime métamorphose, entièrement aux synthétiseurs.

(1) Duo Vernet-Meckler – concert du 20 décembre 2025 à Radio France
https://www.maisondelaradioetdelamusique.fr/evenement/bach-ravel-brandebourgeois-bolero

(2) Une rencontre avec Olivier Vernet et Cédric Meckler
https://ligiarecords.substack.com/p/une-rencontre-avec-olivier-vernet

Des versions augmentées, un Bach reconstruit !
https://ligiarecords.substack.com/p/des-versions-augmentees-un-bach-reconstruit

(3) Sonus Paradisi – banques de sons d’orgues historiques
https://www.sonusparadisi.cz/en

(4) Bach / Niels Gade – Édition Breitkopf
https://issuu.com/breitkopf/docs/eb_8630_issuu?fr=sMzMyZjIyNDc0OQ

(5) Extrait d’un CD (2023) de l’AM.OR.C.E. (Association des Amis des Orgues de la Cathédrale et de St Taurin d’Évreux) en hommage Christophe Grasset. L’orgue Quoirin fête cette année ses vingt ans à travers une programmation prestigieuse (6 concerts).
https://www.orgues-evreux.fr

(6) Charles Balayer : Bach Chat – Éditions Delatour
https://www.editions-delatour.com/fr/piano-e-score/3147-bach-chat-pour-piano-a-4-mains-e-score-pdf-9790232141602.html

BWV « au carré » – JS Bach par le duo Vernet-Meckler – Ligia Digital CD LIGIA-R999, 2025
https://ligiarecords.substack.com/p/il-est-paru

Orgues « virtuels » entendus sur ce disque (pages concernant chacun d’eux sur le site Sonus Paradisi) :
• Stellwagen – St. Marien, Stralsund
https://www.sonusparadisi.cz/en/organs/germany/stralsund-st-marien-stellwagen-organ-model.html
• Klapmeyer – St. Nikolai, Altenbruch
https://www.sonusparadisi.cz/en/organs/germany/klapmeyer-organ-altenbruch.html
• Arp Schnitger, St. Jacobi, Lüdingworth :
https://www.sonusparadisi.cz/en/organs/germany/luedingworth-organ.html
• Arp Schnitger, Martinikerk, Groningen :
https://www.sonusparadisi.cz/en/organs/netherlands/groningen-st-martini.html
Orgues « réels » entendus sur ce disque :
• Tamburini, Saint-Charles, Monaco :
https://catalanotti.jimdofree.com/monaco/orgue-tamburini-de-saint-charles-monaco
• Quoirin, cathédrale Notre-Dame, Évreux :
https://www.orgues-evreux.fr/grand-orgue-cathedrale/l-instrument
• Birouste, Saint-Vincent, Roquevaire :
https://orgue-roquevaire.fr/orgue-detail/

Photos d’Olivier Vernet et Cédric Meckler : © Jean-Baptiste Millot 
Photos des orgues « virtuels » : © site Sonus Paradisi
Photo de l’orgue Tamburini de Saint-Charles de Monaco : © : Le Grand Livre de l’Orgue à Monaco – XVIIe-XXIe siècle, Éditions Privat (2020)
Photo de l’orgue Quoirin de la cathédrale Notre-Dame d’Évreux : © Site Orgues Quoirin
Photo de l’orgue Birouste de Saint-Vincent de Roquevaire : © DR

Lamento e Trionfo

Stéphane Mottoul, orgue Geisler–Haas–Kuhn (1650–1862–1977/2001/2015) de la Hofkirche [St. Leodegar im Hof] de Lucerne, Suisse

TEXTE ANGLAIS / ALLEMAND
Durée : 1h 21′ 52″, 1h 06′ 20″
Aeolus 2 CD/SACD AE-11481, 2025

Franz Liszt (1811-1886)
Fantaisie et fugue sur « Ad nos, ad salutarem undam » S. 259
Évocation à la Chapelle Sixtine S. 658
Variations sur « Weinen, Klagen, Sorgen, Zagen » S. 179
Prélude et fugue sur B.A.C.H. S. 260
Am Grabe Richard Wagners S. 202 (arrangement Stéphane Mottoul)
Richard Wagner (1813-1883)
Vorspiel zu “Die Meistersinger von Nürnberg” (arrangement Edwin Lemare)
Vorspiel zu “Parsifal” (arrangement Edwin Lemare)
Karfreitagszauber [Parsifal – « Enchantement du vendredi saint »] (arrangement Stéphane Mottoul)
Vorspiel zu “Tristan und Isolde” (arrangement Edwin Lemare)
Isoldes Liebestod [« Mort d’amour d’Isolde »] (arrangement Edwin Lemare | Stéphane Mottoul)
Vorspiel zu “Der fliegende Holländer” (arrangement Edwin Lemare | Stéphane Mottoul)

Richard Wagner, Der fliegende Holländer, WWV 63 : Vorspiel (Arr. for Organ by Edwin H. Lemare and Stéphane Mottoul) – Extrait

Le grand orgue de la Hofkirche de Lucerne

Le coffret Matthias Maierhofer à Freiburg (1) avait permis d’évoquer deux types d’« orgues multiples » : plusieurs instruments d’esthétique spécifique en un même lieu, éventuellement pilotables d’une même console ; un même instrument, « unitaire » mais spatialisé en différents endroits de l’édifice – c’est le cas du Kuhn de la Hofkirche de Lucerne, instrument de prestige parmi les plus importants de Suisse et d’Europe, maintes fois enregistré au fil de son histoire récente, avant et après extension. Ainsi l’album Messiaen (La NativitéLe Banquet célesteApparition de l’Église éternelle) de Marie-Claire Alain – gravure de 1988 que l’on espère retrouver dans le coffret du Centenaire à paraître chez Warner mi-2026 – ne fait-il entendre « que » le grand orgue (doté d’un Fernwerk ou « clavier de lointain », avec Regenmaschine [« machine à pluie »], situé au-dessus de la voûte de la nef), tel qu’à l’issue des travaux de Kuhn (1972-1977) : 81/V+Péd., dont 56 jeux repris de Hans Geisler, facteur salzbourgeois et constructeur initial de cet orgue en 1640-1650 (après l’incendie de l’église en 1633) – à l’époque 48/II+Péd. dans un buffet absolument monumental ; et de Friedrich Haas en 1862 – l’orgue reconstruit, 70/IV+Péd., était alors l’exact contemporain du Cavaillé-Coll de Saint-Sulpice à Paris.

Que l’orgue soit multiple ou unitaire, les choix de prise de son, « l’emplacement de l’écoute » et l’usage dynamique qui est fait des ressources de l’instrument sont décisifs. A fortiori lorsqu’il dispose comme ici de trois plans sonores expressifs d’une redoutable efficacité : un traditionnel Schwellwerk ou Récit expressif, le Fernwerk entre-temps augmenté de trois jeux à anches libres (2001), l’imposant Echowerk de 2015 (20/II+Péd.), en deux sections (dont une à forte pression : Alphorn [« Cor des Alpes »] en 16′, 8′ et 4′, « Cornet de cordes III-V ») et notamment doté d’un Sousaphon de 32′ ! Placée en tribune intérieure au-dessus du côté nord du chœur, cette section reprend des tuyaux de Haas et de Friedrich Goll, son successeur, qui en 1899 modifia l’instrument de 1862, les transmissions devenant pneumatiques. La traction des notes de l’actuel Kuhn est mécanique pour le grand orgue, électrique pour les Fernwerk et Echowerk, les accouplements et la registration, l’ensemble comptant désormais 104 jeux réels. S’y ajoute, sur ce même côté nord et contigu à l’Echowerk, le Walpen-Orgel de 1842, restauré par Kuhn en 2003 (27/II+Péd.), lequel tient lieu d’orgue de chœur. L’ensemble est illustré dans ce pdf pour germanophones.

Liszt et Wagner par Stéphane Mottoul

Confrontant le père et le second époux de Cosima Liszt, ce splendide et riche portrait de famille est un cas d’école pour audiophiles. Pour qui dispose d’un studio dédié à l’écoute et autorisant un volume sonore approprié, l’écart de dynamique entre grands déploiements et sections triple ou quadruple piano (situation très prisée dans les pays germaniques) sera magnifiquement gérable. Pour qui ne dispose que de possibilités « normales » d’écoute, l’affaire se complique. Cela se ressent dès la première œuvre, un valeureux et vibrant Ad nos introduit par un Moderato majestueux et posé, après quoi l’œuvre aussitôt s’anime et s’envole, de splendide manière, nourrie d’une virtuosité lisztienne subtilement pianistique. Dès le premier ad libitum puis la section Tranquillo, les nuances dynamiques deviennent problématiques, avec sur une certaine durée ce que l’on peut ressentir comme une rétention sonore, timbres et harmonie parvenant à l’oreille de manière estompée. Les sections suivantes enchaînent des degrés dynamiques infiniment variés et d’une vivacité sans cesse renouvelée, toujours avec un peu de distance, la prise de son s’ingéniant à capter et à restituer la disposition physique de cet orgue monumental dans l’espace – nul doute que l’écoute en SACD, dont tout un chacun malheureusement ne dispose pas, s’avère à cet égard des plus convaincantes. A fortiori sur place, en concert : on imagine combien la magie d’un tel univers sonore, dans lequel l’auditeur se fond avec bonheur, doit opérer. Chez soi, il en va par la force des choses autrement. Les sections « lointaines » abondent tout au long de l’Adagio central, cependant que la Fuga – Allegretto con moto resplendit tout particulièrement. Dans cette interprétation formidable de fulgurance rythmique et d’accents propulsant la musique, la qualité, l’élégance et l’inventivité des registrations servent admirablement une musique foncièrement lyrique et orchestrale.

