SORTIES CD

Par Michel Roubinet

Centenaire Marie-Claire Alain

Marie-Claire Alain – From Bach to Bach
The Organist Of The Century

CD 1-7 : J.S. Bach (ø 1954-1958)
F.-H. Clicquot–Cavaillé-Coll–V. Gonzalez (1781–1857–1947), Saint-Merry, Paris
Haerpfer-Erman (1955), St. Marien, Friedrichsthal, Sarre (Allemagne)

CD 8-9 : J.S. Bach – Die Kunst der Fuge (ø 1974)
Marcussen & Søn (1973), Laurenskerk, Rotterdam 

CD 9-10 : La Famille Bach (ø 1977, 1996)
Kern (1971, orgue de chœur), Notre-Dame-des-Blancs-Manteaux, Paris
Migendt-Marx–Schuke (1755–1960), Kirche „Zur frohen Botschaft“, Berlin-Karlshorst (Allemagne)


CD 11-13 : Dietrich Buxtehude (ø 1955, 1986)

F.-H. Clicquot–Cavaillé-Coll–V. Gonzalez (1781–1857–1947), Saint-Merry, Paris
Arp/Franz Caspar Schnitger–Albertus Antonius Hinsz–Jürgen Ahrend (1692/1729–1740–1984), Martinikerk, Groningen (Pays-Bas)

CD 14 : Scheidt, Arauxo • L’orgue avant Bach (ø 1957, 1959)
F.-H. Clicquot–Cavaillé-Coll–V. Gonzalez (1781–1857–1947), Saint-Merry, Paris
Jean de Joyeuse–Victor Gonzalez (1688–1958), cathédrale Sainte-Marie, Auch

CD 15 : Orgelmusik aus Norddeutschland (ø 1990)
Alfred Kern (1975), Saint-Martin, Masevaux

CD 16-19 : Musique concertante et de chambre – Bach, Soler, Mozart, Vivaldi, Haendel… (ø 1955, 1965, 1998)
Haerpfer-Erman (1946-1950), Herz Jesu Kirche [détruite], Ludweiler / Völklingen (Allemagne)
Cavaillé-Coll–Beuchet-Debierre–Gonzalez (fin XIXe–1932–1953), Salle Duroc, Institut National des Jeunes Aveugles, Paris
Haerpfer-Erman (1961), Saint-Nicolas, Haguenau – positif Haerpfer-Erman / positif Gonzalez
Delaunay–Micot–Puget–Grenzing (1677–1783–1850–1983), Saint-Pierre des Chartreux, Toulouse

CD 20-27 : Musique française des XVIIe et XVIIIe siècles – L. & F. Couperin, Grigny, Daquin, Marchand, Balbastre… (ø 1955-1998)
F.-H. Clicquot–Cavaillé-Coll–V. Gonzalez (1781–1857–1947), Saint-Merry, Paris
Jean de Joyeuse–Victor Gonzalez (1688–1958), cathédrale Sainte-Marie, Auch
Lefebvre–Haerpfer-Erman (1738–1972), Notre-Dame, Caudebec-en-Caux
François Castie – Daublaine-Callinet – Alfred Kern (1683-1844-1964), cathédrale Saint-Théodorit, Uzès
F.-H. Clicquot–Boisseau-Cattiaux (1790–1994), cathédrale Saint-Pierre, Poitiers
Thierry–F.-H. Clicquot–Dallery–Gonzalez (XVIIe.–1768 1843–1974), Saint-Gervais, Paris

