SORTIES CD

Par Michel Roubinet

Lamento e Trionfo

Stéphane Mottoul, orgue Geisler–Haas–Kuhn (1650–1862–1977/2001/2015) de la Hofkirche [St. Leodegar im Hof] de Lucerne, Suisse

TEXTE ANGLAIS / ALLEMAND
Durée : 1h 21′ 52″, 1h 06′ 20″
Aeolus 2 CD/SACD AE-11481, 2025

Franz Liszt (1811-1886)
Fantaisie et fugue sur « Ad nos, ad salutarem undam » S. 259
Évocation à la Chapelle Sixtine S. 658
Variations sur « Weinen, Klagen, Sorgen, Zagen » S. 179
Prélude et fugue sur B.A.C.H. S. 260
Am Grabe Richard Wagners S. 202 (arrangement Stéphane Mottoul)
Richard Wagner (1813-1883)
Vorspiel zu “Die Meistersinger von Nürnberg” (arrangement Edwin Lemare)
Vorspiel zu “Parsifal” (arrangement Edwin Lemare)
Karfreitagszauber [Parsifal – « Enchantement du vendredi saint »] (arrangement Stéphane Mottoul)
Vorspiel zu “Tristan und Isolde” (arrangement Edwin Lemare)
Isoldes Liebestod [« Mort d’amour d’Isolde »] (arrangement Edwin Lemare | Stéphane Mottoul)
Vorspiel zu “Der fliegende Holländer” (arrangement Edwin Lemare | Stéphane Mottoul)

Richard Wagner, Der fliegende Holländer, WWV 63 : Vorspiel (Arr. for Organ by Edwin H. Lemare and Stéphane Mottoul) – Extrait

Le grand orgue de la Hofkirche de Lucerne

Le coffret Matthias Maierhofer à Freiburg (1) avait permis d’évoquer deux types d’« orgues multiples » : plusieurs instruments d’esthétique spécifique en un même lieu, éventuellement pilotables d’une même console ; un même instrument, « unitaire » mais spatialisé en différents endroits de l’édifice – c’est le cas du Kuhn de la Hofkirche de Lucerne, instrument de prestige parmi les plus importants de Suisse et d’Europe, maintes fois enregistré au fil de son histoire récente, avant et après extension. Ainsi l’album Messiaen (La NativitéLe Banquet célesteApparition de l’Église éternelle) de Marie-Claire Alain – gravure de 1988 que l’on espère retrouver dans le coffret du Centenaire à paraître chez Warner mi-2026 – ne fait-il entendre « que » le grand orgue (doté d’un Fernwerk ou « clavier de lointain », avec Regenmaschine [« machine à pluie »], situé au-dessus de la voûte de la nef), tel qu’à l’issue des travaux de Kuhn (1972-1977) : 81/V+Péd., dont 56 jeux repris de Hans Geisler, facteur salzbourgeois et constructeur initial de cet orgue en 1640-1650 (après l’incendie de l’église en 1633) – à l’époque 48/II+Péd. dans un buffet absolument monumental ; et de Friedrich Haas en 1862 – l’orgue reconstruit, 70/IV+Péd., était alors l’exact contemporain du Cavaillé-Coll de Saint-Sulpice à Paris.

Que l’orgue soit multiple ou unitaire, les choix de prise de son, « l’emplacement de l’écoute » et l’usage dynamique qui est fait des ressources de l’instrument sont décisifs. A fortiori lorsqu’il dispose comme ici de trois plans sonores expressifs d’une redoutable efficacité : un traditionnel Schwellwerk ou Récit expressif, le Fernwerk entre-temps augmenté de trois jeux à anches libres (2001), l’imposant Echowerk de 2015 (20/II+Péd.), en deux sections (dont une à forte pression : Alphorn [« Cor des Alpes »] en 16′, 8′ et 4′, « Cornet de cordes III-V ») et notamment doté d’un Sousaphon de 32′ ! Placée en tribune intérieure au-dessus du côté nord du chœur, cette section reprend des tuyaux de Haas et de Friedrich Goll, son successeur, qui en 1899 modifia l’instrument de 1862, les transmissions devenant pneumatiques. La traction des notes de l’actuel Kuhn est mécanique pour le grand orgue, électrique pour les Fernwerk et Echowerk, les accouplements et la registration, l’ensemble comptant désormais 104 jeux réels. S’y ajoute, sur ce même côté nord et contigu à l’Echowerk, le Walpen-Orgel de 1842, restauré par Kuhn en 2003 (27/II+Péd.), lequel tient lieu d’orgue de chœur. L’ensemble est illustré dans ce pdf pour germanophones.