L’écoute au casque (une hérésie pour les puristes ?!) résout le problème tout en concentrant l’écoute. Une fois l’auditeur plongé dans la musique, le hiatus dynamique entre grands déploiements et sections même à la limite de l’audible se trouve surmonté, tant le texte musical que l’interprétation magistrale dévoilant dès lors une pleine continuité. Indispensable pour Évocation à la chapelle Sixtine, où la problématique se trouve plus encore exacerbée, du tout début, même si l’indication initiale prévoit un climat geisterhaft (spectral ou fantomatique), jusqu’au dolente de la mesure 27 où, peu à peu, la matière sonore s’intensifie. De même ce qui précède l’entrée de l’Ave verum de Mozart ou pendant l’Andante con pietà. Phénomène singulier que ces contrastes dynamiques extrêmes qui dans des conditions d’écoute défavorables pourront être perçus comme des maniérismes, alors qu’ils prennent tout leur sens et séduisent grandement dans des conditions propices. Cela vaut pour Weinen, Klagen, moins pour le B.A.C.H., plus que jamais pour Am Grabe Richard Wagners (pièce pour 2 violons, alto, violoncelle et harpe ad libitum reprenant le thème du Prélude de la cantate profane de Liszt Die Glocken des Strassburger Münsters [« Les cloches de la cathédrale de Strasbourg »], 1868-1874), ici dynamiquement presque insaisissable mais d’une ineffable poésie, avec pour finir une agreste sonnerie de Sennschellen (« cloches de vaches » : un jeu de cloches-tubes disposé à côté de l’Echowerk) merveilleusement évocatrices.

Toutes les pages de Wagner – qui de 1866 à 1872 se réfugia au manoir de Tribschen, devenu en 1933, année terrible, le Richard Wagner Museum de Lucerne – sont par définition des transcriptions, celles d’Edwin Lemare (1865-1934) faisant depuis longtemps autorité. À commencer par la mirifique Ouverture des Maîtres chanteurs (ouvrage justement composé à Tribschen), aussi tonique que lyrique : l’hypnotique séduction de l’orchestre wagnérien suggérée par la splendeur du Kuhn de la Hofkirche. Parsifal à l’orgue renforce la dimension métaphysique de l’œuvre, ici traduite de manière avant tout contemplative (nombre de plages s’inscrivent dans une durée méditative bien que nullement désincarnée) et par le biais d’un travail d’instrumentation extrêmement complexe et raffiné, simultanément épuré et décuplé, tout en continuité et tuilage de plans sonores et de timbres, utilisant et mettant en valeur l’immense palette des fonds, notamment les fonds doux (Karfreitag), mais aussi des anches. Prodigieux virtuose et musicien inspiré, Stéphane Mottoul complète le portrait, ajoutant à l’élégiaque Prélude de Parsifal, adapté par son devancier britannique, la scène fameuse du Vendredi saint, cosignant par ailleurs la métamorphose du Liebestod d’Isolde et de l’enthousiasmant Prélude du Vaisseau fantôme, très scénique et idéalement orchestré – occasion d’entendre, dans la tourmente des éléments, la machine à pluie… 

Improvisateur reconnu (Premier Prix et Prix du public en 2015 au Concours International d’Orgue de Dudelange), Stéphane Mottoul, natif de Mons en Belgique, s’est principalement formé et perfectionné à la Hochschule de Stuttgart et au CNSM de Paris. Également chef d’orchestre (formé à la Hochschule de Zurich, à Munich et en Belgique), il a été nommé à trente ans, en 2020, Hof und Stiftsorganist à la Hofkirche St. Leodegar de Lucerne (Jan Thomer étant Stiftskapellmeister), où il veille à la mise en valeur d’un instrument d’exception dont l’un des titres de gloire tient au Principal 32′ (en montre, 1650) : le tuyau le plus grave passe pour être le plus grand et le plus lourd (383 kg) au monde. La photo du titulaire trônant au pied de la plate-face centrale est à cet égard éloquente !

Stéphane Mottoul, qui en 2018 avait gravé pour Aeolus une intégrale Duruflé (CD épuisé) à l’orgue Thomas de Diekirch (Luxembourg), signe avec ce portrait en miroir Liszt-Wagner une contribution discographique de première grandeur – à écouter dans des conditions aussi à la hauteur que possible.

(1) Die vier Orgeln im Freiburger Münster (4 octobre 2025)
https://orgues-nouvelles.org/die-vier-orgeln-im-freiburger-munster/

Lamento e Trionfo – Liszt & Wagner – Stéphane Mottoul, Aeolus 2 CD/SACD AE-11481, 2025
https://aeolus-music.com/products/lamento-e-trionfo

Stéphane Mottoul
https://www.stephanemottoul.ch
https://www.musikamhof.ch/de/musik-am-hof/stephane-mottoul.php
https://www.orguessainthubert.be/mottoul.html

Die Orgeln der Hofkirche Luzern (Lucerne)
https://www.hoforgel-luzern.ch/die-orgeln
https://www.hoforgel-luzern.ch/ws/media-library/e5ab60dc4bce4b62968c610e744f6610/die-orgeln-der-hofkirche-luzern-.pdf

Photos de Stéphane Mottoul : © site du musicien
Photos du grand orgue de la Hofkirche (buffet, console) : © Orgelbau Kuhn AG, Männedorf
Plan rapproché du grand orgue : © Musik am Hof

Johann Sebastian Bach 1685-1750

Les 18 Chorals de Leipzig & Variations canoniques

Martin Gester, orgue Thomas (2023) de l’église Saint-Loup de Namur, Belgique

TEXTE FRANÇAIS (1)
Durée : 1h 32″, 48′ 46″
Paraty 2025005, 2025

Un parcours de chef et de soliste

Singulière et sélective, la discographie de Martin Gester est aux antipodes de celles de nombre de ses pairs explorant de façon plus ou moins systématique le « grand répertoire », qu’il n’ignore pas pour autant. En tant que chef et fondateur, en 1990, de l’ensemble Le Parlement de Musique, Martin Gester a enregistré nombre d’œuvres rares des XVIIe et XVIIIe siècles, auxquelles répondent des albums solistes à l’orgue – ou au clavecin, dont A due cembali – Caprices… avec Aline Zylberajch (clavecins et orgue positif, K 617, 2011) ou la Clavier-Übung I de Bach : splendide intégrale des Six Partitas BWV 825-830 (Ligia, 2014) assortie d’un texte de l’interprète mettant en perspective les claviers de Bach, riche d’enseignements pour l’ensemble de sa musique.

Le « grand répertoire » fut abordé en 1984 à Saint-Martin de Colmar avec les derniers Préludes et fugues de Bach (BWV 544, 546, 548, 547), LP paru l’année suivante chez Pamina puis repris en CD en 1995. Le Parlement de Musique fut aussi mis à contribution pour certaines de ses gravures Tempéraments (Radio France) : Lebègue (Pièces d’orgue et Motets) et Une nuit de Noël (Brossard, Daquin, Balbastre, Dandrieu, Lebègue) à Saint-Michel-en-Thiérache – de même que le Livre de Dumage (+ motets de De Lalande), Opus 111 ; Johann Ulrich Steigleder à Bolbec (fameuses 40 Variations sur le Choral Vater unser) ; Georg Muffat à Saint-Antoine-l’Abbaye (Toccate 1, 6, 7, 8, 11 & PassacagliaConcerti da chiesa) ; « motet-cantate » de Bach Tilge, Höchster meine Sünden BWV 1083, version germanisée, augmentée et réorchestrée du Stabat Mater de Pergolèse, complétée de pièces pour orgue (Silbermann de la Petrikirche de Freiberg – nouvel ut mineur BWV 546). La singularité de sa discographie transparaît aussi dans une version passionnante des Sonates en trio BWV 525-530 de Bach sous la forme de Six Concerts en trio pour divers instruments, à savoir, dans l’ordre des Sonates : flûte, violon et continuo ; 2 violons et continuo ; violon et clavecin ; orgue positif et clavecin ; orgue positif, viole et continuo ; flûte, violon, viole et continuo. Paru chez Assai en 2002 (222442-MU750), cet album explore de manière féconde les liens entre clavier soliste et musique de chambre. Avec Le Parlement de Musique, Martin Gester a par ailleurs signé chez Accord trois albums concertants à l’orgue Westenfelder de Fère-en-Tardenois : Vivaldi (+ Bach), Sammartini, Johann Christian Bach & W.A. Mozart.