CD 28-35 : L’orgue romantique et symphonique (Saint-Saëns, Franck, Liszt, Widor, Vierne, Messiaen, Duruflé), Toccatas(ø 1958-1995)
Haerpfer-Erman (1955), St. Marien, Friedrichsthal, Sarre (Allemagne)
Aristide Cavaillé-Coll (1880), cathédrale Sainte-Croix, Orléans
Aristide Cavaillé-Coll (1862), Saint-Sulpice, Paris
Thierry–Dallery–Cavaillé-Coll–Haerpfer-Erman (1698–1830–1852–1966), Saint-Germain, Saint-Germain-en-Laye
Kuhn (1977), Hofkirche St. Leodegar, Lucerne (Suisse)
Jann (1993), Konzerthalle “Sinfonie an der Regnitz”, Bamberg (Allemagne)
Aristide Cavaillé-Coll (1885), Saint-Étienne, Caen
Cavaillé-Coll–Mutin–Barberis (1894–1909–1983), Saint-Antoine-des-Quinze-Vingts, Paris
Goll (1991), Église française réformée, Berne (Suisse)

LIVRET FRANÇAIS / ANGLAIS / ALLEMAND
Durée : 71h 29′ 15″
Coffret de 53 CD Warner Classics / Erato Disques 502685473873, 2026

CD 36-37 : Musique vocale française (ø 1957, 1982-1989)
F.-H. Clicquot–Cavaillé-Coll–V. Gonzalez (1781–1857–1947), Saint-Merry, Paris
Merklin–Roethinger (1879–1963, orgue de chœur), Saint-Eustache, Paris
Cavaillé-Coll (1889, orgue de chœur), Saint-Germain Saint-Germain-en-Laye
Kuhn (1955), cathédrale Notre-Dame, Lausanne (Suisse)

CD 38 : Musique française pour orgue et orchestre du XXe siècle – Poulenc, Chaynes, Charpentier (ø 1970, 1968, 1980)
Danion-Gonzalez (1957-1966), Studio 104 de la Maison de la Radio, Paris
Marcussen (1946), Radiohusets Koncertsal, Copenhague (Danemark)

CD 39 : Trompette et orgue (ø 1966, 1970)
Detlev Kleuker (1964), église évangélique allemande, Paris
Haerpfer-Erman (1967), collégiale Saint-Quentin, Saint-Quentin

CD 40-41 : Jehan Alain (ø 1962, 1999-2000)
Albert Alain–Manufacture Saint-Martin (1910-1970–1991), Maison de la Dîme, Romainmôtier (Suisse)
Ghys–Bossier–Cicchero (1899–1930–1988), Saint-Ferjeux, Besançon
Charles Dallery?–Frères Basiliens–Théo Haerpfer (1756?-1845-1993), abbaye de Valloires (Argoules)
Haerpfer-Erman (1960), Saint-Jean-Baptiste Château-Salins

CD 41 : Flûte et orgue (ø 1971) + Sarabande de Jehan Alain (ø 1997)
Detlev Kleuker (1964), église évangélique allemande, Paris
Jann (1993), Konzerthalle “Sinfonie an der Regnitz”, Bamberg (Allemagne)

CD 42-53 : Intégrale de l’Œuvre pour orgue de J.S. Bach (troisième version, ø 1985-1993)
Arp/Franz Caspar Schnitger–Albertus Antonius Hinsz–Jürgen Ahrend (1692/1729–1740–1984), Martinikerk, Groningen (Pays-Bas)
Gottfried Silbermann–Jehmlich (1714–1983), Dom, Freiberg (Allemagne)
Gottfried Silbermann–Eule (1721–1980), Georgenkirche, Rötha (Allemagne)
Van Hargerbeer–F.C. Schnitger–Flentrop (1646–1725–1986), Laurenskerk, Alkmaar (Pays-Bas)
Alfred Kern (1975), Saint-Martin, Masevaux
Christian Müller–Marcussen (1738–1961), Bavokerk, Haarlem (Pays-Bas)
Christian Müller–Bakker & Timmenga (1727-1978), Jakobijnerkerk, Leeuwarden (Pays-Bas)
Arp Schnitger-Petrus van Oeckelen-Orgelmakerij Reil (1702-1858-1990), Aa-kerk, Groningen (Pays-Bas)
Treutmann–Hillebrand (1737–1992), Stiftskirche St. Georg, Grauhof-Goslar (Allemagne)

Née le 10 août 1926 à Saint-Germain-en-Laye, Marie-Claire Alain aurait donc eu cent ans en 2026. Alors que de nombreux hommages lui sont rendus tout au long de l’année tant en France qu’à l’étranger (concerts, conférences, expositions, publications), sa maison de disques, Erato, dont elle fut l’une des figures de proue dès le tout début d’Erato « historique », se devait d’être au rendez-vous, le présent hommage s’inscrivant dans une démarche au long cours de Warner Classics.

