SORTIES CD

Par Michel Roubinet

Duo Vernet-Meckler

BWV « au carré »

Olivier Vernet et Cédric Meckler, orgues « virtuels » et « réels », synthétiseurs

TEXTE FRANÇAIS / ANGLAIS
Durée : 1h 19′ 31″
Ligia Digital CD LIGIA-R999, 2025 (distribution SOCADISC)

Johann Sebastian Bach 1685-1750
Toccata et fugue en ré mineur BWV 565
Invention VIII BWV 779 (2 versions)
Concert Brandebourgeois n°3 BWV 1048
Variationen über “Sey gegrüsset Jesu gütig” von J. S. Bach (transcription par Niels Gade de la Partita BWV 768)
Prélude BWV 875 (Clavier bien tempéré, Livre I)
Concerto pour deux claviers BWV 1061
Ciaccona de la Partita pour violon n°2 BWV 1004
Swinging Bach (arrangement Porter Heaps et Lloyd Norlin)
Bach Chat – pièce de jazz de Charles Balayer sur des thèmes de Bach 

Petit survol d’une discographie à quatre mains

Le quatre mains, par la magie de la transcription, élargit incontestablement le champ des possibles au sein d’un répertoire originel déjà colossal. Olivier Vernet était à la tête d’une discographie considérable, avec en 2000 ce temps fort que fut l’achèvement de son intégrale Bach, quand il l’a peu à peu introduit dans ses productions Ligia – sans renoncer aux parutions strictement solistes, la plus récente étant les Douze Pièces de César Franck à Saint-Étienne de Caen (2022).

Sauf erreur, la première apparition de Cédric Meckler remonte à l’enregistrement en mai 2006 de l’œuvre de Mozart à l’orgue Aubertin de Saint-Louis-en-l’Île (Paris). Degré intermédiaire, si l’on veut, dans la mesure où les pages majeures, pour instrument mécanique, relèvent nécessairement d’une redistribution en fonction des possibilités physiques d’un organiste : « La version à quatre mains [Andante K. 616 et Fantaisies K. 594 & 608 de 1791, mais aussi Fugue en solmineur K. 401/375c de 1782 et Andante mit Variationen K. 501 de 1786], dont la présente édition respecte scrupuleusement l’agencement des quatre portées et les phrasés originaux, est certainement plus authentique. Elle est la seule, d’une part, à pouvoir rendre compte de toutes les subtilités d’écriture et d’ornementation et, d’autre part, à offrir la possibilité d’isoler chacune des quatre voix sur un plan sonore qui lui est propre, rendant ainsi plus lisible la polyphonie avec une fluidité naturelle. »

L’étape suivante fit passer le duo Vernet-Meckler de l’adaptation à l’instrumentation d’une transcription préexistante pour piano à quatre mains du compositeur lui-même, ici Mendelssohn dans le cadre de l’intégrale de son œuvre pour orgue : aux Sonates op. 65 (Masevaux, 1992) vint s’ajouter en mars 2007 le reste de l’œuvre à deux mains, de nouveau à Saint-Louis-en-l’Île, avec en guise de généreux bonus de vivifiants extraits du Songe d’une nuit d’été : Ouverture de 1826 et quatre pages de la musique de scène de 1843, le quatre mains servant avec superbe la palette et la dynamique de l’orchestre mendelssohnien.

Si le quatre mains ponctue les albums Joseph Haydn (2008, Concertini & Flötenuhr [horloge mécanique], orgue Cabourdin-Berger de Mougins) et Niels Gade (2009, Tamburini de Monaco), Pasión (2010, orgue Stahlhuth-Jann de Dudelange) lui est entièrement dédié : adaptations d’œuvres pour piano (Suite espagnole op. 47 d’Albéniz) ou orchestre (Boléro de Ravel transcrit par lui-même, réinstrumenté par les interprètes ; La Vida breve de Falla version Gustave Samazeuilh), prolongées d’une incursion dans l’univers du tango : au Libertango idéalement acclimaté de Piazzolla répond l’éruptif et saisissant Tango furioso de Pierre Cholley, composé pour et dédié à Olivier Vernet et Cédric Meckler.