Les 18 Chorals de Leipzig & Variations canoniques

Si Martin Gester aborde des cycles dont la discographie est déjà considérable, on imagine que cela répond à l’impérieuse nécessité de se confronter à des sommets du répertoire intimement choisis. Dans le texte de la reprise du Bach de Colmar, il écrit à propos du BWV 547 : « La fugue est d’un effet cumulatif impressionnant. Elle emploie des moyens analogues à ceux du prélude, y ajoutant à partir de l’entrée de pédale l’augmentation, dont l’effet est particulièrement saisissant, s’ajoutant à la prolifération des motifs en rectus et inversus, au nombre croissant des voix, à l’instabilité progressive du ton jusqu’aux septièmes diminuées en chaîne, à l’élargissement de l’ambitus jusqu’aux extrêmes pour finir, après le geste dramatique des silences ponctués, par une pédale de tonique rappelant la culmination des Variations Canoniques. » Quatre décennies plus tard, celles-ci couronnent ce double album Paraty, bouclant la boucle à la suite des Chorals de Leipzig (1).

De ces derniers Martin Gester propose l’une des versions les plus toniques et communicatives qui soient, d’un dynamisme musical et spirituel affirmé, étayé de timbres charpentés garants d’une constante et solide clarté. Une version qui sans hâte mais avec quelle énergie et esprit de décision, dans l’affirmation d’un « catéchisme » (au sens de la Clavier-Übung III) proclamé avec conviction, est portée par une foi (musicale) ardente. L’ensemble va inlassablement de l’avant, jusqu’à suggérer une sorte de hiératique danse sacrée : O Lamm Gottesversus 2-3. Sur cet orgue Thomas découvert dans un récital de Benoît Mernier (sa titulaire, Cindy Castillo, y a gravé L’Offrande musicale de Bach, Ricercar, 2024), Martin Gester apparaît à l’opposé de la récente version d’Emmanuel Le Divellec à Hanovre, sur un autre orgue Thomas esthétiquement comparable mais dans une tout autre acoustique, version avant tout intériorisée et « retenue ». (2)

Chaque page du cycle serait à commenter. Ainsi la Fantasia initiale sur Komm, heiliger Geist : pour dynamiser ce choral BWV 651, le plus monumental du cycle, l’interprète peut compter sur un plenum flamboyant arc-bouté sur un alliage mordant de principaux et mixtures sur anches de pédale – de même pour l’ultime page du recueil proprement dit, BWV 667. Ce mordant affleure dans les principaux qui structurent le BWV 652, dont le chant aéré et généreusement détaché s’élève sur une anche soliste sonore et à la vive carrure. Éloquent contraste avec les fonds presque feutrés et la douce et chaleureuse anche soliste de An Wasserflüssen Babylon, avec toutefois en commun une solide articulation des parties d’accompagnement – constante de cette intégrale – sans cesse relancée par une ornementation « propulsante » sur fond de quasi-inégalité expressive, non réservée à la musique française de même époque. Schmücke dich BWV 654 étonne presque par sa vivacité et son allant, la basse en notes détachées, loin de maintes versions lyriquement contemplatives, le chant toujours altier du choral parlant haut et avec superbe, bien en exergue sans jamais nuire à l’intelligibilité de la polyphonie, à l’instar des Nun danket alle Gott BWV 657, Von Gott will ich nicht lassen BWV 658 ou du troisième Nun komm, der Heiden Heiland BWV 661, vigoureusement projetés.

Les registrations globalement affirmées le sont même dans le cas des « délicats » chorals en trio, qu’il s’agisse du Herr Jesu Christ, dich zu uns wend BWV 655, aux voix plus consonantes que contrastées mais toujours d’un grain individualisé, ou du radieux Allein Gott BWV 664. Nun komm BWV 659 suspend le temps, l’espoir de l’attente faisant jeu égal avec la ferveur volontaire du croyant. Le chant s’élève sur un principal à la fois clair et d’une certaine douceur et sérénité. L’idée de contraste sous-tend l’ensemble du cycle, comme l’atteste dans la foulée le mélange adopté pour l’étrange Nun komm BWV 660 à deux basses sur fonds/anche douce, le chant sur mutations opulentes et mordantes. On note dans les Allein Gott BWV 662-663 un allant toujours prononcé mais aussi des registrations pour les voix d’accompagnement d’une singulière présence, dans un parfait jeu d’équilibre avec le chant sur sesquialtera ou anche soliste, à la fois poétiquement distant et présent. 

Quant à l’orgue Thomas, il arbore tout au long de cette proclamation des Chorals de Leipzig le charme de l’ancien, tant l’inspiration des maîtres baroques s’y trouve concrétisée dans l’esprit et la matière, allié à la vigueur d’un instrument néanmoins dans sa prime jeunesse, d’une belle et tonique « verdeur », dans l’ordre du monumental : Organo pleno du dramatique Jesus Christus, unser Heiland, sub communione pedaliter BWV 665, ou de l’intime : registration gambée au début du BWV 666 manualiter – et de Vor deinen Thron BWV 668.

Bach, Variation canonique III : Canone alla settima – Cantabile (extrait) – Martin Gester

Œuvre prodigieuse entre toutes où la science musicale et une incomparable poésie deviennent pure fusion, les Variations canoniques témoignent ici une séduction puisant également dans la juste évaluation de timbres savamment imbriqués, la perception de chaque ligne vocale, d’une intelligibilité et d’une proximité marquées, s’y révélant optimisée avec délicatesse, des flûtes immatérielles de la Variatio 1via une gradation de couleurs déclinant mutations et anches douces, jusqu’à la vertigineuse et soudaine amplification finale dans la joie de Noël. Un sommet d’architecture où complexité et clarté rivalisent de grandeur inspirée, en toute « sobriété ». 

(1) Chorals de Leipzig & Variations canoniques : texte de présentation de Martin Gester, complété de l’intégralité des textes de chorals en allemand avec traduction française + registrations
https://www.martingester.com/blog/cd/chorals-de-leipzig

(2) CD Benoît Mernier à Saint-Loup de Namur (19 janvier 2025)
https://orgues-nouvelles.org/benoit-mernier/

« Les Chorals pour orgue du Manuscrit de Leipzig » par Emmanuel Le Divellec (22 janvier 2025)
https://orgues-nouvelles.org/johann-sebastian-bach-1685-1750/

Les 18 Chorals de Leipzig & Variations canoniques – Martin Gester, 2 CD Paraty
http://paraty.fr/portfolio/bachles-18-chorals-de-leipzig/

Site de Martin Gester et du Parlement de Musique
https://www.martingester.com

Orgues Thomas (tribune et nef) de Saint-Loup de Namur
https://www.orguesthomas.com/INSTRUMENTS/Dernière-inauguration
https://orguesdesaintloup.be/a-propos-des-orgues

> Photo N&B de Martin Gester : © Pascal Bastien
> Photo couleur de Martin Gester : © DR / site de l’interprète
> Photos de l’orgue de Namur : © Isabelle Françaix / site Orgues Thomas (Clervaux, Luxembourg)

Dédicaces

Jean Adam Guilain (v. 1680-ap. 1739)
Pièces d’orgue pour le Magnificat (1)

Jacques Morel (1680/1700-v. 1740)
Premier Livre de Pièces de violle, extraits (2)

Thomas Ospital, orgue Jean-Loup Boisseau et Bertrand Cattiaux (1995) de la chapelle royale du château de Versailles (1)

Ensemble Saint-Honoré : Sacha Lévy, basse de viole ; Lukas Schneider, basse et dessus de viole ; Brice Sailly, clavecin ; Valentin Rouget, cabinet d’orgue Blumenroeder (2013), clavecin et direction musicale (2)

LIVRET FRANÇAIS / ANGLAIS / ALLEMAND
Texte de Vincent Genvrin
Durée : 1h 18′ 24″,
Château de Versailles Spectacles CVS 148, 2025
Collection L’Âge d’or de l’orgue français n°15

Le Magnificat selon Guilain

La riche collection Château de Versailles Spectacles (148ème titre !) poursuit l’exploration du répertoire organistique du Grand Siècle (et au-delà) : après Nicolas de Grigny par Michel Bouvard et François Espinasse (1), voici les splendides Suites de l’énigmatique Guilain dans l’interprétation de Thomas Ospital, que l’on n’associe pas spontanément à ce répertoire et qui pourtant s’y révèle dans son élément, le style le disputant, en parfaite harmonie, à une authentique, vive et frémissante grandeur.

Probablement originaire du Saint-Empire et actif à Paris dès 1702, Jean Adam Guillaume Freinsberg œuvra dans l’entourage immédiat de Louis Marchand, étant à la fois son élève et son suppléant aux Cordeliers. Des huit Suites pour le Magnificat promises par son Livre de 1706, quatre nous sont parvenues (seuls Titelouze en 1626 et Lebègue en 1678 avaient publié avant lui des Magnificat). Un livre de Pièces de clavecin d’un goût nouveau vint compléter, en 1739, l’œuvre de Guilain – dont la trace se perd après cette parution –, livre moins prisé que celui pour orgue mais néanmoins attribué au même compositeur.

