John Lugge 1580-après 1647

William Whitehead, orgue Guillaume Lesselier-Charles Lefebvre-Bertrand Cattiaux (1630-1730-1999) de l’église Saint-Michel de Bolbec (Seine-Maritime)
TEXTE ANGLAIS / FRANÇAIS
Durée : 45′ 59″
Hortus 273, 2025

Œuvres pour clavier
Gloria tibi trinitas
Christe qui lux
Miserere
In nomine
Ut re mi fa sol la
3 Voluntaries
L’orgue Lesselier-Lefebvre-Cattiaux de Bolbec




L’un des titres de gloire de l’orgue aujourd’hui à Bolbec est d’avoir (possiblement) été touché par celui qui passe pour le père de l’École française d’orgue, Jehan Titelouze. Si date et lieu d’origine semblent disputés, il est désormais admis qu’il fut construit en 1630-1631, sur trois claviers et pédale, le tout logé dans l’actuel grand buffet, pour Sainte-Croix-Saint-Ouen de Rouen, au sud du chevet de l’abbatiale Saint-Ouen (actuelle rue des Faulx). C’est l’œuvre d’un facteur écossais dont Titelouze était proche : William Lesley ou Lessely, qui sous le nom francisé de Guillaume Lesselier avait construit en 1627 celui de l’abbaye Saint-Georges de Boscherville, restitué par Bernard Aubertin en 1994. On trouve aussi une autre attribution, non plus pour Sainte-Croix mais pour Saint-Herbland de Rouen : Clément et Germain Lefebvre, père et fils, l’auraient érigé en 1685. Cette date serait en fait celle de l’adjonction du Positif de dos (classique français de lignes, quand le corps principal est à mi-chemin entre Renaissance et XVIIe épanoui) – Bertrand Cattiaux évoque cependant le début du XVIIIe –, différents membres de la lignée des Lefebvre ayant effectivement travaillé sur cet orgue durant ce siècle.
À la suppression de la paroisse Sainte-Croix-Saint-Ouen (l’église sera détruite en 1795), celle de Bolbec demande à acquérir l’orgue Lesselier-Lefebvre, transféré en 1792. Plusieurs fois modifié entre 1840 et 1952 (Daublaine-Callinet, Cavaillé-Coll, Mutin-Cavaillé-Coll, Merklin-Gutschenritter, Gutschenritter-Masset), il présentait un matériau ancien si bien conservé qu’il a permis la restitution d’un état propice à l’interprétation idéale du répertoire des XVIIe-XVIIIesiècles. C’est à Bertrand Cattiaux que l’on doit l’optimale restitution de l’orgue tel qu’en 1792, inauguré en 1999 par Martin Gester. Lequel y a peu après gravé les 40 Variations sur le Choral Vater unser de Johann Ulrich Steigleder (Tempéraments), et Serge Schoonbroodt un programme orgue et voix, Titelouze et Du Caurroy (Assay). Markus Goecke (Raumklang) et Robert Bates (Loft) y ont chacun gravé une intégrale des Douze Hymnes du chanoine rouennais, Régis Allard la Messe de Gaspard Corrette (Hortus), l’organiste gallois David Ponsford, spécialiste de la musique française de cette époque, des Suites de Boyvin (Nimbus). L’orgue de Bolbec figure aussi dans l’intégrale Louis Couperin, élargie à ses contemporains, de Jean Rondeau (Vol. IV), coffret de 10 CD + 1 DVD Erato Warner Classics paru en novembre 2025.
William Whitehead et l’œuvre pour clavier de John Lugge
The Forbidden Fruit, titre des plus tentants pour les musiciens, de Nina Simone (deuxième album jazz, 1961) au baryton Benjamin Appl (récital Alpha Classics, 2023). Dans le cas de John Lugge, le fruit défendu n’est pas celui du jardin d’Eden mais une suspicion (certains de ses proches ayant pris le parti de Rome, ou même fui le pays) de compromission avec le rite catholique dans une Angleterre gagnée à la Réforme, accusation dont il fut lavé. On ne sait rien de la formation, peut-être en lien avec la Chapelle royale, de ce musicien et « organiste rare », selon les écrits du temps. Resté dans l’ombre de maîtres fameux – Byrd, Bull, Tomkins, Gibbons –, Lugge n’a guère eu les honneurs du disque : un Voluntary par Ralph Downes en 1957 (Mirrosonic) à l’orgue Walker qu’il avait conçu pour le Brompton Oratory (église londonienne où Stéphane Mallarmé se maria), inauguré en 1954 tout comme celui du Royal Festival Hall, également pensé par Downes ; un Voluntary for Double Organ par Paul Morgan à l’orgue Harrison & Harrison de la cathédrale d’Exeter (Priory, Organ Imperial, 1992), où Lugge fut titulaire dès le tout début du XVIIe siècle, sa trace se perdant après 1647. Maintes fois reconstruit (H&H de 1965 sur le CD, relevé par la même firme avec redistribution interne en 2014), cet orgue a conservé son somptueux buffet de 1665 – donc postérieur à celui de l’orgue joué par Lugge. Dans les deux cas, rien de bien idiomatique en termes d’esthétique instrumentale.
C’est dire l’importance de cette première intégrale proposée par William Whitehead sur un instrument français de même époque (pour sa composante initiale), aucun orgue anglais conservé ne permettant, selon l’interprète, de répondre avec l’acuité esthétique voulue à ce répertoire, les orgues du XVIIe siècle ayant pour la plupart été détruits dans la tourmente de la Guerre civile anglaise et de l’instauration du Commonwealth d’Angleterre. Quantitativement modeste mais remarquable de qualité et d’inventivité, l’œuvre pour clavier de John Lugge compte des pièces d’orgue, conservées au Christ Church College d’Oxford, et pour virginal – deux à la Bibliothèque du Conservatoire de Musique (Bibliothèque Nationale, Paris), l’autre à Oxford. Publiées à Londres par Novello, elle se partagent entre pièces libres et sur plain chant. On ignore, pour ces dernières, les conditions de leur éventuelle utilisation dans la liturgie, sachant que des pages comme les nombreux In nomine de la littérature anglaise pour clavier (ainsi dans le célèbre Fitzwilliam Virginal Book, compilation de pièces écrites entre 1562 et 1612) peuvent être parfaitement déconnectées des textes originellement sous-jacents.



