SORTIES CD

Par Michel Roubinet

Jeux d’orgue à Saint-Genis-Laval

Johann Sebastian Bach 1685-1750

Variations Goldberg (Clavier-Übung IV) BWV 988

Joseph Coppey, orgue Quoirin (2014) de l’église Saint-Genest de Saint-Genis-Laval (Rhône)

LIVRET FRANÇAIS
Durée : 40′ 42″, 46′ 28″
2 CD In Organo Pleno 01052025, 2025 

Joseph Coppey et les Goldberg

Si les gravures des Variations Goldberg à l’orgue ne sont pas rares (Jean Guillou à L’Alpe d’Huez, Benjamin Alard à Souvigny, Erik Feller à la Petrikirche de Freiberg, Thierry Mechler à la Philharmonie de Cologne, Pascal Vigneron à la cathédrale de Toul, pour ne citer que des interprètes français), chaque version, ne serait-ce que par la rencontre d’un interprète et d’un instrument au service de l’œuvre, apporte son lot d’éclairages personnels dans la compréhension et la restitution d’un cycle en perpétuelle métamorphose. La présente version y ajoute un livre qui se lit tel un double du disque, et inversement, l’écoute pouvant avec profit accompagner l’exploration suggérée par le livre, la devancer, la suivre, la rattraper, dans une constante réciprocité permettant d’approfondir, inlassablement, un cycle dont on ne saurait véritablement faire le tour de manière exhaustive. C’est le génie de Bach, qui toujours parvient à surprendre même les mieux aguerris.

Titulaire (1964-1983) du splendide Daublaine-Callinet de la cathédrale de Saint-Claude (Jura), professeur de piano au CRR de Grenoble (1974-2001) et d’écriture au Conservatoire d’Oyonnax (1978-1989), Joseph Coppey (1) a signé chez Jérôme Do Bentzinger Éditeur (Colmar) des ouvrages touchant à Bach (2) : Lectures analysées (survol bibliographique d’une centaines d’ouvrages sur Bach, avec résumés analytiques, 2018), Après Jean-Sébastien Bach (recueil de commentaires sur l’œuvre de Bach par nombre d’interprètes et de compositeurs, 2022), mais aussi des portraits de musiciens : Michelle Leclerc – Organiste flamboyante (2014) – dont on commémore cette année les vingt ans de la disparition, ou encore, avec Jean-Willy Kuntz, Helmut Walcha – Nuit de lumière (2007, pour le centenaire de Walcha ; 2014 pour l’édition allemande).

Bach, dont il a donné en concert pratiquement l’intégrale de l’œuvre pour clavier, également au piano et au clavecin, accompagne la vie de Joseph Coppey depuis toujours. À presque 84 ans (il faut le savoir pour le croire) il a donc confié tant au papier qu’aux micros la somme de ses recherches sur les Goldberg (2). Personnalité chaleureuse et expansive aimant la vie en général et la vie en musique en particulier, son livre fait l’effet d’une conversation à bâtons rompus avec le lecteur, à la fois causerie musicologique nourrie d’une analyse pointue mais toujours accessible de l’œuvre, et variations sur la musique et les rencontres musicales d’une vie.

La première partie du livre, sans préambule, s’intitule : Ce que contient chacune des 32 pièces. De l’Aria initiale à sa reprise à la fin du cycle, chaque moment de l’œuvre est scruté et analysé, sans développement excessif, assorti de commentaires se faisant au fur et à mesure l’écho de l’approche parallèlement proposée au disque. La seconde partie s’intitule Réflexions et commentaires : contexte historique, esthétique et spirituel ; évocation de Paul Blumenroeder, alors professeur de clavecin au Conservatoire de Strasbourg, qui jouait les Goldberg sur un exemplaire de l’édition originale parue à Nuremberg du vivant de Bach – et sur lequel le musicologue et compositeur Olivier Alain (3) identifia puis résolut les fameux 14 canons sur les huit premières notes de la basse Goldberg (l’enregistrement réalisé en 1977 par Olivier Alain avec son illustre sœur sera repris dans le coffret du centenaire Marie-Claire Alain à paraître à l’automne chez Warner Classics) ; évocation de Michel Chapuis, Helmut Walcha (souvenir ému de L’Art de la Fugue à Saint-Séverin, en deux soirées d’avril 1965) et Lionel Rogg (son maître au Conservatoire Supérieur de Genève) ; du jeu de Wilhelm Kempff, Alfred Brendel, Daniel Baremboïm ou Glenn Gould dans les Goldberg ; de Blanche Selva qui la première en France, en 1903, donna les Goldberg en concert (à propos des doigtés et de cette conviction que le doigté juste peut favoriser la mémorisation – Helmut Walcha, nous dit Joseph Coppey qui eut le bonheur de le connaître, affirmait « que le plus important, c’était la mémoire des doigtés »), Claudio Arrau ou encore Alfred Cortot, au sujet des enchaînements : « jouer les silences » ; contrepoint et liberté harmonique ; intuitions (« …et la Variation 20 aussi, tant qu’elle n’est pas agréable à donner, c’est que tout n’est pas réglé »), devinement des circonstances et méthodes de composition ; l’instrument de destination ; les questions de faisabilité et de virtuosité ; la symbolique des nombres, le rythme, l’ornementation, jusqu’à la manière de travailler l’œuvre (« étudier la seconde partie d’une variation avec la première partie de la variation suivante »), puzzle aux mille sujets spécifiques qui, synthétisés, participent d’une approche éclairante du cycle.