Guilain, Suite du deuxième ton: II. Tierce en taille (extrait) – Thomas Ospital

Au sujet de la présence de sept versets, Brigitte François-Sappey écrit dans le Guide de la Musique d’Orgue (Fayard) : « Le Magnificat, ou Cantique de la Vierge, contient 11 versets ; suivant le principe de l’alternance entre l’orgue et la maîtrise, l’instrument intervient six fois. Or, la plupart des Magnificat possèdent sept versets. Susceptible de s’appliquer à l’Amen, le septième présente surtout l’intérêt de grossir le Magnificat afin qu’il puisse servir à d’autres moments liturgiques, en particulier pour le Benedictus à laudes et le Nunc dimittis [Cantique de Syméon] à complies. Sans doute est-ce l’une des raisons de l’absence de citation grégorienne dans les versets de Magnificat (hormis Titelouze), l’autre étant que les versets d’orgue n’alternent pas avec une mélodie liturgique fixe (comme la messe Cunctipotens), mais avec des intonations variables selon le lieu et le temps de l’année liturgique. La multiplication des utilisations ne peut se pratiquer qu’au détriment de la traduction musicale des textes et entraîne l’effritement de la frontière entre sacré et profane. […] À considérer l’ensemble, il paraît clair que Guilain a voulu respecter le déroulement du Magnificat, même si la traduction musicale nous déconcerte parfois. Le sixième verset clamant sans ambiguïté la doxologie, le septième s’applique donc à l’Amen. » Vincent Genvrin élargit cette thématique des sept versets, dont le dernier, chaque fois un traditionnel, bref et inventif Petit Plein-jeu, figure bel et bien ici en dernière position pour la Suite du premier ton, mais se voit « rétrogradé » dans les trois autres. Les Suites 2 à 4 se referment dès lors sur un Dialogue faisant entendre le Grand-jeu, situation musicalement et instrumentalement beaucoup plus satisfaisante, quand bien même elle mettrait de côté le strict ordre liturgique des versets.

Orgue et viole de gambe

Les liens entre suites pour orgue et viole de gambe ont été récemment approfondis, parenté déjà évoquée sur le site d’Orgues Nouvelles à propos du CD Louis Marchand d’Emmanuel Arakélian, avec référence à un récital de la gambiste Salomé Gasselin (2). Les récits de basse et en particulier de tierce en taille parlent en faveur d’une telle proximité entre les deux instruments et leur pratique parallèle.

L’« alternance » d’un autre type ici même proposée permet aussi de renouveler l’offre et de la diversifier dans le contexte d’une discographie Guilain abondante et de qualité : André Isoir (Houdan, 1974 ; Saint-Michel-en-Thiérache, 1997), François Espinasse (Ottobeuren, 1993), Michel Louet (Levroux, 2000 – Suites 1-3), Pierre Bardon (Saint-Maximin, 2004), Erik Feller (Cintegabelle, 2006) – mais aussi Marie-Claire Alain à Belfort (1972), gravure reprise dans le coffret (épuisé) Marie-Claire Alain – L’orgue français(Warner Classics, 22 CD, 2014) et qui nous reviendra au printemps 2026 au sein de la reprise intégrale chez Warner (46 CD) de L’Encyclopédie de l’Orgue d’Erato. Sans oublier une multitude de Suites – le plus souvent celle du Deuxième ton, précisément pour l’admirable Tierce en taille – figurant au programme de disques récitals, dont les Magnificat des 1er et 2ème tons par Michel Chapuis à Sainte-Croix de Bordeaux (2002).

Guilain par Thomas Ospital, Morel par l’Ensemble Saint-Honoré

Thomas Ospital donne d’emblée le ton, celui d’une liberté stylée, reflet de ses qualités d’improvisateur, notion essentielle de l’orgue français même dans le cadre d’une notation musicale précise : le Prélude ou Plein Jeu de la première Suite arbore un jeu « coulé » voire « glissé » d’une franche souplesse favorisant les frottements harmoniques, sous-tendu d’une inégalité non prévisible et comme en apesanteur, à l’instar du Petit Plein jeu de conclusion. Ces vertus innervent l’ensemble de l’œuvre, que complète une approche très vocale des pièces « de caractère », d’une plasticité affranchie du moindre effet ou appui, ainsi dans le Récit de la même première Suite. La prise de son signée François Eckert (comme pour Grigny) induit une certaine distance, plus sensible dans les pièces sur registrations de détail, comme si l’auditeur devait lever sinon les yeux du moins les oreilles vers le ciel d’où nous viendrait cette musique – le tout sans nuire le moins du monde à l’intelligibilité du texte, tous niveaux de dynamique confondus.

S’ensuivent deux premières pages du Livre (1709) de Jacques Morel, sur lequel on sait peut-être encore moins que sur Guilain, si ce n’est qu’il était élève de Marin Marais, dédicataire de sa musique, et qu’il composa un Te Deum (1706). Toutes les pièces présentées manifestent une faconde enjouée et très mobile, aussi solidement architecturées que légères dans leur restitution, dont une engageante Chaconne en trio amplement développée, dansante et faisant basculer l’écoute de la chapelle vers la chambre. Format et surtout contexte tendent plus aisément vers l’intime (également la proximité de la prise de son), malgré les manifestes parentés formelles entre pièces d’orgue et de viole, ces dernières également d’une belle gravité le cas échéant : Prélude de la Deuxième Suite.

On relève côté orgue un Prélude de la Suite du deuxième ton non pas sur les pleins-jeux mais sur les fonds, généreux et soyeux, aux attaques doucement mordantes et d’une vraie noblesse de ton. Sur l’ensemble des Suites, l’inégalité expressive s’affirme libre, pondérée et raffinée, ainsi dans la fameuse (et unique dans ce LivreTierce en taille déjà évoquée, ou le non moins célèbre Quatuor de la Suite du troisième ton. Cette liberté se retrouve dans le traitement, sans jamais rien de convenu, des notes inégales.

Thomas Ospital respire et goûte pleinement cette musique, maintien et mouvement se répondant, sans hâte afin de faire sonner texte et timbres, mais avec vivacité, assortie d’une élévation sensible, faisant vibrer et vivre cette musique qui demande à l’interprète un réel engagement expressif. Chaque composante du style étant savamment dosée, jamais surexposée, en particulier l’ornementation qui contribue à l’équilibre des échanges, cette gravure séduit infiniment par son éloquence et son pouvoir de transmission.

(1Petite chronique versaillaise… (3 avril 2025)
https://orgues-nouvelles.org/petite-chronique-versaillaise/

(2) CD Louis Marchand d’Emmanuel Arakélian (19 janvier 2025)
https://orgues-nouvelles.org/louis-marchand/

Dédicaces – Guilain • Morel –Thomas Ospital, Ensemble Saint-Honoré – Château de Versailles Spectacles n°148
https://www.live-operaversailles.fr/guilain-morel-dedicaces

Livret du CD
https://www.chateauversailles-spectacles.fr//app/uploads/sites/2/2025/05/148-DEDICACES-Livret-CD-121x118mm-CORR.pdf

Site de Thomas Ospital
https://www.thomasospital.com

Ensemble Saint-Honoré
https://www.facebook.com/ensemble.sainthonore

N.B. Les registrations malencontreusement indiquées (pages 42-43 du livret) sont celles des extraits de l’Apparatus Musico-Organisticus de Georg Muffat (1653-1704) proposés par la collection dans l’interprétation de Bernard Foccroulle, avec Marie Rouquié pour la Sonata a violino solo du Manuscrit de Kroměříž (1677) – CVS 131, L’Âge d’or de l’orgue français n°14.
https://www.live-operaversailles.fr/apparatus-musico-organisticus-muffat-

Johann Sebastian Bach (1685-1750)

Variations Goldberg BWV 988

Dirk Luijmes, harmonium Mustel (1878)

LIVRET ANGLAIS / NÉERLANDAIS
Durée : 51′ 35″
CD Etcetera KTC 1859, 2025

Dans la série « il fallait oser », cette parution occupe une place de choix ! Cela fait bien sûr longtemps qu’adapter Bach, musique la plus malléable qui soit, n’est plus un crime de lèse-majesté, d’autant que le Cantor a lui-même montré l’exemple, au grand soulagement des intrépides. Loin d’en souffrir, une œuvre, par la transcription, peut bénéficier d’un éclairage inédit dès lors que l’instrument de destination est à la hauteur de la partition autrement restituée. C’est ce que Dirk Luijmes évoque d’emblée dans son intéressant texte de présentation, ponctué d’une citation de Telemann : Gib jedem Instrument das, was es leiden kann, so hat der Spieler Lust, du hast Vergnügen dran (« Donne à chaque instrument ce qu’il peut supporter, cela fera envie au musicien et tu en auras du plaisir »).

Œuvre une et multiple par excellence, les Variations Goldberg sont aussi un monument d’exigence sur le plan du clavier. Or l’image que l’on peut – à tort ! – se faire de l’harmonium laisse planer un doute quant à la réponse de son mécanisme, la précision de ses attaques ou sa capacité à s’acquitter des traits virtuoses. Ces préventions volent en éclat à l’écoute de ces Goldberg sur un harmonium français, non seulement instrumentalement convaincantes mais séduisantes par leur cohérence, leur étonnante richesse de restitution et leur lisibilité optimale.