Liszt et Wagner par Stéphane Mottoul

Confrontant le père et le second époux de Cosima Liszt, ce splendide et riche portrait de famille est un cas d’école pour audiophiles. Pour qui dispose d’un studio dédié à l’écoute et autorisant un volume sonore approprié, l’écart de dynamique entre grands déploiements et sections triple ou quadruple piano (situation très prisée dans les pays germaniques) sera magnifiquement gérable. Pour qui ne dispose que de possibilités « normales » d’écoute, l’affaire se complique. Cela se ressent dès la première œuvre, un valeureux et vibrant Ad nos introduit par un Moderato majestueux et posé, après quoi l’œuvre aussitôt s’anime et s’envole, de splendide manière, nourrie d’une virtuosité lisztienne subtilement pianistique. Dès le premier ad libitum puis la section Tranquillo, les nuances dynamiques deviennent problématiques, avec sur une certaine durée ce que l’on peut ressentir comme une rétention sonore, timbres et harmonie parvenant à l’oreille de manière estompée. Les sections suivantes enchaînent des degrés dynamiques infiniment variés et d’une vivacité sans cesse renouvelée, toujours avec un peu de distance, la prise de son s’ingéniant à capter et à restituer la disposition physique de cet orgue monumental dans l’espace – nul doute que l’écoute en SACD, dont tout un chacun malheureusement ne dispose pas, s’avère à cet égard des plus convaincantes. A fortiori sur place, en concert : on imagine combien la magie d’un tel univers sonore, dans lequel l’auditeur se fond avec bonheur, doit opérer. Chez soi, il en va par la force des choses autrement. Les sections « lointaines » abondent tout au long de l’Adagio central, cependant que la Fuga – Allegretto con moto resplendit tout particulièrement. Dans cette interprétation formidable de fulgurance rythmique et d’accents propulsant la musique, la qualité, l’élégance et l’inventivité des registrations servent admirablement une musique foncièrement lyrique et orchestrale.

L’écoute au casque (une hérésie pour les puristes ?!) résout le problème tout en concentrant l’écoute. Une fois l’auditeur plongé dans la musique, le hiatus dynamique entre grands déploiements et sections même à la limite de l’audible se trouve surmonté, tant le texte musical que l’interprétation magistrale dévoilant dès lors une pleine continuité. Indispensable pour Évocation à la chapelle Sixtine, où la problématique se trouve plus encore exacerbée, du tout début, même si l’indication initiale prévoit un climat geisterhaft (spectral ou fantomatique), jusqu’au dolente de la mesure 27 où, peu à peu, la matière sonore s’intensifie. De même ce qui précède l’entrée de l’Ave verum de Mozart ou pendant l’Andante con pietà. Phénomène singulier que ces contrastes dynamiques extrêmes qui dans des conditions d’écoute défavorables pourront être perçus comme des maniérismes, alors qu’ils prennent tout leur sens et séduisent grandement dans des conditions propices. Cela vaut pour Weinen, Klagen, moins pour le B.A.C.H., plus que jamais pour Am Grabe Richard Wagners (pièce pour 2 violons, alto, violoncelle et harpe ad libitum reprenant le thème du Prélude de la cantate profane de Liszt Die Glocken des Strassburger Münsters [« Les cloches de la cathédrale de Strasbourg »], 1868-1874), ici dynamiquement presque insaisissable mais d’une ineffable poésie, avec pour finir une agreste sonnerie de Sennschellen (« cloches de vaches » : un jeu de cloches-tubes disposé à côté de l’Echowerk) merveilleusement évocatrices.

