Échos

« Réagir après un échec est parfois plus difficile que réagir après un succès »

Entretien avec Benjamin Alard

ON 72 vient de sortir ! Le dossier principal de ce numéro portant sur les concours, vous y trouverez les témoignages de nombreux musiciens. Voilà  celui de Benjamin Alard, personnalité phare du monde de l’orgue actuel, qui nous a fait l’honneur et l’amitié de participer à cette enquête.

Disciple entre autres de Louis Thiry, François Menissier, Andrea Marcon, Jean-Claude Zehnder et Élisabeth Joyé, à la fois organiste et claveciniste, Benjamin Alard (né en 1985) est un concertiste unanimement salué comme l’un des spécialistes de la musique baroque, notamment celle de J.S. Bach. Titulaire (nommé sur concours) de l’orgue Aubertin de Saint-Louis-en-l’Île à Paris, il est lauréat de plusieurs concours internationaux prestigieux. Il obtient notamment le 1er prix et le Prix du public du concours international de clavecin de Bruges (2004) ainsi que le 1er prix du concours Silbermann de Freiberg (2007).

Orgues Nouvelles : Que peut-on (ou doit-on) attendre d’un concours ?

Benjamin Alard : Une sélection la plus honnête possible des participants en fonction des membres du jury et de leur capacité à juger au sein d’un groupe. Un bon concours est un concours qui a tout d’abord un jury bien composé, qui peut interagir avec un président fédérateur, diplomate et très intelligent. La comparaison est très importante. Le concours en lui-même, en fonction de sa renommée, peut aider à la carrière d’un musicien.

O.N. : Comment est vécu un concours par un candidat ?

B.A. : Souvent avec beaucoup de tensions, d’inquiétudes et d’incertitudes. En ce qui me concerne j’ai toujours fait preuve de grande liberté en général, y compris lors des épreuves des concours, ce qui m’a parfois été fatal. Il est bon aussi de réagir après un échec, ce qui est parfois plus difficile que de réagir après un succès.

O.N. : Le palmarès reflète-t-il vraiment la valeur des lauréats ?

B.A. : Pas toujours. Cela dépend de la composition et de l’honnêteté du jury. Un premier prix rarement décerné a plus de valeur qu’un prix qui devient trop fréquent.

Il se produit parfois une chose très rare, le fait qu’un candidat est indiscutablement primé et met tous les membres du jury d’accord.

O.N. : Obtenir un premier prix change-t-il vraiment quelque chose (sur le court mais aussi long terme) ?

B.A. : Tout dépend de la réputation du concours et des engagements qui en découlent ensuite : invitations, notoriété, parrainages. En général, je dirai que oui.

O.N. : Comment juger une pratique artistique liée par essence à un contenu émotionnel subjectif ?

B.A. : C’est en effet très subjectif mais il n’en reste pas moins que la musique fait vibrer et touche son auditoire ou pas. C’est pour cela que le Prix du public est souvent associé au Premier prix, ce n’est pas un hasard.

O.N. : Sur quels critères s’appuyer pour émettre un jugement ?

B.A. : Il y a bien évidemment la technique, indiscutablement importante. Mais pour ma part, ce qui est le plus important, c’est la façon dont les candidats se comportent avec la musique (les textes ou improvisations) face au public et à l’aide de l’instrument. Sans grande complicité avec ces derniers, complicité décelable à la quasi première note, le choix est assez vite fait…

O.N. : Y aurait-il une alternative pour faire une sélection (qui semble inévitable lorsque quelqu’un doit être choisi pour un poste par exemple) ?

B.A. : La cooptation n’est pas une mauvaise méthode, elle évite bien des tracas.

O.N. : Y aurait-il moyen de se passer de concours ?

B.A. : Dans certains cas, il ne vaut mieux pas de concours qu’un concours erroné…

O.N. : Ou de le proposer sous une autre forme ?

B.A. : Je ne pense pas. Le concours met en quelque sort tout le monde d’accord sous la forme d’un compromis, ce dernier peut être imprécis et erroné, mais à mon sens c’est tout de même le moins pire.

Propos recueillis par Liesbeth Schlumberger