Harmonium « aspirant » ou « soufflant »…

Claveciniste et organiste néerlandais, Dirk Luijmes s’est d’abord familiarisé avec l’harmonium allemand (dont l’air est aspiré), puis il a connu une sorte d’illumination lorsque, à l’occasion d’une Petite Messe solennelle de Rossini, il a pu expérimenter un instrument de facture française (dont l’air est insufflé). L’un des principaux atouts de l’harmonium français découle du mode « expression » : le réservoir étant alors « court-circuité », les anches sont directement alimentées par les pieds qui activent la pompe, tout l’art et la difficulté étant naturellement de doser l’apport et la puissance de l’air insufflé, avec la possibilité alors novatrice de créer des nuances dynamiques – situation autrement plus complexe que celle du vent sous pression constante de l’orgue. Donnant le jour à « l’harmonium d’art » ou Kunstharmonium, Victor Mustel y ajoute la « double expression » (Premier Prix à l’Exposition universelle de Paris en 1855), dispositif permettant de varier la pression entre basse et dessus et d’en dissocier la registration. D’abord heureux possesseur d’un Mustel de 1901, c’est sur son Mustel de 1878, typique de l’harmonium d’art, que Dirk Luijmes a gravé ces Goldberg. Expression et double expression sont au cœur de son interprétation, avec dès l’Aria une démonstration savamment évaluée des possibilités de nuances dynamiques. S’y ajoute notamment le très efficace mode « percussion », où un marteau vient frapper la languette de l’anche pour une attaque plus acérée.

Les Goldberg à l’harmonium Mustel

Directeur artistique de la Stichting Longen & Tongen (« Fondation Poumons et Anches »), association de concerts créée à Nimègue en 1999 réservant à l’harmonium une place importante, Dirk Luijmes était en quête, pour fêter les vingt-cinq ans du projet, d’un programme digne de l’événement et réunissant ses deux passions : Bach et l’harmonium. L’œuvre fut vite trouvée : les Variations Goldberg.

J.S. Bach, Variations Goldberg : variatio 4 – Dirk Luijmes, harmonium Mustel (1878)

Maintes pages en sont « commodément » pensées pour deux claviers, la tâche se compliquant au piano ou ici à l’harmonium à clavier unique. Si nombre de variations sont restituées à l’identique, aucun arrangement n’étant requis, d’autres ont nécessité quelques adaptations – notes octaviées, voire modifiées : Dirk Luijmes espère en être pardonné, la finalité musicale justifiant ces rares libertés ! Pour le reste, le Mustel permet donc de contraster les registrations entre basse et dessus, ainsi dans les Var. 8, 11 & 17, cependant que dans les Var. 7 & 27, guidé par un choix de sonorités, il joue la partie de main droite, telle qu’écrite par Bach, à la main gauche (naturellement à la bonne hauteur par le recours aux jeux de tessitures différentes) et la basse à la droite. Certaines pages à deux claviers peuvent être restituées sur un même plan sonore, d’autres avec partage de timbres. Ceux-ci sont d’une densité et d’une diversité étonnantes. Par exemple la Variation 21 (Canone alla Settima), dont les trois voix semblent faire vibrer un ensemble de cuivres. Quant à la réactivité évoquée, il suffit d’écouter, suprêmement articulées, la Var. 10 (Fughetta avec ornements), la virevoltante Var. 14 ou la prodigieuse Ouverture (Var. 16 introduisant la seconde partie) pour être aisément convaincu. Il en va de même des accords scandés et des traits volubiles de la Var. 26, des « trilles en toutes notes » de la Var. 28, d’un délicat équilibre. Quant aux variations en tonalité mineure, elles se révèlent profondément élégiaques et expressives.

Le minutage modéré de ces Goldberg tient à ce que Dirk Luijmes y renonce à l’ensemble des reprises, estimant qu’un enchaînement plus serré des variations favorise la continuité du cycle. Il en résulte une version vive et chaleureuse, riche en surprises, d’une captivante beauté de timbres et de lignes. À l’instar de l’une des plus singulières versions de L’Art de la Fugue, celle du Calefax Reed Quintet (MDG, 2000), cette approche séduisante et originale des Goldberg invite à une écoute poétiquement renouvelée.

Bach, Variations Goldberg – Dirk Luijmes – CD Etcetera KTC 1859
https://www.etcetera-records.com/product/johann-sebastian-bach-goldberg-variationen-bwv-988-harmonium-dirk-luijmes/

Discographie Etcetera de Dirk Luijmes
https://www.etcetera-records.com/product-category/artist/dirk-luijmes

Site de Dirk Luijmes
https://dirkluijmes.nl

Longen & Tongen (Nimègue)
https://longenentongen.nl

Thibaut Duret

Orgue Dominique Chalmin,
Grange de Bel-Air,
La Ravoire (Savoie)

LIVRET FRANÇAIS
Durée : 1h 01′ 43″
CD Claviorganum, 2024

Georg Muffat (1653-1704)
Toccata prima
Jean Adam Guilain (v.1680-après 1739)
Suite du 2ème ton
Dietrich Buxtehude (1637-1707)
Choral « Wie schön leuchtet der Morgenstern » BuxWV 223
Johann Sebastian Bach (1685-1750)
Partita « Sei gegrüsset, Jesu gütig » BWV 768, Passacaglia e thema fugatum BWV 582

L’orgue Dominique Chalmin de Bel-Air

Voici un disque qui en fera rêver plus d’un ! La seule idée de disposer à domicile d’un orgue de 21 jeux réels sur quatre claviers et pédale donne le vertige. À l’heure des systèmes Hauptwerk et consorts offrant en numérique la possibilité de changer d’instruments en fonction des répertoires, avec des résultats sonores vraiment remarquables, un authentique instrument à tuyaux parfaitement typé et à même de répondre aux répertoires classiques tant français qu’allemand – superbe Posaune 16’ en bois (dernière octave en étain) de longueur réelle ! – reste et restera à jamais tout autre chose. Ne serait-ce que pour son tirage de notes mécanique et le toucher pleinement musical qui en découle.

Né dans une famille où l’on pratiquait l’orgue, Dominique Chalmin (1) n’a choisi de devenir ni facteur d’orgue, ni organiste, ayant en fait exercé comme dentiste pendant trente-cinq ans, ce qui exige aussi des doigts de fée. N’en ayant pas moins accompli de sérieuses études d’orgue, de clavecin et de basse continue, il est organiste de la Sainte Chapelle de Chambéry depuis 1985 et suppléant à la cathédrale depuis 2004 (2). Passionné d’orgue depuis ses douze ans et ayant entrepris la construction d’un premier instrument deux ans plus tard, ce n’est toutefois qu’en 2005 qu’il crée son atelier à La Ravoire, près de Chambéry, « prolongement naturel d’une longue période d’activité dans le domaine de la facture d’orgues ». Il a notamment collaboré sur des chantiers de restauration au côté de Pascal Quoirin, auquel il dit devoir une grande partie de ce qu’il sait en la matière.

Le projet d’un nouvel orgue prit corps en 1981 (3), le facteur « amateur » au sens vrai et fort ayant dans le même temps approfondi L’Art du facteur d’orgues : « Le tracé des sommiers, de la mécanique, des claviers, et la taille des tuyaux sont pour la plupart puisés dans le traité de Dom Bédos ». Étant fasciné par les Clicquot, Isnard et autres Silbermann, une esthétique classique française compatible avec le répertoire allemand de même époque s’est naturellement imposée. Assortie d’exigences pour les buffets et leurs ornements, magnifiquement ouvragés. Dans l’univers élitiste du compagnonnage, on parlerait de « chef-d’œuvre ». La construction de la merveille durera près de vingt ans…

« En 1992, une première inauguration de l’orgue doté de 16 jeux sur trois claviers et pédale indépendante, par mes amis Viviane Loriaut, Pierre Perdigon et Michel Chapuis, marque une pause (de courte durée) dans la construction. Cette fête inaugurait en réalité l’aboutissement d’une phase essentielle, celle de l’harmonisation de l’ensemble existant, avec l’aide et les précieux conseils de Pascal Quoirin. Peu de temps après, je me remets à l’ouvrage pour la mécanique, la tuyauterie et l’harmonie du positif de dos, la soufflerie cunéiforme, et enfin je refais un nouveau bloc de quatre claviers. L’instrument a maintenant trouvé sa composition finale, qui comporte 21 jeux. Il a déjà acquis une certaine patine […] ».

La construction de cet orgue n’ayant rien d’un « plaisir égoïste », il est utilisé depuis 1994 dans le cadre de l’association Les Rencontres Artistiques de Bel-Air, née cette même année dans la maison de Nicole et Dominique Chalmin, à la suite d’un concert de Gustav Leonhardt en 1991 puis d’un concert, l’année suivante, destiné à financer l’achat d’un archet pour un jeune violoniste chambérien prometteur : Renaud Capuçon (16 ans), qui dès 1996 créa Les Rencontres de Musique de Chambre de Bel-Air. Le flambeau sera repris en 2012 par le Bel-Air Claviers Festival, la direction artistique étant d’abord assurée par les pianistes Frank Braley puis Bertrand Chamayou, et depuis 2018 par le claveciniste Jean Rondeau (4).

Thibaut Duret de Muffat à Bach

En 2018, un relevage s’avérant nécessaire, le facteur procède à divers changements et perfectionnements, avec nettoyage de l’ensemble de la tuyauterie, reprise partielle de l’harmonie et adoption d’un nouveau tempérament, de type Marbourg à trois tierces pures. L’orgue est réinauguré en décembre 2019 par Thibaut Duret. Titulaire de l’orgue Augustin Zeiger (1847/1866 – grande restauration Quoirin en 2004) de la cathédrale de Chambéry, professeur au CRR d’Annecy et cocréateur en 2017 du label Claviorganum (5), il propose ici même un portrait haut en couleur de l’instrument à tous égards unique de Bel-Air. L’acoustique « boisée » de la grange-salle de concert évoque celle de maintes églises nord-allemandes, peu réverbérée mais nullement sèche. Elle met en valeur le moindre détail, à la fois de l’harmonie, des timbres et du jeu, le défi de chaque instant étant d’offrir, par un toucher et un phrasé aussi articulés que coulés dans un même souffle, une vive continuité musicale.