Discographie Erato de Marie-Claire Alain actuellement accessible

Si la disponibilité des disques est souvent aléatoire sur la durée, Warner Classics passe pour garder longtemps au catalogue ses parutions « physiques ». Outre diverses compilations en streaming et téléchargement (1), dont Marie-Claire Alain – Une vie pour l’orgue (florilège de 100 plages), proposées tant sur le site de Warner que sur d’autres plateformes, Erato a repris depuis une dizaine d’années au format CD une grande partie du legs discographique de Marie-Claire Alain. Disposer à l’instant T de l’intégralité de ses gravures, sachant que sa carrière fut la plus riche et la plus longue (1954-2008) de l’histoire du disque pour l’orgue, serait économiquement inconcevable, mais par bonheur l’essentiel est présentement accessible, réparti sur l’ensemble des publications récentes, la plupart directement ou via des revendeurs extérieurs.

Commémorant le premier anniversaire de sa disparition, le 26 février 2013, la première reprise majeure date de 2014 : Marie-Claire Alain – L’Orgue français (22 CD), somme couvrant la période 1959-2000. S’ensuivit en 2014 et 2015 la reprise d’inédits en CD portant sur le début de sa carrière au disque (collection The Erato Story). D’abord son tout premier microsillon (1954) : Bach à l’orgue de Saint-Merry, puis des pages du répertoire symphonique et moderne français (1955, devenues en CD French Organ Music from the 19th and 20th Centuries) : Widor, Gigout, Boëllmann et Vierne à Sainte-Clotilde, Jehan Alain à Saint-Merry, dont la Suite pour orgue et les Litanies (2) – notons que de Jean Langlais, avec qui MCA travaillait l’improvisation et la famille Alain était liée d’amitié, elle enregistre alors la Suite médiévale, intégrée au coffret français de 2014 (Solstice a publié en 2021 une autre magnifique version, captée en concert à Notre-Dame de Paris en 1979). Vinrent ensuite deux reprises Bach d’exception : en 2017 la sublime version de L’Art de la Fugue à Masevaux (1992, bien sûr dès l’origine en CD) ; en 2018 (enfin !, car elle était jusqu’alors inédite en CD) la première intégrale (1959-1967), dite « scandinave » (3).

L’une des règles de la politique de réédition de Warner Classics étant d’éviter autant que possible les doublons, pour d’évidentes raisons économiques, les gravures évoquées ci-dessus, toujours disponibles séparément en physique et/ou numérique, ne figurent donc pas dans la présente édition, à l’exception du LP Bach initial de 1954. Il en va de même pour Mendelssohn, absent de ce coffret : l’intégrale (1975) de son œuvre d’orgue par Marie-Claire Alain figure (CD 6-8) dans le coffret Warner Classics Mendelssohn – The Great Edition (40 CD) de 2024 (4) ; également de maintes pages concertantes avec Jean-François Paillard (dont deux intégrales des Concertos de Haendel, en 1961 et 1976), intégrées au grand coffret de 133 CD (2019) consacré au chef français et à son orchestre, somme malheureusement épuisée – l’intégrale Haendel de 1976, à l’orgue Schwenkedel de Saint-Donat, est toutefois disponible en numérique (5). Ce coffret pour le centenaire de la naissance de Marie-Claire Alain est par ailleurs indissociable et prolonge celui de L’Encyclopédie de l’Orgue paru en avril 2026 (6), lequel correspond dans la vie de la musicienne aux années 1963-1974, « artificiellement » sous-représentées dans le présent coffret, MCA enregistrant à l’époque à un rythme effréné pour la collection EDO (36 LP / 26 CD). Ainsi, à simple titre d’exemple, l’évitement des doublons explique l’absence de la Symphonie n°5 de Widor à Caen (1968), version de référence absente du florilège Widor du présent coffret mais que l’on trouve dans le coffret EDO.