À chaque album du duo sa marque spécifique, pour une approche inventive avec effet de surprise garanti. Ainsi d’un insolite projet Brahms à huit mains (2013, Cavaillé-Coll–Beuchet-Debierre de la cathédrale d’Angers) : les deux Concertos pour piano dans une reconfiguration pour piano – Isabelle et Florence Lafitte – et orgue à quatre mains, parfait exemple d’une aventure pensée pour le concert et le disque. Comme pour Haydn et Gade, le quatre mains ponctue les vol. 13 et 14 de La Route des Orgues, avec d’absolues raretés signées Franz Berwald (1796-1868) et Denis Bédard (* 1950), Cavaillé-Coll de Lunel dans l’Hérault (2013) ; Emanuel Schönfelder (1810-1875) et Gustaf Adolf Mankell (1812-1880), modeste mais lumineux Merklin de Commentry dans l’Allier (2014).

À partir de BACH(s), en 2017 à l’orgue Freytag-Tricoteaux de Béthune et consacré à six membres de l’illustre lignée : œuvres originales ou adaptées (Flötenuhr) de Johann Christoph Friedrich, Wilhelm Friedemann, Johann Christian, Carl Philip Emanuel, Wilhelm Friedrich, Johann Sebastian, tous les CD seront intégralement à quatre mains. On trouve aussi dans cet album une première version (d’Ernst Naumann, 1832-1910) du Concert Brandebourgeois n°3 BWV 1048.

Le Rameau d’Olivier (2019) poursuit dans une même veine musicalement et instrumentalement exigeante : transcriptions et arrangements formidables et ébouriffants, signés Olivier Vernet et Cédric Meckler, de pages d’envergure de Castor et PolluxHippolyte et AricieDardanus et Les Indes galantes de Jean-Philippe Rameau – s’y ajoute l’une des Pièces de clavecin en concerts (Vème Concert : La Forqueray), à l’orgue Isnard de Saint-Maximin, confondant de grandeur.

S’en tenant à un solide principe de base : prendre comme point de départ les « réductions » pour piano à quatre mains ou deux pianos des compositeurs eux-mêmes, Apprentis sorciers… (2021) explore L’Esprit symphonique français : de L’Apprenti sorcier de Dukas et la Danse macabre de Saint-Saëns, via Debussy, Widor et Vierne, mais pas comme on les connaît, jusqu’à une « nouvelle transcription d’O. Vernet et C. Meckler d’après la transcription pour deux pianos de l’auteur » de l’inépuisable Boléro de Ravel. Le duo y fait sonner l’orgue Thomas de la cathédrale de Monaco, où Olivier Vernet a fêté en janvier 2026 ses (déjà !) vingt ans de titulariat.

Bach « au carré » ou le don d’ubiquité

À l’instar du titulariat monégasque, le duo fête donc cette année ses vingt ans. Pour les célébrer avec un peu d’avance, les musiciens ont été conviés à donner le concert de Noël de Radio France (1), mettant à profit les deux consoles du Grenzing de l’Auditorium pour présenter quelques pages (couronnées du Boléro de Ravel) de leur dernier CD : le présent BWV « au carré », à la fois prospectif et « mémoriel » – il intègre des échos de productions antérieures. Vingt ans et pas une ride, ou une crampe, tant la vivacité du jeu et de la lecture accompagnent chaque instant de ce programme constitué d’œuvres connues, ici réaffirmées sous de nouveaux atours en termes de timbres, d’agencement structurel et de dialogue. À la base rien ne change, et tout pourtant est différent.

« L’expression BWV « au carré » évoque un Bach exponentiel, augmenté, mais aussi la présence de deux musiciens, deux claviers, deux univers. Ce qui nous intéressait particulièrement pour cet album (qui contient 14 pistes, le nombre fétiche de Bach), c’était le travail d’augmentation, d’empilement : ajouter un clavier à une pièce, enrichir une ligne […] L’une des spécificités de ce disque est non seulement l’utilisation de la technologie Hauptwerk, un logiciel, mais également du synthétiseur », Cédric Meckler précisant : « un synthétiseur analogique et un synthétiseur par modulation de fréquence qui, lui, a recours à une synthèse numérique ». Les musiciens ont expliqué leur démarche avec passion et précision dans un dossier de presse et sur le site de Ligia (2).

