SORTIES CD

Par Michel Roubinet

Johann Sebastian Bach (1685-1750)

Intégrale de l’Œuvre pour orgue, Vol. X

Marie-Ange Leurent et Éric Lebrun, grand orgue Lasur-Köster-Richborn-Bünting-Kemper-Schuke-Flentrop (1466-1504-1673-1741-1984-2013) et orgue Stellwagen-Kemper-Hillebrand (1467-1515-1637-1946-1978) de la Jakobikirche de Lübeck, Allemagne ; orgue Bernard Aubertin (1998) de l’église Notre-Dame de l’Assomption de Saint-Loup-sur-Thouet, Deux-Sèvres

Concerto (Trio) BWV 597
Sonates en trio BWV 525-530
Trios BWV 1027a, 583, 584, 586
Praeludium BWV 569
Fantaisies BWV 1121, 573 (inachevée)
Fugues BWV 581, 575
Prélude BWV 999
Choral Herr Gott, dich loben wir (Te Deum) BWV 725

LIVRET FRANÇAIS
Durée : 57′ 12″, 1h 04′ 15″
2 CD Chanteloup Musique CMCD80 1/2, 2025 (distribution SOCADISC)

Retour à Lübeck

Si raccourci rime avec simplification, on peut toutefois avancer l’idée selon laquelle, dans le domaine de l’orgue, c’est à la Jakobikirche de Lübeck que l’interprétation moderne de Bach a pris corps, grâce à Helmut Walcha (1907-1991), musicien non-voyant et poète du clavier. Ce tournant se fit non pas au grand orgue de tribune, démonté in extremis pendant la Seconde Guerre mondiale pour éviter tout risque de destruction, remonté en 1957-1965 seulement, par étapes, puis en partie reconstruit par Schuke en 1981-1984 (en prenant comme époque et esthétique de référence l’état Joachim Richborn de 1673), mais au « petit orgue » Stellwagen accroché au mur nord du bas-côté gauche de l’église. Également démonté en 1942, il a donc lui aussi survécu. La Jakobikirche fut d’ailleurs l’une des rares églises de Lübeck à ne pas subir de dommages majeurs lors du bombardement de la nuit du dimanche des Rameaux de cette même année 1942. À la différence du grand orgue, devenant ainsi le seul orgue historique de Lübeck jouable dans l’immédiat après-guerre, le Stellwagen fut réinstallé dès 1946 par Kemper & Sohn (Lübeck), firme qui en 1968 érigea le nouvel orgue monumental (101/V+Péd.) de la Marienkirche de Buxtehude – démonté en 2025, il sera remplacé par un orgue neuf au terme des travaux de rénovation de l’édifice, vers 2030, projet attribué à Klais (Bonn) et à la Manufacture d’Orgues Thomas (Clervaux, Luxembourg).

C’est donc sur le Stellwagen de Lübeck que le choix de Walcha se porta quand en août-septembre 1947 il entreprit sa première et magnifique « intégrale » Bach (en fait incomplète, tout comme la seconde) pour Archiv Produktion / Deutsche Grammophon (1) : Sonates en trio n°1 et 6, Chorals Schübler, larges extraits de la Clavierübung III – la fraîcheur et l’inventivité du jeu, du toucher et de l’articulation mais aussi des timbres allait véritablement faire date. À cet orgue répondit en 1950-1952 le Schnitger construit en 1680 pour la Klosterkirche St. Johannis de Hambourg, transféré en 1816 en l’église de Cappel, au nord de Bremerhaven, non loin de Cuxhaven. Le Stellwagen touché par Walcha a été restauré de fond en comble par Hillebrand en 1977-1978 – nouvelle mécanique, nouveau pédalier, restitution du ton originel (Chorton)… Gabriel Isenberg (2) ajoute : « Dans les années 1990, des signes de dégradation dus au blanc de plomb ont été découverts sur les tuyaux gothiques, notamment dans le buffet principal. Afin de sauver ce précieux matériel historique, le projet Collapse, financé par l’Union européenne, a été lancé en 1998. La paroisse St. Jakobi, le Göteborg Organ Art Center (GOArt), l’Université technique Chalmers de Göteborg, l’Université de Bologne et la manufacture d’orgues Marcussen & Søn (Apenrade) y ont participé. En 2005, les longs travaux de sauvetage ont pu être achevés et les tuyaux endommagés réinstallés. » C’est l’instrument tel que nous l’entendons (Trios), à la suite de l’orgue de la tribune ouest dans son état Flentrop de 2013, sous les doigts inspirés de Marie-Ange Leurent et Éric Lebrun, qui renouent ainsi, à presque quatre-vingts ans de distance et s’inscrivant dans l’histoire, avec une source majeure d’inspiration – on ne vient jamais de nulle part. Signalons que le troisième instrument figurant sur ce double album, l’Aubertin de Saint-Loup-sur-Thouet (3), a bénéficié d’une cure de jouvence en avril 2025 : démontage, nettoyage et réparations mineures, relevage réalisé par la Manufacture d’orgues et de clavecins Gérald Cattin (Doubs).