Le coffret du Centenaire : inédits en CD et gravures essentielles

Une intégrale Marie-Claire Alain étant inenvisageable, Erato a dû faire des choix pour un coffret à la fois généreux et représentatif de la discographie de Marie-Claire Alain, résultante d’une conjonction unique, à l’envol du parcours hors norme de la concertiste (dès le Concours de Genève en octobre 1950) répondant les débuts puis l’âge d’or du microsillon, et par la suite du CD. 

Concert, disque et enseignement furent les trois piliers de la carrière de Marie-Claire Alain. Pour ce qui est du disque, ce coffret organisé à la fois par domaines et, au sein de chacun d’eux, de manière chronologique, évoque toutes les facettes de la musicienne : répertoire soliste, chambriste, concertant et même accompagnement vocal et choral, à l’exception d’une seule, certes peu « audible » au disque mais essentielle pour apprécier tant l’éventail que l’engagement – et l’humilité, toujours, s’agissant de grands interprètes – de la musicienne au service de la musique : son rôle de continuiste, des Passions et Cantates de Bach (sous la baguette de Fritz Werner) au répertoire français : Requiem et Te Deum, notamment, de Charpentier, Campra, Delalande, Dumont, Jean Gilles… jusqu’à Berlioz ou Duruflé. Il faut imaginer la grande Dame de l’orgue pour ainsi dire anonyme dans un collegium de musiciens, pour le bonheur de partager la musique.

Les gravures des années 1950 inédites en CD :

Bach et les XVIIe et XVIIIe siècles français

Il se pourrait que nombre de mélomanes et de jeunes organistes, ne connaissant que la norme imposée par le renouveau baroque : l’approche « historiquement informée », sous-estiment le fait que ce qui semble aller de soi résulte aussi de l’expérience parfois tâtonnante des pionniers, en particulier pour les classiques français, oubliant au passage que l’idée de l’instrument ad hoc sur le plan esthétique a toujours prévalu pour les organistes, bien avant la « révélation » des baroqueux. Rien de tel qu’une remontée du temps pour savoir d’où l’on vient en termes de compréhension et de restitution des œuvres. C’est l’un des intérêts majeurs de ce coffret : permettre d’éloquente manière une plongée dans l’histoire de l’interprétation, au fur et à mesure de l’évolution de l’interprète et de celle, consubstantielle, du patrimoine instrumental.À cet égard, on note d’emblée la faible qualité, hélas !, de l’orgue principal dont Marie-Claire Alain put disposer en ces années 1950, même si le plus souvent elle en transcende les faiblesses. On réalise à quel point l’instrument adéquat conditionne la « spontanéité » et la force de conviction de la restitution musicale.