Thibaut Duret y réussit pleinement dans un programme judicieusement choisi. À Buxtehude et Bach répondent Muffat et Guilain, maîtres « germaniques sous influence française », permettant de goûter la palette dans sa diversité et sa cohérence : depuis les fonds au parler franc mais d’une intonation douce et équilibrée, tels les Montre et Prestant du grand clavier sur lesquels débute la Toccata prima de Muffat, mordants et lyriques à souhait, jusqu’au Jeu de tierce, au Cornet du Récit, à l’unique mais très présent Plein-jeu, ou encore aux trois jeux d’anches des claviers manuels, dont une savoureuse Voix humaine, ici dans la Variation IX de la Partita de Bach. Tant cette œuvre, au rythme interne souplement agencé, que la Suite de Guilain autorisent un riche inventaire des possibilités, cependant que la Passacaille de Bach adopte le principe inverse : les principaux avec quinte, d’une ampleur digne de l’œuvre, finalement augmentés du Plein-Jeu et de la Doublette-Tierce du Positif, cependant que Flûte 8’ et Posaune avec tirasse confèrent à la basse une présence marquée et chantante. Tout un monde poétique et très humain s’offre à nos oreilles admiratives devant l’œuvre conjointe de l’artisan-musicien et de l’interprète qui rend ici sensible la raison d’être d’un si magnifique projet.

(1Dans l’univers du facteur d’orgues Dominique Chalmin – Production Y a de l’orgue dans l’air, 2020 – Michel Alabau
https://orgues-nouvelles.org/reportages-video/
https://www.youtube.com/watch?v=gwyvAh5HfWU

(2) Orgues et clavecins Chalmin
http://www.orgues-chalmin.com

(3) Orgue Dominique Chalmin de la Grange de Bel-Air, La Ravoire (Savoie)
http://www.orgues-chalmin.com/orgue-bel-air.html

(4Les Rencontres Artistiques de Bel-Air
https://www.rencontresbelair.com/preacutesentation.html

(5) Thibaut Duret – Les Amis de l’Orgue de la cathédrale de Chambéry – Éditions Claviorganum
https://www.thibautduret.fr
http://amisdelorgue.fr
http://amisdelorgue.fr/les-organistes/


Dietrich Buxtehude (1637-1707)

Experiencing vibrations with Buxtehude

Arnaud Van de Cauter, orgue Schnitger-Ahrend (1688-1985), St Ludgeri, Norden (Frise orientale)

LIVRET FRANÇAIS / NÉERLANDAIS / ANGLAIS
Durée : 1h 08′ 17″
CD Paraty 2025013, 2025

Préludes de choral BuxWV 212, 184, 215, 214, 219, 223, 207, 177
Präludien BuxWV 148, 140
Präludium, Fuga und Ciacona BuxWV 137
Passacaglia BuxWV 161
Toccata BuxWV 155

L’orgue Schnitger de St Ludgeri

Norden, vieille cité presque sur le rivage de la Mer du Nord, en Frise orientale (vue des Pays-Bas, ce qui, singulièrement, la situe à l’extrême nord-ouest de l’Allemagne), et son fameux Schnitger. La néerlandaise Groningen est juste « en face », par-delà la rivière Ems, avec ses deux Schnitger : Martinikerk (1691/1729), restitué par Ahrend en deux temps (1977-1984) ; Aakerk (1702), restauré par l’Orgelmakerij Reil en 2011. Très singulier par sa disposition dans l’église (il se déploie autour du pilier sud-est du transept, ses buffets sonnant dans des directions différentes tout en préservant une rare homogénéité), le Schnitger de Norden est devenu, depuis sa restauration-reconstruction par Jürgen Ahrend en 1981-1985, l’un des passages obligés pour l’interprétation de la musique du XVIIe siècle allemand, parfois au-delà selon ce qu’autorise le tempérament mésotonique modifié.

Il est parmi les orgues baroques allemands les plus enregistrés. Jean-Charles Ablitzer : Böhm, Buxtehude (CD 4) ; Bernard Coudurier : Scheidemann, Bruhns & Hanff, Lübeck ; Bernard Foccroulle : Buxtehude (CD 3), Bruhns, Bach (CD de Chorals de son intégrale), Tunder ; Gustav Leonhardt : Musiques nord-allemandes ; Harald Vogel : Buxtehude, Böhm, Lübeck, Bruhns, récitals ; Roland Götz : Pachelbel ; Ton Koopman : Buxtehude ; Bob van Asperen : Froberger (Vol. 7 des Capricci) ; Peter Hurford : Bach – et tant d’autres encore. S’y ajoutent les gravures des actuels titulaires : Agnes Luchterhandt et Thiemo Janssen, ce dernier ayant ici même veillé à l’accord optimal des anches. Sans oublier Walter Kraft, Karl Richter ou Edward Power Biggs dans les années 1960, avant la somptueuse restitution Ahrend.

Experiencing Vibrations with Buxtehude

Cet étrange sous-titre se réfère aux activités, se fécondant l’une l’autre, de musicien et de thérapeute d’Arnaud Van de Cauter, auquel on doit notamment, déjà chez Paraty, une intégrale Peeter Cornet. Les informations du livret éclairent cette complémentarité, et l’on imagine volontiers le bénéfice que peuvent en retirer les musiciens, soumis à toutes sortes de contraintes privées ou extérieures :

Portrait d’Arnaud Van de Cauter : © Tommy Moriau

« Arnaud Van de Cauter est professeur d’orgue au Conservatoire Royal de Musique de Liège et professeur de Formation Corporelle au Conservatoire Royal de Musique de Mons ARTS2. Praticien, thérapeute et enseignant en Somatic Experiencing® et en NARM®[Modèle Relationnel Neuro-Affectif – thérapie des traumatismes du développement], il a développé une approche expérientielle de la pratique artistique associant prise de conscience corporelle, pleine conscience et gestion du stress (ESSE – Être Soi & Somatic Experiencing®). Il est invité à donner des cours et des formations à ce sujet dans les écoles de musique et conservatoires, pour les élèves autant que pour les enseignants. Son enseignement de l’orgue au Conservatoire de Liège repose sur cette approche sensible et organique de la pratique artistique. Le confort à l’instrument et la gestion du stress font partie intégrante du cursus des étudiants en orgue. »

L’interprète y fait écho à propos de ce Buxtehude : « De façon consubstantielle à la condition humaine, nous sommes remplis de figements, de croyances et de pensées parasites qui nous empêchent d’être nous-mêmes. Ils justifient non seulement les difficultés personnelles mais, pire encore, les folies, les incompréhensions, les guerres. Pourtant, nous ne demandons qu’à nous reconnecter à qui nous sommes vraiment : des êtres vivants incarnés au cœur du monde qui aspirent à l’élévation de l’esprit, en relation avec l’autre. Tel est le cheminement proposé par la SE®.

Pour ma part, ce cheminement a toujours été de pair avec la musique, d’une part, et la recherche d’une plus grande connexion à soi-même et aux autres, d’autres part. Il a commencé très tôt, avec l’émerveillement pour la musique, pour l’orgue, pour les temples et cathédrales qui les abritent. Plus largement, pour l’humanité dans ce qu’elle a de créatif, de beau et d’émouvant.

Très tôt, je me suis mis en quête de la vibration qui touche, qui élève, qui transforme. Lors d’un voyage en Allemagne du Nord, je découvre l’orgue de Norden. La force vibratoire de cet instrument, œuvre du génial Arp Schnitger (1688) m’a profondément touché. Près de quarante ans plus tard, y retourner pour cet enregistrement Experiencing Vibrations était une évidence. »

Expérience proprement individuelle qui par le truchement physique de l’instrument pourrait devenir, même au disque, collective ? Ce qui est certain, c’est que ce Buxtehude respire liberté et souplesse, hauteur et saine exaltation, toutes communicatives et bienfaisantes, rehaussées d’une manière intuitive et savante de faire sonner le Schnitger. Un lâcher-prise constructif que l’on imagine consubstantiel à la dimension thérapeutique évoquée semble ici spontanément répondre à l’une des règles d’or de l’orgue ancien, parfaitement mise en œuvre : ne jamais penser pouvoir (encore moins devoir) le forcer. De sorte que détente et tension témoignent d’un très harmonieux équilibre dans ce disque qui fait du bien.

La beauté du programme et son ordonnancement contribuent à une sensation de constante plénitude, mais déclinée de mille et une façons, qu’il s’agisse d’un simple verset de choral ou d’une pièce d’apparat. De même la divulgation de l’alchimie des registrations, qui accompagne et éclaire l’écoute, met l’accent sur un autre principe : optimiser par l’économie. À condition, naturellement, d’avoir sous les doigts une merveille comme le Schnitger de Norden, sans que l’on puisse départager ce qui revient au maître du XVIIe et à l’harmonisation superlative de la résurrection Ahrend. Un ou quelques jeux, c’est assez pour un plein épanouissement du timbre, sans cesse reconfiguré, tout ici n’étant que richesse dans la diversité.