Orgue de Saint-Loup-sur-Thouet – © Manufacture Aubertin (Livret)

Une intégrale Bach pas comme les autres

Riche et variée, la discographie de Marie-Ange Leurent et Éric Lebrun compte plusieurs intégrales : Buxtehude (6 CD Bayard Musique, 2005-2006), à l’œuvre duquel répond la biographie qu’Éric Lebrun lui a consacrée (4) ; Boëly (8 CD Bayard Musique, 2007), auquel Éric Lebrun, à quatre mains avec Brigitte François-Sappey, a également dédié une monographie (5) ; Litaize (5 CD Bayard Musique, 2009), dont Sébastien Durand, dans la même collection Horizons, a signé la biographie (6). On peut toutefois imaginer que cette intégrale Bach représente un aboutissement très particulier dans la vie des musiciens, Bach auquel Éric Lebrun a consacré chez Bleu Nuit Éditeur une autre monographie (7).

Eric Lebrun et Marie-Ange Leurent – © Pierre Vollot

Entreprise en 2015 en collaboration avec Monthabor-Music, la formidable aventure se referme avec ce Vol. X, enregistré en septembre et octobre 2025 : dix années d’une intensité maximale, avec pour résultat l’une des intégrales les plus vives et singulières qui soient. Également l’une des plus chaleureusement humaines, la complicité fusionnelle des musiciens jouant avec bonheur de leur double participation, alternée ou simultanée. À tel point que, dans L’Art de la Fugue ou ici dans les œuvres en trio avec continuo, on ne sait (délibérément) qui joue quoi, l’un et l’autre faisant véritablement œuvre commune.

Le choix des instruments est des plus intéressants, faisant se répondre orgues historiques d’Allemagne : Trost (1730) de la Stadtkirche „Zur Gotteshilfe“ de Waltershausen et Eilert Köhler (1740) de la Kreuzkirche de Suhl (Thuringe), Stellwagen-Beckerath (1652-1953/1976) de St. Johannis de Lüneburg (Basse-Saxe), mais aussi de France : Jean-André Silbermann de Saint-Maurice à Soultz (1750) et André Silbermann de Saint-Maurice d’Ebersmunster (1732), ainsi que des créations modernes librement inspirées de l’ancien : Grenzing de Saint-Cyprien en Périgord (1982 – illustré par André Isoir dans sa propre intégrale Bach), Freytag-Tricoteaux (2001) de Béthune, Yves Fossaert (2013) de Bourron-Marlotte, Freytag-Tricoteaux (2003) de Strobl am Wolfgangsee (Autriche), Ahrend (1985) de Porrentruy (Suisse), Grenzing-Cattiaux (1986-2015) de Notre-Dame de Belvès.

Signalons que les Vol. I, IV et V, qui étaient épuisés, sont de nouveau disponibles.

Cette réédition a permis d’ajouter les deux Ciacone de jeunesse BWV 1178 et 1179 récemment identifiées, présentées sur le site d’Orgues Nouvelles par Michel Trémoulhac (8). « Pour conserver le chiffre symbolique de 14 orgues au total (pas un de plus !) », elles ont été enregistrées début 2026 à l’orgue de style allemand de Bourron-Marlotte (Seine-et-Marne) – où les deux musiciens animeront (5-10 juillet) la Dixième académie d’orgue de Bourron-Marlotte. Cet orgue figure déjà dans l’intégrale, Vol. V :ConcertosFantaisies et fuguesPièces diverses. Pour des raisons de place, c’est toutefois au Vol. 4 : Chorals de LeipzigChorals de Weimar et Chorals divers à l’orgue de la Kreuzkirche de Suhl que ces Ciacone ont été ajoutées, « les sonorités et l’acoustique de Bourron se mariant bien avec celles de Suhl (le lambris donne une sonorité peu réverbérante à Suhl) ». Enfin l’intégrale, jusqu’ici en volumes séparés, est annoncée en un coffret de 20 CD assorti d’un index par œuvres et numéros de BWV, avec L’Art de la Fugue, gravé dès 2014 en guise de propylées, à l’orgue Johann Andreas Engelhardt (1845) de Herzberg, en Basse-Saxe (9).