• Johann Sebastian Bach

Préfiguration de ce qui va se concrétiser à partir 1954, Marie-Claire Alain reçoit en novembre 1951 le Prix J.S. Bach des Amis de l’Orgue, dont le diplôme, portant l’émouvant paraphe de chaque membre du jury, offre un instantané de l’orgue français au mitan du siècle : Maurice Duruflé, Gaston Litaize, Jean Langlais, André Marchal, Alexandre Cellier, Jean-Jacques Grunenwald, Claude Delvincourt, Olivier Messiaen, Antoine Reboulot. En février 1954, à Saint-Merry et pour Les Discophiles de Paris, série peu après intégrée à Erato (label fondé en 1953), MCA grave donc son premier disque : JS Bach – Pièces pour orgue (CD 1), à l’initiative de et guidée par Michel Garcin, directeur artistique d’Erato. André Charlin signe la prise de son. Quatre LP Bach suivent cette même année, trois autres en 1955, tous pour Les Discophiles Français (label fondé en 1940) – dont Antoine Duhamel, ensuite connu pour ses musiques de films, vient alors d’être nommé directeur artistique et dont l’épouse, Michèle Auclair, enregistre en 1956-1957 avec MCA à l’orgue Haerpfer-Erman (1955) de Saint-Augustin de Deauville les Sonates pour clavier et violonBWV 1014-1019, disponibles en numérique (7). Ces gravures de Saint-Merry constituent une quasi-intégrale des « pièces libres », l’univers du choral ne faisant son apparition qu’en 1957 – MCA enregistre dès lors pour Erato stricto sensu. S’ensuivent en 1958 – apparition de la stéréo – un ultime LP Bach à Saint-Merry (Concertos, Chorals, pièces diverses) ainsi que des extraits de l’Orgelbüchlein et une magistrale Partita Sei gegrüßet, Jesu gütig BWV 768 à l’orgue Haerpfer-Erman de St. Marien de Friedrichsthal (Sarre), autrement plus convaincant que Saint-Merry (presque un choc, des plus positifs !), avant-goût de ce qui allait suivre. Ce cycle Bach (CD 1-7) fut de facto suspendu, MCA et Erato se lançant en 1959 dans une véritable intégrale Bach sur des instruments désormais soigneusement recherchés et choisis : c’est l’intégrale « scandinave » déjà évoquée.

Le premier LP Bach, ici repris, a été remasterisé en 2014 (The Erato Story) de manière moins convaincante que les autres gravures des années 1950, Christophe Hénault (Art & Son Studio, partenaire régulier de Warner Classics, de Maria Callas à Wilhelm Furtwängler) signant l’ensemble de la magnifique remasterisation des multiples inédits en CD figurant dans le présent coffret. Force est de reconnaître que l’orgue de Saint-Merry est à bien des égards insatisfaisant. Norbert Dufourcq, proche de la famille Alain et qui joua un rôle pivot dans les débuts de MCA au disque, en était le titulaire, ceci expliquant sans doute en partie cela. Profondément modifié et repensé par Victor Gonzalez en 1947, l’instrument est déjà manifestement fatigué et très variable dans ce qu’il permet. Bach s’adaptant à tous les cas de figure, Marie-Claire Alain offre une somme non seulement d’une extraordinaire vitalité mais aussi d’une maturité musicale et d’une perfection instrumentale qui impressionnent par leur « modernité » – on change indéniablement d’époque – et permettent de faire dans une large mesure abstraction de l’instrument. Au prix, il est vrai, d’un travail considérable de l’interprète sur la couleur et l’agencement des perspectives, sans jamais rompre l’équilibre, de façon assez miraculeuse, écriture et plans sonores conservant une absolue cohérence, lisibilité et continuité. Difficile de déterminer si la mode de l’époque, avec notamment des registrations en crescendo là où, sur un orgue historique optimalement restauré / restitué on peut vouloirse contenter d’une même couleur, parfaite voire « idéale » – un plenum Schnitger-Ahrend le permet, pas l’orgue de Saint-Merry –, ou bien si le propre goût de la musicienne à ce moment de son parcours l’incite à ces changements incessants, et convaincants, y compris dans de remarquables Sonates en trio. Et d’ailleurs pourquoi pas ?, même s’il demeure que MCA, dans ses quatre autres versions des Sonates renoncera, comme c’est l’usage, à toute modification de timbre au sein d’un même mouvement.

