Un aventurier des tuyaux
C’est avec une profonde tristesse que nous avons appris le décès de Paul-Louis Siron qui s’est éteint le 20 janvier dans 101e année. Orgues Nouvelles avait eu la joie de proposer un portrait réalisé sous forme d’interview par Martine Hahn dans son numéro 53 (été 2021). Le voici.
À 96 ans, Paul-Louis Siron est le doyen des organistes genevois. Enthousiaste et passionné, il nous livre quelques souvenirs, au premier plan desquels figure la construction progressive d’un grand orgue personnel.
MARTINE HAHN : Vous êtes encore un grand amateur de concerts. Quel est votre secret ?
PAUL-LOUIS SIRON : J’ai enseigné les langues au niveau secondaire à Genève (lycée), puis l’initiation musicale. En 1962, grâce à l’enthousiasme de quelques élèves musiciens, j’ai fondé l’orchestre du collège de Genève, qui s’est vite développé, et avec lequel j’ai fait plusieurs voyages… jusqu’en Chine !
Puis, de nombreux collégiens ont eu envie de chanter : ainsi est né le chœur du collège Calvin. Enfin, en 1984, j’ai fondé l’ensemble vocal Orphée que j’ai conduit jusqu’à 77 ans et qui chante encore aujourd’hui. Je suis toujours resté en contact avec ces jeunes qui sont devenus parents et m’ont présenté plus tard à leurs enfants. Ces expériences et ces fidèles amitiés renforcent les liens pour la vie.
M.H. : L’une de vos autres passions était l’orgue que vous avez entendu dès votre enfance…
P.-L.S. : Tout petit, j’allais au temple de ma ville natale – Chaux-de-Fonds, à 140 km de Genève – écouter les concerts d’orgue avec mes parents. Plus tard, en 1943, je suis arrivé à Genève pour entrer en lettres à l’université, et parallèlement, j’ai poursuivi mes études de piano, notamment avec Dinu Lipatti, dont je suis peut-être le dernier élève encore en vie. Puis, j’ai fait des études d’orgue avec Pierre Segond, titulaire à la cathédrale, que j’ai souvent remplacé pour les cultes avant de donner moi-même des concerts. L’orgue à l’époque était un Tschanun de 1907, à la traction pneumatique de plus en plus défectueuse. Pierre Segond et moi avons alors imaginé avec passion la construction d’un nouvel instrument qui nous permette d’interpréter autant Bach que Franck ou Messiaen.
Quelle aventure extraordinaire que de collaborer avec les facteurs Metzler de Dietikon. Cet orgue mécanique, qui était une nouveauté à Genève, a été inauguré en 1965. À ce moment-là, j’étais moi-même organiste au temple de la Fusterie, proche de la cathédrale, que j’ai quitté en 1966 pour une paroisse non loin de la gare, aux Pâquis, où un nouvel orgue allait être construit par le facteur Georges Lhôte. Encore un orgue mécanique pour remplacer un pneumatique, et une expérience tout aussi passionnante, même à plus petite échelle (17 jeux).
M.H. : Ces années de la quarantaine sont décidément bouillonnantes ! La retraite est encore loin. Est-ce que l’idée de ne plus être titulaire d’un instrument, un jour, vous préoccupe ?
P.-L.S. : Je ne pensais pas beaucoup à la retraite. Mais depuis longtemps, je nourrissais l’envie de me construire un orgue, sans trop savoir comment. Le flash a jailli au cours d’un voyage à Paris. J’ai trouvé là une épinette, sorte de virginal rectangulaire à la sonorité claire, précise et chaude, que j’ai achetée sans hésiter, bien décidé à la combiner à un orgue. Un orgue que je pourrais monter dans mon salon ? En étais-je capable ? J’avais suivi deux chantiers de réalisation d’orgue et mis largement la main à l’ouvrage dans la construction de ma maison… je n’étais plus un bricoleur débutant. Je pouvais compter sur plusieurs amis facteurs d’orgues, notamment Georges Lhôte, ou Édouard Armagni, et sur la manufacture de Saint-Martin près de Neuchâtel. J’ai aussi beaucoup appris en observant l’intérieur de « mon » orgue des Pâquis.