L’idée est de proposer des œuvres revues-augmentées dans des conditions de restitution puisant à des sources et principes sonores hors des sentiers battus, de surprise en surprise. Si Bach a assidûment pratiqué la transcription, la paraphrase et la parodie, nombre de musiciens « classiques » ou non ont repris le flambeau au-delà de l’imaginable : « Bach est certainement le compositeur le plus transcrit au monde : 400 pièces traitées, 2700 fois, par 600 transcripteurs, uniquement en ce qui concerne le piano solo, à 4 mains, à 2 ou 3 pianos, selon Arthur Schanz » (J.S. Bach in der Klaviertranskription, Verlag Karl Dieter Wagner, Eisenach, 2000). L’album s’ouvre sur des exemples « historiques » de cette mouvance de réappropriation de la musique du Cantor, mais selon une conception sonore revisitée.

Le BWV 565 est d’emblée proposé en version augmentée, la partie de piano ajoutée par Wilhelm Middelschulte (1863-1943, « le Gothique de Westphalie à Chicago », dixit Busoni) étant ici restituée au synthétiseur. De même pour une première version de l’Invention VIII, dotée par Louis Saar (1868-1937) d’une seconde partie de clavier. Entre en jeu, pour la partie « orgue », le fameux logiciel Hauptwerk, lequel permet, sur des consoles numériques, de faire sonner des « banques de sons » d’orgues historiques de renom, en l’occurrence « numérisés » de manière optimale par la firme tchèque Sonus Paradisi (3).

« L’échantillonnage préalable de ces sons (tuyau par tuyau) à des valeurs qui sont supérieures à celles requises par la conversion analogique-numérique (elle-même nécessaire pour le CD lors d’un enregistrement acoustique normal) rend indétectable l’usage de cet artifice. Il n’est pas question cependant de mentir à l’auditeur : il s’agit là d’un concept permis par une technologie sans l’aide de laquelle ce genre de projet ne serait pas envisageable. » Si sur un CD aucune différence ne sera perceptible entre un orgue numérisé et le même enregistré en numérique, on imagine qu’il demeure une différence de taille dans la prise de clavier, selon que l’on joue un orgue historique ou une console numérique. Ici sans véritable conséquence dès lors que le propos n’est pas de suggérer un jeu in situ mais d’instaurer un dialogue « impossible » entre des instruments situés en différents lieux (Pays-Bas, Allemagne). Les sons captés de près sont qui plus est retravaillés en fonction de l’équilibre recherché. Ce que confirme une acoustique en réalité indifférenciée pour les orgues virtuels – on fera aisément la différence avec les orgues réels alternant sur ce CD. Tout simplement autre chose, et qui vaut le détour !

Le recours aux Schnitger de Groningen et Lüdingworth, Stellwagen de Stralsund ou Klapmeyer d’Altenbruch – nouvelle version du Troisième Brandebourgeois, « que nous avons arrangé nous-mêmes pour deux orgues. Nous l’avions déjà arrangé pour quatre mains et enregistré en 2018, mais n’étions pas entièrement satisfaits : beaucoup de concessions, et une tessiture grave trop chargée. Cette nouvelle version respecte toutes les lignes orchestrales, ce qui la rend plus claire » – ne prétend nullement offrir des portraits croisés d’instruments. La confrontation n’est qu’un moyen au service d’une idée, cependant que les timbres, contrastés ou se fondant dans l’incroyable palette du synthétiseur, renoncent pour ainsi dire à leur nature physique – remarquable conclusion du Concerto BWV 1061 sur le plan de la fusion entre sonorités d’orgue et présence éclatante de celles de synthèse, avant que pour la version surdéveloppée du BWV 779 l’orgue ne cède entièrement la place aux couleurs percutantes du synthétiseur, chaleureuses ou mordantes, offrant au texte une intelligibilité de jeu digne de JSB.

L’album comporte trois reprises sur instruments « réels », ou plutôt captés en conditions réelles (les orgues virtuels étant eux aussi, à la source, réels), plongeant l’auditeur dans des acoustiques « véritablement » restituées. Mention particulière pour les lumineuses Variationen über “Sey gegrüsset Jesu gütig” von J. S. Bach (4) à l’orgue Tamburini de Saint-Charles de Monaco, transcription par Niels Gade de la Partita BWV 768 reprise du CD Niels Gade évoqué plus haut. L’arrangement Vernet-Meckler de l’illustre Chaconne de la Partita pour violon seul BWV 1004, sur la base de celui de Carl Reinecke et des accompagnements de piano signés Schumann et Mendelssohn, fait entendre le Quoirin de la cathédrale d’Évreux (5). La dernière reprise – de l’album Organ Dances (2005) à l’orgue Birouste de Roquevaire (Bouches-du-Rhône) – est la métamorphose d’une certaine Toccata revue pour orgue Hammond et prolongée, sous le titre Swinging Bach, par Porter Heaps (1906-1999) et Lloyd Nordin (1918-2000)…