Ce qui avant tout ressort de ce Bach globalement enthousiasmant des années 1950, apport majeur de ce coffret, c’est qu’il préfigure tout ce qui par la suite adviendra. Certes, chaque fois que Marie-Claire Alain remettra Bach sur le métier – trois intégrales : 1959-1967, 1978-1980 (8), 1985-1993, plus quelques albums entre les deuxième et troisième –, elle ira toujours plus à l’essentiel, jusqu’à une sorte d’ascèse ô combien puissante, dense et poétique nullement contraire à une vie de chaque instant. Le bouillonnement de la jeune interprète, en dépit de l’orgue de Saint-Merry, emporte néanmoins ici tout sur son passage, cette première étape du coffret du Centenaire se révélant essentielle et gratifiante.

• Louis et François Couperin, Clérambault et Grigny

Il en va différemment des gravures, réalisées parallèlement à Bach, d’œuvres de compositeurs français des XVIIe et XVIIIe siècles (CD 20-21, 1955-1956), si dépendants des timbres de notre orgue classique, dont les fameux meslangesguident l’interprète, ce que celui de Saint-Merry est bien en peine de faire. À l’inverse de Bach, partout chez lui, le chemin à parcourir s’avère beaucoup plus rude, avec un écart sensible entre cette première approche, d’une matière instrumentale insuffisante pour rendre l’expressivité des pages les plus retenues, sur des tempos plus lents que par la suite – ainsi chez Clérambault les Flûtes de la Suite n°2, même si la vivacité des pièces de caractère est plus séduisante – et les approches ultérieures sur des orgues plus idiomatiques et d’une bien plus grande franchise et justesse de ton. (Signalons que la Suite n°2 de Clérambault regravée à Albi en 1989, la plus souple et libre des trois versions MCA, figure dans L’Orgue françaisde 2014.)

Ces maîtres français gravés par MCA font écho aux éditions de la Schola Cantorum et de la Procure Générale de Musique de l’époque, sous la houlette de Dufourcq, tel Louis Couperin (fascicule paru en 1950, avant que l’on ne connaisse le manuscrit de pièces réellement pour orgue acquis en 1957 par Guy Oldham et qui dès lors portera son nom) à travers l’adaptation de pages pour clavecin, moins dépendantes des meslanges évoqués et en définitive mieux en situation à Saint-Merry. Dans Clérambault (Dufourcq indique Fourniture et Tierce avec les anches dans son édition de 1954), les pleins jeux avec anches du Dialogue sur les grands jeux de la Suite n°1 gratouillent l’oreille, de même les anches dans les pleins jeux à la fin du Plein jeu initial de la Suite n°2. Quant à la Fugue, elle n’est pas jouée sur les anches, comme elle le sera naturellement à Uzès (EDO, 1967)…

De Grigny, MCA offre en première mondiale les Hymnes : guère stimulant, l’orgue de Saint-Merry accuse la fatigue et pas mal d’instabilité sur le plan de la justesse, cependant qu’une conservation sans doute imparfaite des bandes originales (ce qui n’est pas rare pour les enregistrements d’André Charlin) met à mal une présence donnant une sensation d’essoufflement. Dans les Paroisses de Couperin, avec souvent un curieux effet de fading out en fin de pièce, toutes les pages sur plein jeu, grand ou petit, sont en déficit de timbre. Tempos souvent retenu, notamment dans l’Offertoire – à l’exception de l’ébouriffante ultime section sur rythme pointé, à l’instar du Dialogue sur les grands jeux d’une exceptionnelle vivacité précédant le Petit plein jeu de conclusion, non pas sur le plein jeu mais sur des fonds doux allant en s’éteignant. Les pages « en taille » (dont une tierce manquant d’acuité) sont elles aussi mesurées, loin de ce que MCA fera par la suite. Si la conception de la musique de la fin du XVIIe est encore inaboutie, c’est néanmoins avec ces gravures que le public découvrit bien souvent ce répertoire singulier mais qui demande une palette à même de donner corps et esprit à l’éloquence française du siècle de Louis XIV. C’est dès lors peu dire que ces gravures sont passionnantes pour réellement sentir d’où l’on vient et juger du chemin parcouru depuis.

