Jean Adam Guilain (v. 1680-ap. 1739)
Pièces d’orgue pour le Magnificat (1)
Jacques Morel (1680/1700-v. 1740)
Premier Livre de Pièces de violle, extraits (2)

Thomas Ospital, orgue Jean-Loup Boisseau et Bertrand Cattiaux (1995) de la chapelle royale du château de Versailles (1)
Ensemble Saint-Honoré : Sacha Lévy, basse de viole ; Lukas Schneider, basse et dessus de viole ; Brice Sailly, clavecin ; Valentin Rouget, cabinet d’orgue Blumenroeder (2013), clavecin et direction musicale (2)

LIVRET FRANÇAIS / ANGLAIS / ALLEMAND
Texte de Vincent Genvrin
Durée : 1h 18′ 24″,
Château de Versailles Spectacles CVS 148, 2025
Collection L’Âge d’or de l’orgue français n°15

Le Magnificat selon Guilain
La riche collection Château de Versailles Spectacles (148ème titre !) poursuit l’exploration du répertoire organistique du Grand Siècle (et au-delà) : après Nicolas de Grigny par Michel Bouvard et François Espinasse (1), voici les splendides Suites de l’énigmatique Guilain dans l’interprétation de Thomas Ospital, que l’on n’associe pas spontanément à ce répertoire et qui pourtant s’y révèle dans son élément, le style le disputant, en parfaite harmonie, à une authentique, vive et frémissante grandeur.
Probablement originaire du Saint-Empire et actif à Paris dès 1702, Jean Adam Guillaume Freinsberg œuvra dans l’entourage immédiat de Louis Marchand, étant à la fois son élève et son suppléant aux Cordeliers. Des huit Suites pour le Magnificat promises par son Livre de 1706, quatre nous sont parvenues (seuls Titelouze en 1626 et Lebègue en 1678 avaient publié avant lui des Magnificat). Un livre de Pièces de clavecin d’un goût nouveau vint compléter, en 1739, l’œuvre de Guilain – dont la trace se perd après cette parution –, livre moins prisé que celui pour orgue mais néanmoins attribué au même compositeur.
Au sujet de la présence de sept versets, Brigitte François-Sappey écrit dans le Guide de la Musique d’Orgue (Fayard) : « Le Magnificat, ou Cantique de la Vierge, contient 11 versets ; suivant le principe de l’alternance entre l’orgue et la maîtrise, l’instrument intervient six fois. Or, la plupart des Magnificat possèdent sept versets. Susceptible de s’appliquer à l’Amen, le septième présente surtout l’intérêt de grossir le Magnificat afin qu’il puisse servir à d’autres moments liturgiques, en particulier pour le Benedictus à laudes et le Nunc dimittis [Cantique de Syméon] à complies. Sans doute est-ce l’une des raisons de l’absence de citation grégorienne dans les versets de Magnificat (hormis Titelouze), l’autre étant que les versets d’orgue n’alternent pas avec une mélodie liturgique fixe (comme la messe Cunctipotens), mais avec des intonations variables selon le lieu et le temps de l’année liturgique. La multiplication des utilisations ne peut se pratiquer qu’au détriment de la traduction musicale des textes et entraîne l’effritement de la frontière entre sacré et profane. […] À considérer l’ensemble, il paraît clair que Guilain a voulu respecter le déroulement du Magnificat, même si la traduction musicale nous déconcerte parfois. Le sixième verset clamant sans ambiguïté la doxologie, le septième s’applique donc à l’Amen. » Vincent Genvrin élargit cette thématique des sept versets, dont le dernier, chaque fois un traditionnel, bref et inventif Petit Plein-jeu, figure bel et bien ici en dernière position pour la Suite du premier ton, mais se voit « rétrogradé » dans les trois autres. Les Suites 2 à 4 se referment dès lors sur un Dialogue faisant entendre le Grand-jeu, situation musicalement et instrumentalement beaucoup plus satisfaisante, quand bien même elle mettrait de côté le strict ordre liturgique des versets.
Orgue et viole de gambe
Les liens entre suites pour orgue et viole de gambe ont été récemment approfondis, parenté déjà évoquée sur le site d’Orgues Nouvelles à propos du CD Louis Marchand d’Emmanuel Arakélian, avec référence à un récital de la gambiste Salomé Gasselin (2). Les récits de basse et en particulier de tierce en taille parlent en faveur d’une telle proximité entre les deux instruments et leur pratique parallèle.
L’« alternance » d’un autre type ici même proposée permet aussi de renouveler l’offre et de la diversifier dans le contexte d’une discographie Guilain abondante et de qualité : André Isoir (Houdan, 1974 ; Saint-Michel-en-Thiérache, 1997), François Espinasse (Ottobeuren, 1993), Michel Louet (Levroux, 2000 – Suites 1-3), Pierre Bardon (Saint-Maximin, 2004), Erik Feller (Cintegabelle, 2006) – mais aussi Marie-Claire Alain à Belfort (1972), gravure reprise dans le coffret (épuisé) Marie-Claire Alain – L’orgue français(Warner Classics, 22 CD, 2014) et qui nous reviendra au printemps 2026 au sein de la reprise intégrale chez Warner (46 CD) de L’Encyclopédie de l’Orgue d’Erato. Sans oublier une multitude de Suites – le plus souvent celle du Deuxième ton, précisément pour l’admirable Tierce en taille – figurant au programme de disques récitals, dont les Magnificat des 1er et 2ème tons par Michel Chapuis à Sainte-Croix de Bordeaux (2002).
Guilain par Thomas Ospital, Morel par l’Ensemble Saint-Honoré