J’ai vraiment commencé à construire mon orgue après la retraite. J’ai façonné mes premiers tuyaux en bois (Bourdon 8’ à partir du 2e do). J’ai fabriqué un très petit sommier – une tâche fort complexe – et j’ai posé mes tuyaux dans les orifices mais comme je n’avais pas de moteur, j’ai utilisé l’aspirateur que j’ai fait marcher à l’envers. Ce fut ma première émotion de facteur d’orgues et, à partir de là, je me suis dit que je pouvais me lancer.
M.H. : Dans cette aventure, aviez-vous un calendrier avec une marche à suivre ?
P.-L.S. : J’avais en tête les étapes importantes, mais j’ai rapidement renoncé à fixer des échéances, impossibles à tenir. Après deux ans, j’avais placé quatre jeux sur les sommiers, la tirasse était installée. L’instrument n’était pas accordé, mais je voulais l’entendre, et ce fut miraculeux ! J’ai fait réaliser les gros tuyaux de la Soubasse, j’ai acheté chez Laukhuff toutes sortes de pièces, dont le Tremblant. Les Mixtures viennent d’Allemagne. Cet orgue a 19 jeux auxquels s’ajoute l’épinette qui est le troisième clavier. Un peu farceur, j’ai glissé un Rossignol, le pied dans une eau qui s’évaporait trop vite et que j’ai remplacée… par du liquide de frein !
M.H. : Puis il a fallu monter la façade de l’orgue…
P.-L.S. : Oui, le plan a été très ardu ! Je voulais que le résultat final paraisse naturel, en jouant sur les couleurs de bois (chêne, noyer, hêtre, olivier, palissandre), les volumes, les hauteurs des tuyaux, et que le tout soit le reflet des éléments intérieurs, d’où la présence de tuyaux en métal, même s’ils sont muets. Une fois que l’ensemble fut en place, j’ai réalisé qu’il n’y avait que des angles dans cette façade alors je l’ai adoucie en ajoutant des formes arrondies.
M.H. : Construire un orgue pour soi, n’est-ce pas un projet vertigineux ?
P.-L.S. : Il ne faut pas être pressé, et même s’il y a des phases délicates – faire des tuyaux coniques ou monter certaines soupapes –, il faut aller au bout, ne pas renoncer, jamais. C’est comme une course à la voile en solitaire : on connaît le parcours, on s’y prépare jour et nuit, mais on ignore les conditions. On traverse des tempêtes et on résout des problèmes pour lesquels on ne pensait pas avoir les compétences adéquates, mais on y croit. Parfois la solution à une énigme se presente quand on s’y attend le moins. On passe par des émotions fortes, et à la fin, on a surtout gagné une victoire pour soi-même.
M.H. : Et depuis 1996, cet orgue est un compagnon de vie de chaque instant ?
P.-L.S. : Je voulais un orgue pour jouer tout Bach et la musique baroque française, donc il me fallait au moins un Plein Jeu et un Cornet. Je n’aurais pas pu construire un orgue romantique – il aurait occupé toute la pièce –, mais j’ai une Montre, même si elle commence à la 2e octave faute de place. Bien que mon salon soit petit, je peux inviter des amis pour un concert, j’y ai aussi fait quelques enregistrements. Mais un jour, cet orgue restera et je m’en irai. Que va-t-il devenir ?
Propos recueillis par Martine Hahn Martine Hahn collabore à la création du Musée de l’Art Brut à Lausanne lorsque Dubuffet propose sa collection à cette Ville (1971), et de là, s’oriente à Genève dans le monde de la pédagogie spécialisée (enseignement, puis direction) pour enfants avec handicaps. Elle « entre dans les orgues » pour une nouvelle vie à la retraite.