• Dietrich Buxtehude

À la même époque (1955) Marie-Claire Alain enregistre, toujours à Saint-Merry, un extraordinaire Buxtehude (CD 11), d’une virtuosité instrumentale et musicale sidérante (les bandes témoignant ici et là d’instabilité et de distorsion). Richement registré et étonnamment dynamique, pas d’une grande justesse (les pleins jeux, toujours, laids et peu polyphoniques, tour à tour atones et piaillants, mais parfois aussi les anches, grondantes et souvent dominantes – une Bombarde ne sera jamais un Posaune – mais efficaces), l’orgue convient sensiblement mieux, paradoxalement, qu’aux classiques français, l’impact général emportant l’adhésion sous les doigts fulgurants, inspirés et infaillibles de MCA. Laquelle redonne instantanément vie à l’invention, nourrie de surprises et rebondissements, et à la flamme du stylus fantasticus. Le Prélude, fugue et chaconne BuxWV 137 initial plante magistralement le décor, cependant que les chorals, dont Wie schön leuchtet der Morgenstern BuxWV 223, d’une somptueuse et irrésistible vitalité, ou la subjuguante Canzonetta BuxWV 168, font merveille. On imagine le choc des auditeurs découvrant cette musique, même à Saint-Merry. Un telle exubérance et compréhension d’un univers aussi flamboyant que suprêmement poétique ne pouvaient qu’émerveiller. Contrairement aux classiques français, tout est déjà là en ce milieu des années 1950. À cette saisissante prise de contact avec Buxtehude, préfiguration de l’intégrale à venir sur des orgues du Danemark et de Suède (1968-1969, CD 6-10 du coffret EDO) répond ici (CD 11-13) la grande et enthousiasmante anthologie de 1986 sur la merveille de Groningen, les 3 CD de l’édition originale étant restitués. Pour se convaincre de la continuité de l’approche de MCA dans Buxtehude, il suffit d’écouter, sur le même CD 11, les deux versions du grandiose Praeludium en sol mineur BuxWV 149, à Saint-Merry puis à Groningen (d’une même durée à la seconde près : 6′ 54″, à trente ans de distance !), la différence, considérable, provenant de l’instrument, pas foncièrement de l’interprète. Comme pour Bach, MCA varie sans cesse plans sonores et timbres (on la comprend), là aussi sans jamais briser ni l’unité, ni l’équilibre des pièces. Impressionnant.

Les essentiels de la discographie de Marie-Claire Alain

• Bach et la Famille Bach

Les Bach de Saint-Merry et de Friedrichsthal enchaînent sur la première version MCA de L’Art de la Fugue, inédite en CD, enregistrée en 1974 en même temps que son album Tunder (dernier titre d’EDO), sur l’imposant Marcussen alors fraîchement inauguré de la Laurenskerk de Rotterdam, « le Géant Rouge », avec la participation d’Oliver Alain (3ème & 4ème mains). On retrouve ce dernier également dans les fameux 14 Canons de la basse Goldberg BWV 1087 (identifiés par lui-même) et les 10 Canons de L’Offrande musicale BWV 1079, suivis des Six Sonates de CPE Bach et de l’album intitulé The Bach Family (CPE, Wilhelm Friedemann, Johann Christian et Johann Christoph) à l’orgue berlinois de la princesse Anna Amalia de Prusse (CD 8-10). Viennent ensuite les Buxtehude de 1955 et 1986 évoqués plus haut (CD 11-13), un florilège faisant entendre MCA dans des œuvres rares sous ses doigts (CD 14) : Scheidt, Correa de Arauxo, Frescobaldi, Blow, Sweelinck…, soit deux gravures de 1957 et 1959 à Saint-Merry et à l’orgue de la cathédrale d’Auch alors récemment reconstruit par la firme Gonzalez (retentissant scandale en devenir). Le CD 15 reprend l’un des chefs-d’œuvre de la discographie MCA : Orgelmusik aus Norddeutschland – Böhm, Bruhns, Lübeck (1990), à l’orgue Kern de Masevaux auquel elle reviendra deux ans plus tard pour son second Art de la Fugue déjà mentionné.