Toutes les pages de Wagner – qui de 1866 à 1872 se réfugia au manoir de Tribschen, devenu en 1933, année terrible, le Richard Wagner Museum de Lucerne – sont par définition des transcriptions, celles d’Edwin Lemare (1865-1934) faisant depuis longtemps autorité. À commencer par la mirifique Ouverture des Maîtres chanteurs (ouvrage justement composé à Tribschen), aussi tonique que lyrique : l’hypnotique séduction de l’orchestre wagnérien suggérée par la splendeur du Kuhn de la Hofkirche. Parsifal à l’orgue renforce la dimension métaphysique de l’œuvre, ici traduite de manière avant tout contemplative (nombre de plages s’inscrivent dans une durée méditative bien que nullement désincarnée) et par le biais d’un travail d’instrumentation extrêmement complexe et raffiné, simultanément épuré et décuplé, tout en continuité et tuilage de plans sonores et de timbres, utilisant et mettant en valeur l’immense palette des fonds, notamment les fonds doux (Karfreitag), mais aussi des anches. Prodigieux virtuose et musicien inspiré, Stéphane Mottoul complète le portrait, ajoutant à l’élégiaque Prélude de Parsifal, adapté par son devancier britannique, la scène fameuse du Vendredi saint, cosignant par ailleurs la métamorphose du Liebestod d’Isolde et de l’enthousiasmant Prélude du Vaisseau fantôme, très scénique et idéalement orchestré – occasion d’entendre, dans la tourmente des éléments, la machine à pluie… 

Improvisateur reconnu (Premier Prix et Prix du public en 2015 au Concours International d’Orgue de Dudelange), Stéphane Mottoul, natif de Mons en Belgique, s’est principalement formé et perfectionné à la Hochschule de Stuttgart et au CNSM de Paris. Également chef d’orchestre (formé à la Hochschule de Zurich, à Munich et en Belgique), il a été nommé à trente ans, en 2020, Hof und Stiftsorganist à la Hofkirche St. Leodegar de Lucerne (Jan Thomer étant Stiftskapellmeister), où il veille à la mise en valeur d’un instrument d’exception dont l’un des titres de gloire tient au Principal 32′ (en montre, 1650) : le tuyau le plus grave passe pour être le plus grand et le plus lourd (383 kg) au monde. La photo du titulaire trônant au pied de la plate-face centrale est à cet égard éloquente !

Stéphane Mottoul, qui en 2018 avait gravé pour Aeolus une intégrale Duruflé (CD épuisé) à l’orgue Thomas de Diekirch (Luxembourg), signe avec ce portrait en miroir Liszt-Wagner une contribution discographique de première grandeur – à écouter dans des conditions aussi à la hauteur que possible.

(1) Die vier Orgeln im Freiburger Münster (4 octobre 2025)
https://orgues-nouvelles.org/die-vier-orgeln-im-freiburger-munster/

Lamento e Trionfo – Liszt & Wagner – Stéphane Mottoul, Aeolus 2 CD/SACD AE-11481, 2025
https://aeolus-music.com/products/lamento-e-trionfo

Stéphane Mottoul
https://www.stephanemottoul.ch
https://www.musikamhof.ch/de/musik-am-hof/stephane-mottoul.php
https://www.orguessainthubert.be/mottoul.html

Die Orgeln der Hofkirche Luzern (Lucerne)
https://www.hoforgel-luzern.ch/die-orgeln
https://www.hoforgel-luzern.ch/ws/media-library/e5ab60dc4bce4b62968c610e744f6610/die-orgeln-der-hofkirche-luzern-.pdf

Photos de Stéphane Mottoul : © site du musicien
Photos du grand orgue de la Hofkirche (buffet, console) : © Orgelbau Kuhn AG, Männedorf
Plan rapproché du grand orgue : © Musik am Hof

Duo Vernet-Meckler

BWV "au carré"

Thibaut Duret

Muffat, Guilain, Buxtehude, Bach

Karol Mossakowski à Saint-Sulpice