Thomas Ospital donne d’emblée le ton, celui d’une liberté stylée, reflet de ses qualités d’improvisateur, notion essentielle de l’orgue français même dans le cadre d’une notation musicale précise : le Prélude ou Plein Jeu de la première Suite arbore un jeu « coulé » voire « glissé » d’une franche souplesse favorisant les frottements harmoniques, sous-tendu d’une inégalité non prévisible et comme en apesanteur, à l’instar du Petit Plein jeu de conclusion. Ces vertus innervent l’ensemble de l’œuvre, que complète une approche très vocale des pièces « de caractère », d’une plasticité affranchie du moindre effet ou appui, ainsi dans le Récit de la même première Suite. La prise de son signée François Eckert (comme pour Grigny) induit une certaine distance, plus sensible dans les pièces sur registrations de détail, comme si l’auditeur devait lever sinon les yeux du moins les oreilles vers le ciel d’où nous viendrait cette musique – le tout sans nuire le moins du monde à l’intelligibilité du texte, tous niveaux de dynamique confondus.

S’ensuivent deux premières pages du Livre (1709) de Jacques Morel, sur lequel on sait peut-être encore moins que sur Guilain, si ce n’est qu’il était élève de Marin Marais, dédicataire de sa musique, et qu’il composa un Te Deum (1706). Toutes les pièces présentées manifestent une faconde enjouée et très mobile, aussi solidement architecturées que légères dans leur restitution, dont une engageante Chaconne en trio amplement développée, dansante et faisant basculer l’écoute de la chapelle vers la chambre. Format et surtout contexte tendent plus aisément vers l’intime (également la proximité de la prise de son), malgré les manifestes parentés formelles entre pièces d’orgue et de viole, ces dernières également d’une belle gravité le cas échéant : Prélude de la Deuxième Suite.
On relève côté orgue un Prélude de la Suite du deuxième ton non pas sur les pleins-jeux mais sur les fonds, généreux et soyeux, aux attaques doucement mordantes et d’une vraie noblesse de ton. Sur l’ensemble des Suites, l’inégalité expressive s’affirme libre, pondérée et raffinée, ainsi dans la fameuse (et unique dans ce Livre) Tierce en taille déjà évoquée, ou le non moins célèbre Quatuor de la Suite du troisième ton. Cette liberté se retrouve dans le traitement, sans jamais rien de convenu, des notes inégales.
Thomas Ospital respire et goûte pleinement cette musique, maintien et mouvement se répondant, sans hâte afin de faire sonner texte et timbres, mais avec vivacité, assortie d’une élévation sensible, faisant vibrer et vivre cette musique qui demande à l’interprète un réel engagement expressif. Chaque composante du style étant savamment dosée, jamais surexposée, en particulier l’ornementation qui contribue à l’équilibre des échanges, cette gravure séduit infiniment par son éloquence et son pouvoir de transmission.
(1) Petite chronique versaillaise… (3 avril 2025)
https://orgues-nouvelles.org/petite-chronique-versaillaise/
(2) CD Louis Marchand d’Emmanuel Arakélian (19 janvier 2025)
https://orgues-nouvelles.org/louis-marchand/
Dédicaces – Guilain • Morel –Thomas Ospital, Ensemble Saint-Honoré – Château de Versailles Spectacles n°148
https://www.live-operaversailles.fr/guilain-morel-dedicaces
Site de Thomas Ospital
https://www.thomasospital.com
Ensemble Saint-Honoré
https://www.facebook.com/ensemble.sainthonore
N.B. Les registrations malencontreusement indiquées (pages 42-43 du livret) sont celles des extraits de l’Apparatus Musico-Organisticus de Georg Muffat (1653-1704) proposés par la collection dans l’interprétation de Bernard Foccroulle, avec Marie Rouquié pour la Sonata a violino solo du Manuscrit de Kroměříž (1677) – CVS 131, L’Âge d’or de l’orgue français n°14.
https://www.live-operaversailles.fr/apparatus-musico-organisticus-muffat-