Les Goldberg à l’orgue Quoirin de Saint-Genis-Laval

Ouvert à bien des répertoires, improvisateur et compositeur, Joseph Coppey a gravé nombre de disques (dont quelques microsillons pour Le Kiosque d’Orphée) dans un contexte, en termes de distribution, malheureusement des plus confidentiels. Bach occupe bien entendu une place centrale, le choix du musicien se portant sur des orgues de caractère, tel le Quoirin de Saint-Genis-Laval (au sud de la métropole lyonnaise), l’un de ses instruments préférés, avec double façade sur nef et bas-côté. Il y a déjà fait appel pour le Clavier bien tempéré et les Inventions à deux voix.

L’une des interactions livre-disque parmi les plus parlantes tient à la question du tempo. Celui adopté par Joseph Coppey est d’une constante vivacité, corrélée à une articulation et un agencement de la phrase tout aussi vifs et d’une lisibilité absolue, stimulant le plaisir de l’écoute : le tempo du bonheur de jouer. Dès l’Aria, dont les apogiatures sont restituées de façon personnelle (Wilhelm Kempff va encore plus loin au piano), un fond d’extrême franchise de la carrure sous-tend le texte, d’où certaines finales pouvant sembler brusques. Cela vaut aussi pour les variations en mineur, exemptes de tout épanchement, au prix toutefois d’un certain renoncement au mystère. Le choix de la clarté prime, sans concession aux affects.

Chacune des 32 pièces est ici proposée avec ses indispensables reprises, celles-ci donnant lieu à une légère inflexion de la registration pour les variations sur un clavier, à une inversion des plans sonores pour celles à deux claviers. Le Quoirin est de fait l’instrument de la situation (les registrations sont évoquées dans le livret), en particulier pour les mélanges les plus simples, pure poésie et éloquence des timbres : un 8 ou 4 pieds seul, voire deux 4 solos (principal / flûte), 8 et 4, 8 et 2… Les variations sur plenum, toujours différemment agencé, sont elles aussi d’une vive intelligibilité, avec néanmoins un rien de verdeur dans le mélange mixture, anches, mutations. Tout un monde formel et sonore en continuel renouvellement aiguillonne l’esprit et l’oreille, émerveillés de pénéter avec autant d’acuité au cœur de l’écriture et de la beauté qui en résulte.

(1) Joseph Coppey
https://concerts-lamadeleine.com/index.php?action=fiche&num=10

(2) Jérôme Do Bentzinger Éditeur
https://www.editeur-livres.com/catalogue/articles-catalogue-c-f

Joseph Coppey : Variations Goldberg – Jean-Sébastien Bach
https://www.editeur-livres.com/catalogue/articles-catalogue-c-f/c-f/#cc-m-product-12875848312

(3L’incroyable découverte d’un inédit de Bach – journal Le Monde, 15 janvier 1976
https://www.lemonde.fr/archives/article/1976/01/15/l-incroyable-decouverte-d-un-inedit-de-bach_2957837_1819218.html

Orgue Quoirin (2014) de l’église Saint-Genest de Saint-Genis-Laval (Rhône)
https://inventaire-des-orgues.fr/detail/orgue-saint-genis-laval-eglise-saint-genest-fr-69204-sslav-stgene1-x
https://atelier-quoirin.com/portfolio/st-genis-laval-eglise-paroissiale/