Arnaud Van de Cauter use avec parcimonie des mixtures, nombre de registrations décantées suffisant à apporter la lumière et la force requises, dialogue ininterrompu de plans sonores se répondant dans une vive continuité. L’impact des mixtures sur anches de pédale est d’autant plus saisissant lorsqu’elles sont finalement sollicitées. Où l’on note que même dans les plus grands déploiements, sachant que l’on ne peut accoupler Rückpositiv sur Hauptwerk, mais seulement le troisième clavier, qui commande tantôt le Brustpositiv, tantôt l’Oberpositiv, ce ne sont qu’une poignée de jeux du Hauptwerk qui sont mis à contribution, éventuellement complétés de mixtures et d’anches de l’un des plans sonores actionnés par le troisième clavier. Une quinzaine de jeux pour une insurpassable plénitude.

Il y a dans ce Buxtehude associant couleurs et ferveur une qualité et une densité si chaleureusement humaines qu’elles exaltent de fait ce qu’il y « a de créatif, de beau et d’émouvant » – et de grand. Tons de pourpre et d’or annonçant le temps de Noël, ou l’Épiphanie, comme dans le merveilleux Wie schön leuchtet der Morgenstern. Un enchantement, cadeau rêvé des fêtes.

Dieterich Buxtehude, Nun lob mein Seel den Herren, BuxWV 214 (extrait) – Arnaud Van de Cauter

Orgue Schnitger de Norden (allemand)
https://orgel-owl.de/as/as_nord.htm
https://www.norden-ludgeri.de/Kirchenmusik/Arp-Schnitger-Orgel
https://www.arp-schnitger-kulturerbe.de/en/organs/norden-ludgeri-kirchengemeinde

Site de la Société Arp Schnitger, avec base de données (allemand)
https://www.arp-schnitger-gesellschaft.de

Arp-Schnitger-Kulturerbe (allemand/anglais)
https://www.arp-schnitger-kulturerbe.de/de

Site d’Arnaud Van de Cauter thérapeute
https://www.apf-somatic-experiencing.com/project/van-de-cauter-arnaud/
https://echo-art.be

Domenico Scarlatti (1685-1757)

Petite chronique napolitaine…

Livia Mazzanti, orgue Tamburini-Zanin (1983-2007) du Conservatoire San Pietro a Majella de Naples

8 Sonate nell’adattamento per organo di Livia Mazzanti

Sonates K. 380, 377, 27, 33, 513, 481, 159, 466

LIVRET ITALIEN / ANGLAIS (FRANÇAIS)
Durée : 39′ 48″
Birdbox Records BBR2025LMZ01CD, 2025

Plaisir et exigence audiophiles

Mieux qu’un simple enregistrement : un objet imposant et précieux pour audiophiles exigeants, du moins la version analogique ayant motivé cette production scarlatienne : un vinyle accompagné d’un très élégant livret bilingue italien/anglais richement illustré. Si la version numérique écoutée sur CD pour cette chronique comporte un livret uniquement en italien, illustré de même, Lorenzo Vella, directeur du label indépendant Birdbox Records (Rome), ingénieur du son et producteur de cet album, a aimablement fourni à l’intention des lecteurs d’Orgues Nouvelles une version française du texte de présentation musicale : À la recherche du son de Domenico Scarlatti – Une conversation entre Livia Mazzanti et Daniela Tortora.

La durée réduite (pour un CD) de cette superbe production s’explique par des considérations purement audiophiles, dûment argumentées : « Maintenir une durée d’enregistrement faible sur un LP est une nécessité physique et acoustique pour garantir une fidélité et une qualité sonore maximales. […] Une durée d’enregistrement courte (idéalement moins de 18 minutes par face) est considérée comme optimale pour un LP, afin de maximiser volume et dynamique, l’énergie sonore d’un vinyle étant représentée par l’amplitude des ondulations (les sillons) : si la durée est courte, l’ingénieur de cutting peut graver les sillons avec un espace plus important entre eux (un pitch plus large) et une amplitude plus grande. Cela se traduit par un volume plus élevé qui améliore le rapport signal/bruit et réduit le bruit de fond […] » Soit !

Scarlatti – Livia Mazzanti – version vinyle

Livia Mazzanti à l’orgue conçu pour Naples par Jean Guillou 

La technique de prise de son et de gravure du LP n’est pas seule à faire ici la différence, mais surtout, quel que soit le support, la manière d’approcher Scarlatti de Livia Mazzanti, professeur au Conservatoire de Naples et la plus parisienne des organistes romaines, disciple de Jean Guillou souvent entendue en France dans des univers originaux abordés dans un même esprit – dont les fameuses Variations sur un récitatif d’Arnold Schoenberg, qui restent attachées au nom de la musicienne en concert et au disque (captées par deux fois sur le vif à Saint-Eustache, Paris), au côté de Nino Rota, Giacinto Scelsi (qu’elle a bien connu), Castelnuovo-Tedesco ou Bach-Hindemith-Busoni, ce dernier album à l’orgue Steinmeyer (1930) de la Christuskirche di Via Sicilia, l’église évangélique allemande de Rome, dont elle est titulaire (1).

Livia Mazzanti a choisi huit Sonates lui tenant à cœur de longue date, à parts égales en tonalités majeures et mineures, enregistrées en 2024 le jour anniversaire de la naissance de Domenico Scarlatti (26 octobre), à l’orgue de la Salle… Scarlatti du Conservatorio di Musica San Pietro a Majella di Napoli – assurément sous les meilleurs auspices – sur le Tamburini conçu par Jean Guillou. Dans le livret de son CD d’improvisations Le Voyage à Naples (Philips, 2008), Jean Guillou en relate l’histoire :

« C’est en 1982 que la direction du Conservatoire de Naples me demanda de concevoir un nouvel orgue pour la salle de concert de l’établissement, laquelle avait été reconstruite après le tremblement de terre qui avait fait une ruine de l’ancienne salle. On me priait alors de travailler ce projet avec le facteur italien Tamburini que je connaissais déjà.

Cet orgue, conçu peu après celui du « Chant d’Oiseaux » de Bruxelles […], s’en tenait à peu près au même principe et à la même importance sur quatre claviers. Cependant le facteur d’orgue était différent, et aussi l’acoustique de la salle.

L’instrument fut donc construit en 1983, mais alors qu’il se trouvait déjà installé dans la salle, de nombreuses difficultés vinrent s’interposer pour empêcher son usage, et jusqu’à son inauguration : normes de sécurité pour la salle, volontés divergentes des directeurs qui se succédèrent. Ces difficultés ne durèrent pas moins de… 25 années. Soudain, un nouveau directeur fut nommé, le Maestro Vincenzo De Gregorio : ce fut lui, enfin, qui décida qu’il était urgent de redonner vie à cet orgue, et il fit tout le nécessaire pour y parvenir.

Mais il fallait restaurer cet instrument jamais joué, et depuis si longtemps abandonné à la poussière. […] On décida de confier cette restauration, avec renouvellement du matériel électrique et électronique, ainsi qu’une révision de l’harmonisation et quelques légères modifications, à la firme de Francesco Zanin [Codroipo, Province d’Udine, Frioul-Vénétie Julienne], qui, ainsi, devint le second auteur de cet orgue. […] L’inauguration eut enfin lieu le 1er juin 2007 : je jouai des œuvres de Gesualdo, Bach, Schumann, trois de mes Sagas et ma transcription des Tableaux d’une exposition de Moussorgski […]. »

N’ignorant rien, bien entendu, de l’« historiquement informé », Livia Mazzanti reste fidèle à l’idée prônée depuis toujours par son maître Jean Guillou : aborder toute musique depuis le moment présent, en contemporain, naturellement dans le respect du texte mais avec la sensibilité et les moyens sonores d’aujourd’hui. Ce n’est en l’occurrence ni la négation ni le contraire des innombrables versions des Sonates de Scarlatti entendues au clavecin ou même au piano, mais simplement autre chose. Un autre univers sensible où, plus que jamais et par la structuration qu’autorise une vaste palette, très singulière dans le cas de cet orgue napolitain, la musique s’épanouit dans un espace temporel et de timbres d’une ampleur décuplée. Chaque Sonate résonne tel un monde en soi, huit microcosmes parfaitement autonomes mais corrélés, se répondant deux par deux, la structure bipartite avec reprises de ces pages toutes différentes faisant de chacune d’elles un paysage musical d’une vraie densité.

La musicienne cite Busoni, tel un gage de liberté pour l’interprète et de ferment pour la présente approche : « J’aime beaucoup la notion provocatrice de « transcription » formulée par Ferruccio Busoni au début du XXe siècle : Toute notation est déjà transcription d’une idée abstraite, et c’est peut-être de là que je suis partie pour exprimer, avec mon instrument, la fascination que je ressentais depuis l’adolescence pour cet auteur, pour moi maître absolu de la synthèse en musique ; déjà au piano, je percevais chez Scarlatti une conception abstraite transversale, au potentiel extraordinaire. »

Dans sa lumineuse et vive conversation avec la musicologue Daniela Tortora, Livia Mazzanti permet à l’auditeur, Sonate après Sonate, de visualiser et d’anticiper les tableaux musicaux inventifs brossés au fil de son interprétation – dans l’intimité ou en extérieur (PastoraleLa caccia [« La chasse »], plus vraie que nature). Contrastes et climats y sont vigoureusement affirmés, de l’allègre ou champêtre au pur tragique. La prise de son restitue à merveille tant la spatialisation de l’instrument que l’instrumentation complexe et acérée, dans l’équilibre. Émotion, abstraite ou d’inspiration populaire, et virtuosité rivalisent d’éclat, alternant ombre et lumière, jusqu’au sfumato le plus immatériel. L’ultime Sonate, au chant si nostalgiquement prenant et largement déployé, est bouleversante d’intensité poétique. Un Scarlatti qui ne ressemble à aucun autre tout en affirmant de multiples racines et que l’on se gardera de comparer, ce qui serait un contresens. Il suffit d’entrer dans le rythme de la narration, de se laisser porter par les affects de cette musique évocatrice et « spirituellement sensorielle », théâtre haut en couleur alla napoletana.