Les Sonates en trio avec continuo

« Nous avons pris le parti, à la suite de notre enregistrement des Chorals Schübler (Vol. 9), de réaliser un continuo, comme pour un ensemble de musique de chambre. Cela ressemble peut-être à ce que Bach a pu faire lui-même « en famille » ou avec ses élèves. Éclairer le contexte harmonique, soutenir par une couleur particulière, s’appuyant sur la basse, donne à cette merveilleuse musique une texture assez différente de la version à trois voix solistes. »

Après les Sonates en trio par Benjamin Alard au clavecin et au clavicorde avec pédalier (10), voici donc une nouvelle approche originale des pages en trio, bien que strictement à l’orgue, dédoublé via le continuo. André Isoir avait tenté l’aventure dans ses propres adaptations, le Vol. 2 de L’art de la transcription (Delatour France, 2007) offrant par exemple le premier des Schübler, version avec continuo que l’on peut entendre par Michel Bouvard et François Espinasse à l’orgue Westenfelder de Fère-en-Tardenois dans l’album Bach – Isoir // Transcriptions (La dolce volta, LDV 26, 2016).

Mise en œuvre avec les Schübler (splendide Vol. 9 de cette intégrale, avec en particulier des Variations canoniquesenchanteresses, à l’orgue de Lüneburg qui vit passer Scheidemann, Böhm et sans doute le jeune Bach), l’adjonction d’un discret continuo éclaire donc l’ensemble des pièces en trio de ce double album de conclusion. Un continuo qui ponctue, sous-tend et enrichit texte et harmonie. On est à mi-chemin entre l’original pour un instrumentiste unique et l’instrumentation « à rebours » des Sonates concoctée par Martin Gester pour un ensemble de chambre (avec ou sans continuo) reconfiguré pour chaque œuvre, la voix libre et indépendante des cordes et des vents ne pouvant qu’enrichir l’écoute et l’approche des organistes : Six Concerts en trio pour divers instruments (flûte, violon et continuo ; 2 violons et continuo ; violon et clavecin ; orgue positif et clavecin ; orgue positif, viole et continuo ; flûte, violon, viole et continuo – CD Assai 222442-MU750 paru en 2002 et malheureusement épuisé).

Le Concerto (Trio) BWV 597 donne le ton : un bain de jouvence sur des tempos enlevés et vigoureusement dynamisés par la franchise et l’acuité des timbres. Cela vaut pour l’ensemble du programme et tout particulièrement pour les Sonates, dont les mouvements « lents » sont d’un irrépressible allant, même le Lento (sans reprises) de la Sixième. Corollaire du tempo : un jeu très détaché et une articulation vigoureuse et acérée, évoquant à souhait les coups de langue et d’archet des instruments de chambre.

En réponse au surcroît de richesse, on pourra bien sûr arguer que cela revient à renoncer au prodige de la version à trois voix strictes de Bach, miracle d’équilibre suprêmement autosuffisant, sans perte ni besoin de nourrir texte et harmonie. Une telle option était pourtant indéniablement intéressante à tenter, en dehors ou parallèlement à l’absolue pureté linéaire de la version « simple ». L’écoute, selon que l’on approuve ou non la reformulation, semblera soit enrichie, soit brouillée précisément par l’enrichissement proposé, d’autant que les registrations sont denses et charpentées (mutations et anches solistes), d’une plénitude affirmée. Le continuo nimbe, avec une étrange (parfois déstabilisante) sensation d’écho/préécho, le but n’étant pas de le mettre en exergue, naturellement ; mais l’oreille, dominée par le texte proprement dit, cherche (peine, selon les Sonates) à deviner les subtilités de cet arrière ou infra-plan, avec un rien de frustration. Les registrations les plus légères ou épurées sont celles qui se prêtent le mieux à cette superposition, ainsi dans le Trio BWV 1027a sur des jeux flûtés d’une délicieuse présence.