C. Balayer, Bach Chat (dédié à Olivier Vernet et Cédric Meckler) (extrait)

La création n’étant pas oubliée, l’album des vingt ans du duo Vernet-Meckler se referme sur Bach Chat« jazz digressions » de Charles Balayer (Éditions Delatour, 2016) : « […] pièce de jazz composée d’abord pour deux organistes à la demande du duo Olivier Vernet / Cédric Meckler, et transcrite pour piano à 4 mains », avec nombre de réminiscences d’œuvres parmi les plus populaires de Bach, pour un résultat musical libre et personnel, rythmiquement prodigieux et d’un esprit acéré. L’œuvre est ici restituée par les deux musiciens, ultime métamorphose, entièrement aux synthétiseurs.

(1) Duo Vernet-Meckler – concert du 20 décembre 2025 à Radio France
https://www.maisondelaradioetdelamusique.fr/evenement/bach-ravel-brandebourgeois-bolero

(2) Une rencontre avec Olivier Vernet et Cédric Meckler
https://ligiarecords.substack.com/p/une-rencontre-avec-olivier-vernet

Des versions augmentées, un Bach reconstruit !
https://ligiarecords.substack.com/p/des-versions-augmentees-un-bach-reconstruit

(3) Sonus Paradisi – banques de sons d’orgues historiques
https://www.sonusparadisi.cz/en

(4) Bach / Niels Gade – Édition Breitkopf
https://issuu.com/breitkopf/docs/eb_8630_issuu?fr=sMzMyZjIyNDc0OQ

(5) Extrait d’un CD (2023) de l’AM.OR.C.E. (Association des Amis des Orgues de la Cathédrale et de St Taurin d’Évreux) en hommage Christophe Grasset. L’orgue Quoirin fête cette année ses vingt ans à travers une programmation prestigieuse (6 concerts).
https://www.orgues-evreux.fr

(6) Charles Balayer : Bach Chat – Éditions Delatour
https://www.editions-delatour.com/fr/piano-e-score/3147-bach-chat-pour-piano-a-4-mains-e-score-pdf-9790232141602.html

BWV « au carré » – JS Bach par le duo Vernet-Meckler – Ligia Digital CD LIGIA-R999, 2025
https://ligiarecords.substack.com/p/il-est-paru

Orgues « virtuels » entendus sur ce disque (pages concernant chacun d’eux sur le site Sonus Paradisi) :
• Stellwagen – St. Marien, Stralsund
https://www.sonusparadisi.cz/en/organs/germany/stralsund-st-marien-stellwagen-organ-model.html
• Klapmeyer – St. Nikolai, Altenbruch
https://www.sonusparadisi.cz/en/organs/germany/klapmeyer-organ-altenbruch.html
• Arp Schnitger, St. Jacobi, Lüdingworth :
https://www.sonusparadisi.cz/en/organs/germany/luedingworth-organ.html
• Arp Schnitger, Martinikerk, Groningen :
https://www.sonusparadisi.cz/en/organs/netherlands/groningen-st-martini.html
Orgues « réels » entendus sur ce disque :
• Tamburini, Saint-Charles, Monaco :
https://catalanotti.jimdofree.com/monaco/orgue-tamburini-de-saint-charles-monaco
• Quoirin, cathédrale Notre-Dame, Évreux :
https://www.orgues-evreux.fr/grand-orgue-cathedrale/l-instrument
• Birouste, Saint-Vincent, Roquevaire :
https://orgue-roquevaire.fr/orgue-detail/

Photos d’Olivier Vernet et Cédric Meckler : © Jean-Baptiste Millot 
Photos des orgues « virtuels » : © site Sonus Paradisi
Photo de l’orgue Tamburini de Saint-Charles de Monaco : © : Le Grand Livre de l’Orgue à Monaco – XVIIe-XXIe siècle, Éditions Privat (2020)
Photo de l’orgue Quoirin de la cathédrale Notre-Dame d’Évreux : © Site Orgues Quoirin
Photo de l’orgue Birouste de Saint-Vincent de Roquevaire : © DR