(1https://www.liviamazzanti.org/discografia/?lang=fr

Domenico Scarlatti – Livia Mazzanti, Birdbox Records (avec préécoute)
https://www.birdboxrecords.com/en/product-page/livia-mazzanti-scarlatti-alla-scarlatti

Site de Livia Mazzanti
https://www.liviamazzanti.org/?lang=fr

Autres photos (livret) : © Lorenzo Vella, Birdbox Records – Nightingale Studios

Elsa Barraine (1910-1999)

Lucile Dollat, orgue Grenzing (2015) de l’Auditorium de Radio France, Paris
Florent Jodelet et François Vallet, percussions

LIVRET FRANÇAIS / ANGLAIS
Durée : 1h 10′ 38″
Radio France, Collection Tempéraments, TEM 316076 (distribution Outhere), 2025

Musique rituelle pour grand orgue, tam-tam et xylophone (1967)
Premier Prélude et fugue (1928)
Reflets Magyars (1961)
Deuxième Prélude et fugue (1929)
Élévation (1958)

Alors que paraissait chez Tempéraments son album Night Windows (1), Lucile Dollat (sur le point d’achever sa résidence à Radio France – Alma Bettencourt lui a succédé aux claviers du Grenzing) s’apprêtait à faire entendre en concert des extraits de Musique rituelle d’Elsa Barraine (2). Elle publie dans la même collection un nouveau CD, entièrement dédié à la compositrice. Rien de démonstratif dans cette musique exigeante et « sévère », savante autant qu’intuitive et ressentie au plus profond par une femme aussi politiquement et humainement engagée qu’en quête de spiritualité. Claviériste sans être organiste, elle se montre davantage intéressée par le souffle de l’orgue et ses possibilités structurelles infinies que par sa palette. On remarque d’ailleurs que la question de la registration – donc la part de liberté de l’interprète – n’est abordée ni dans le beau texte de présentation, signé Cécile Quesney et Mariette Thom, ni dans les analyses accessibles en ligne, dont la présentation par Lionel Pons de Musique rituelle, reprise dans le dossier très fouillé des Amis de la musique française (3). On note aussi qu’Elsa Barraine est absente du Guide de la Musique d’orgue de Fayard (1991), y compris de sa seconde édition (2012), situation assurément regrettable mais qui sans doute reflète la place très comptée qu’elle occupe chez les organistes.

Elsa Barraine fut la quatrième femme (depuis Lili Boulanger en 1913) à remporter le Prix de Rome – d’abord un deuxième second Prix, en 1928, pour sa cantate Héraclès à Delphes, puis l’année suivante un Premier Grand Prix avec La vierge guerrière, trilogie sacrée sur le thème imposé : Jeanne d’Arc, qui ne l’aurait guère inspirée ou motivée – pour sa victoire inattendue, elle invoquait la chance ! Elle venait de composer ses premières pièces pour orgue : un premier Prélude et fugue, celle-ci « sur un chant de prière israélite » (« Hommage respectueux à mon Maître Paul Dukas »), un second Prélude et fugue, de nouveau « sur un chant juif » (1928-1929) – Elsa Barraine était juive par son père. On reste étonné par la maîtrise formelle et expressive de ces pages denses, complexes mais séduisantes, de la part d’une compositrice de pas même vingt ans. Puis l’orgue soliste disparut de ses préoccupations.

Elle y revint pour une page de circonstance, dédiée en 1958 à Jean Langlais : Élévation. S’ensuivit en 1961 Reflets magyars (Cinq Méditations sur un thème hongrois « Elindultam szép hazámból » [J’ai quitté mon beau pays natal]), miniatures contrastées et individualisées, ciselées et singulières de ton, composées pour le mariage du fils du chef d’orchestre et compositeur Manuel Rosenthal – Elsa Barraine avait œuvré dans la Résistance au sein du même groupe que lui. Ce « thème et quatre variations » sur une mélodie notée par Bartók en 1906 fut créé lors des noces par Raffi Ourgandjian. L’organiste et compositeur natif de Beyrouth fut aussi celui qui incita Elsa Barraine à composer Musique rituelle, qu’il créa à la cathédrale de Lausanne en 1967 et enregistra quarante ans plus tard (Marcal Classics, 2010) à l’orgue néoclassique Michel-Merklin et Kuhn (1964) du Saint-Nom-de-Jésus à Lyon, restauré par Michel Jurine, proposant le même programme que le présent CD.

Musique rituelle

Inspirée du Bardo Thödol ou Livre tibétain des morts (bardo : état intermédiaire, thö : entendre, dol : libérer), Musique rituelle pour grand orgue, tam-tam et xylophone, comme indiqué sur la couverture du manuscrit calligraphiée par Elsa Barraine elle-même, ornée du mantra sanskrit Aum Ma Ni Pad Me Hum (« Salut, joyau dans la fleur de lotus »), associe orgue, tam-tam (à hauteur indéfinie), gong (instrument accordé) et xylo[ma]rimba (entre xylophone et marimba, ce dernier étant l’instrument ici choisi).

« La spiritualité dans la démarche d’Elsa Barraine ne doit rien à une vision dogmatique figée, mais tout à une curiosité sans cesse en éveil, évoluant entre plusieurs cultures dont elle a approfondi les sources. […] la lecture de la Bhagavat-Gitâ que lui avait fait connaître Paul Dukas ou encore de L’Homme et son devenir selon le Vêdânta de René Guénon ont considérablement compté dans son cheminement personnel, conjuguant au plus intime spiritualité et ouverture. » – Lionel Pons

Ce rituel funéraire retrace le voyage de l’âme entre l’agonie et le moment où elle va pouvoir s’orienter vers la libération définitive ou la réincarnation. La musicienne rend compte de ce voyage de quarante-neuf jours en sept étapes – « Le chiffre sept et ses multiples […] est directement présent dans l’échelle de durées utilisées dans les sept parties, de quarante-neuf triples croches à zéro. » (id.). Autre forme de symbolique des nombres, qui semble indissociable de la manifestation de la spiritualité en musique. Elsa Barraine fait montre d’une pleine liberté dans le traitement musical d’étapes fortement contrastées. Une musique que l’on peut présenter, en aucun cas décrire. Il faut vibrer tout au long du périple de l’âme comme y invitent Lucile Dollat, Florent Jodelet et François Vallet, à une intensité exacerbée répondant une sensibilité tout aussi malléable, jusqu’au moindre bruissement des percussions ou murmure de l’orgue. On relève dans l’agencement et l’usage des contrastes de couleur, en particulier dans Les divinités irritées sur fond de rythmes irréguliers à la vive scansion, un écho des Colloques de Jean Guillou, dont les cinq premiers furent composés dans les années 1960 : le n°4 (1966) associe à l’orgue et au piano un pupitre de percussions réunissant xylophone, vibraphone, tom-tom, tam-tam grave, cymbales suspendues, gong et timbales.

Un disque captivant, servi par des musiciens suprêmement investis mais « desservi », comme l’on sait, par l’acoustique de l’Auditorium de Radio France, qui donne (pour l’orgue) le très étrange sentiment de ne pas s’inscrire dans un espace réel, tangible. Élévation, qui referme le CD sans réellement pouvoir offrir de résonance sensible, suspend trop brusquement l’écoute onirique d’un tel programme. Modifier l’ordre d’écoute change tout : un enchaînement chronologique, en plus de donner à entendre l’évolution vers toujours plus d’absolu et de hauteur de la part de la compositrice, permet de refermer l’album sur l’extinction progressive, libératoire, de La Délivrance différée.

E. Barraine, 3e Reflet magyar (extrait) – Lucille Dolat à l’orgue Grenzing de Radio-France (Paris)

(1Night Windows
https://orgues-nouvelles.org/night-windows/

(2) « Redécouvrir Elsa Barraine »
https://www.maisondelaradioetdelamusique.fr/actualites/redecouvrir-elsa-barraine

La compositrice a été évoquée à maintes reprises sur l’antenne de France Musique (podcast)
https://www.radiofrance.fr/recherche?term=Elsa+Barraine

(3Musique rituelle pour orgue et percussions : la durée et le rythme comme vecteurs de spiritualité, texte de Lionel Pons initialement publié dans la revue Euterpe (septembre 2013, n°23).
https://lesamisdelamusiquefrançaise.com/?texte=barraine-elsa

Elsa Barraine par Lucile Dollat – Radio France, Collection Tempéraments, TEM 316076 
https://www.radiofrance.com/les-editions/disque/elsa-barraine-musique-rituelle

Site de Lucile Dollat
https://luciledollat.fr