Outre le Praeludium en la mineur BWV 569 ou la Fugue en ut mineur BWV 575 d’une tension altière, le programme se referme sur des pages rares dont le Trio en sol mineur BWV 584, transcription partielle d’un air de ténor de la Cantate Wo gehest du hinBWV 166, ou le Praeludium BWV 999, classé parmi les compositions pour luth. Le tout couronné, les deux musiciens associant une dernière fois leurs forces au service de la musique du Cantor, du très étrange Choral Herr Gott, dich loben wir BWV 725, ou Te Deum (avant 1708), grand motet d’une polyphonie savante à cinq voix. Plus vaste que n’importe quel autre choral du jeune Bach, il est à la fois archaïque, d’une extrême rigueur formelle et étonnamment audacieux : à l’écoute de ses enchaînements harmoniques et d’un recours au chromatisme vraiment singuliers, on en vient à se dire que Max Reger n’est pas si loin…

Ce que Marie-Ange Leurent et Éric Lebrun nous donnent à entendre est musicalement et instrumentalement magnifique, débordant d’une générosité de jeu qui tient en haleine. Une sorte de quadrature du cercle où, tant pour la musique que pour l’interprétation, irrésistible jeunesse et pleine maturité fusionnent de manière confondante. Ce n’est pas le moindre des prodiges de cette grande aventure.

(1) Helmut Walcha – Intégrale des enregistrements Archiv Produktion & DG, orgue et clavecin (32 CD, 2021)
https://www.deutschegrammophon.com/en/artists/helmutwalcha/news/helmut-walcha-complete-recordings-in-archiv-produktion-and-dg-263550

(2) Orgues de Lübeck pour les germanophones – site de Gabriel Isenberg :

Grand orgue de la Jakobikirche de Lübeck
https://www.orgelsammlung.de/orgeln/l/lübeck-st-jakobi-große-orgel

Orgue latéral de la Jakobikirche de Lübeck
https://www.orgelsammlung.de/orgeln/l/lübeck-st-jakobi-stellwagen-orgel

(3) Orgue de Saint-Loup-sur-Thouet
https://www.saint-loup-lamaire.fr/orgue.html
https://orgue-aquitaine.fr/Orgue-de-Saint-Loup-sur-Thouet-Eglise-Notre-Dame-de-l-Assomption.html

(4Dietrich Buxtehude, Éric Lebrun, Bleu Nuit Éditeur, collection Horizons n°7 (2007)
https://www.bne.fr/page25.html

(5Alexandre Pierre François Boëly, Brigitte François-Sappey et Éric Lebrun, Bleu Nuit Éditeur, collection Horizons n°13 (2008)
https://www.bne.fr/page21.html

(6Gaston Litaize, Sébastien Durand, Bleu Nuit Éditeur, collection Horizons n°6 (2005)
https://www.bne.fr/page49.html

(7Johann Sebastian Bach, Éric Lebrun, Bleu Nuit Éditeur, collection Horizons n°54 (2016)
https://www.bne.fr/page17.html

(8Événement : deux nouvelles pièces d’orgue reconnues comme étant de J.S. Bach ! (25 novembre 2025)
https://orgues-nouvelles.org/evenement-deux-nouvelles-pieces-dorgue-reconnues-comme-etant-de-j-s-bach/

(9https://www.concertclassic.com/article/lart-de-la-fugue-quatre-mains-par-marie-ange-leurent-et-eric-lebrun-en-preambule-au-7eme

(10) Benjamin Alard – Intégrale de l’œuvre pour clavier de JS Bach
https://orgues-nouvelles.org/johann-sebastian-bach-1685-1750-2/

Johann Sebastian Bach – Intégrale de l’Œuvre pour orgue, Vol. X – Chanteloup Musique, 2025
https ://www.chanteloup-musique.org/boutique/intégrale-de-l-œuvre-d-orgue-de-bach/

Les dix volumes de l’intégrale Bach + L’Art de la fugue
https://www.chanteloup-musique.org/boutique/intégrale-de-l-oeuvre-d-orgue-de-bach

Site d’Éric Lebrun et Marie-Ange Leurent
https://www.ericlebrun.com

Photo du grand orgue de la Jakobikirche de Lübeck : © Gabriel Isenberg
Photo de tuyaux peints (1896), tourelle de pédale du grand orgue de la Jakobikirche de Lübeck : © Hans-Jörg Gemeinholzer
Photo de l’orgue du bas-côté nord de la Jakobikirche de Lübeck : © Hans-Jörg Gemeinholzer
Photo (vue avant) de l’orgue de Saint-Loup-sur-Thouet : © site Manufacture Bernard Aubertin
Photo (vue arrière) de l’orgue de Saint-Loup-sur-Thouet : © site Inventaire National des Orgues

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Vincent Dubois - Eternal Notre-Dame

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