William Whitehead s’est fait connaître pour avoir initié en 2011, sous le patronage de Paul McCreesh et de Dame Gillian Weir, The Orgelbüchlein Project, en cours de publication (2), l’idée étant de compléter le Petit Livre d’orgue de Bach en demandant à des compositeurs européens d’aujourd’hui de se laisser guider par les mélodies des chorals manquants : le Cantor avait prévu 166 chorals dont les titres sont tous inscrits de sa main au fil des 186 pages du manuscrit relié préparé à cet effet, pages restées vierges en dehors des 45 Chorals effectivement composés. On se souvient aussi de ce musicien éclectique et d’une grande élégance, en 2007 à Toulouse les Orgues, dans sa transcription de la Danse lente de Maurice Duruflé (page centrale de ses Danses pour orchestre, les deux autres transcrites et alors interprétées par Vincent Warnier), qu’il avait enregistrée à l’orgue de la cathédrale d’Auxerre pour Chandos (2003, parution 2005 : Dances of Life and Death– Diapason Découverte) en regard des Trois Danses de Jehan Alain.
Sur des tempos globalement d’une extrême vivacité, la vraie virtuosité consistant à conférer à chacune de ces pièces autant de vie intense que de fabuleuse clarté et cohérence (le grand Ut re mi fa sol la est étourdissant), l’interprétation de William Whitehead émerveille par la mise en exergue de la moindre incise des pièces de John Lugge, rehaussées de mille surprises, mouvantes et contrastées au gré de changements fréquents de mètre, binaire-ternaire. Pas d’ornementation ajoutée, rôle foncièrement dévolu avec brio aux seules diminutions. Celles-ci abondent dans les parties de main gauche soliste (jamais à la main droite) des trois Voluntaries. L’interprète évoque les plus anciens exemples de double voluntary, forme mettant à profit le dialogue de deux claviers, une nouveauté pour bien des instruments anglais de l’époque. La tradition attribue cette primauté à Orlando Gibbons (1583-1625) – Fancy for a Double Orgaine, pièce XXI du BenjaminCosyn Virginal Book, 1620 –, et l’on se gardera bien de trancher. Les deux musiciens étant strictement contemporains, il peut y avoir eu tout simplement concomitance.
Magnifiant chaque section de ces œuvres chatoyantes, les registrations sont des plus intéressantes, juste reflet de l’orgue anglais du XVIIe, constitué de fonds et mixtures, sans guère de mutations ou anches. Elles mettent en valeur la progression de l’écriture de façon saisissante et concourent au maintien d’un intérêt constant. Disposant d’un instrument surdimensionné et d’une richesse « excessive », William Whitehead ne résiste pas – autre sorte de fruit défendu – à faire entendre la discrète Voix humaine dans Christe qui lux, ou encore, sobrement et à très bon escient, les trompettes du grand clavier dans le premier des Voluntaries. Une radieuse et réjouissante découverte !
(1) Orgue Lesselier-Lefebvre-Cattiaux de Bolbec
https://inventaire-des-orgues.fr/detail/orgue-bolbec-eglise-saint-michel-fr-76114-bolbe-stmich1-x
https://pop.culture.gouv.fr/notice/palissy/PM76003227
(2) The Orgelbüchlein Project
https://orgelbuechlein.co.uk
The Forbidden Fruit – John Lugge – CD Hortus 273, 2025
https://www.editionshortus.com/catalogue_fiche.php?prod_id=349
Site de William Whitehead
https://www.william-whitehead.com
https://www.youtube.com/channel/UCL7HnXLI0shcavGffXCXo8A
Photo de William Whitehead (livret) : © John Mark Ainsley (par ailleurs remarquable ténor lyrique, depuis le baroque et Mozart jusqu’à Janáček, Britten et Henze)