• Concertos et musique de chambre

Cette section nous replonge dans les années 1950. Le CD 16 s’ouvre sur l’unique version par Marie-Claire Alain du plus grand des Concertos solistes pour clavier et orchestre de JS Bach, le BWV 1052 en ré mineur, suivi de pétillantes Sinfonias de Cantates, l’Orchestre de Chambre de la Sarre étant dirigé par Karl Ristenpart (1956) : difficile d’imaginer à la fois plus de vie et de conquérante rigueur (MCA réenregistrera les Sinfonias avec Paillard en 1977). En complément, un Quintette avec clavier du Padre Soler (1954). Le CD 17 est une pure merveille d’énergie et de musicalité, certes sur instruments modernes et donc très différent de ce que l’on fait aujourd’hui, mais par des musiciens d’une autorité et d’un engagement irrésistibles et incontestables : Concerto en mi bémol majeur de CPE Bach en 1954 avec l’Ensemble instrumental Jean-Marie Leclair, petite formation créée par Paillard l’année précédente puis renommée Orchestre Jean-François Paillard en 1959, lequel accompagne ici, en cette même année 1959, les Concertos pour quatre clavecins BWV 1065 (réenregistré quarante ans plus tard sur quatre orgues positifs avec Olivier Vernet, Bruno Morin et Frédéric Rivoal, tous disciples de MCA, l’interprète rejoignant la pédagogue, et le Collegium Baroque de Nicolas Mazzoleni, Ligia, 2000) et trois clavecins BWV 1063 et 1064 de Bach père : l’occasion d’entendre MCA au clavecin !, entourée de Robert Veyron-Lacroix, Anne-Marie Beckensteiner et Olivier Alain. Les chaleureux clavecins Pleyel sont tout simplement merveilleux de clarté et de timbre, la prise de son permettant de suivre les élancées solistes de chacun. S’ensuivent les quatre Sonates d’église « concertantes » de Mozart avec Paillard (1963), MCA jouant un positif Haerpfer-Erman très engageant. Le CD 18 fait entendre l’Andante et les deux Fantaisies pour orgue de Mozart (Haguenau, 1963), des Voluntaries de Stanley entourés de Concertos de Arne et de Vivaldi (1965). On l’a dit, les intégrales des Concertosde Haendel avec Paillard sont absentes de ce coffret (trois Concertos avec Paul Kuentz et une intégrale avec Ristenpart les avaient précédées, en 1956), mais il Caro Sassone est quand même ici magnifiquement évoqué : le choix s’est porté sur la dernière approche signée MCA (CD 19, 1998), à l’orgue historique des Chartreux, à Toulouse, et en dialogue avec le Freiburger Barockorchester dirigé par Gottfried von der Goltz, sur instruments anciens.

• Compositeurs français des XVIIe et XVIIIe siècles

Cette section s’ouvre sur Louis et François Couperin, Clérambault et Grigny, soit les gravures de Saint-Merry (CD 20-21) évoquées ci-dessus au titre des inédits en CD, complétées d’un délicieux Concert pour trois flûtes (dont Jean-Pierre Rampal) et continuo de Michel Corrette (1955), et poursuit avec quelques Noëls à l’orgue d’Auch (1959). La suite, en plusieurs étapes, se passe aussitôt après l’aventure EDO : Louis Marchand à Caudebec (CD 22, 1975) ; Noëls (CD 23-24) de Claude Balbastre – pour la première fois intégralement en CD – et Louis-Claude Daquin à Uzès (1977). Introduites par trois pages des Couvents de Couperin splendidement interprétées à l’orgue même de la dynastie : Saint-Gervais à Paris (du coffret Erato Les Orgues de Paris – de Couperin à Messiaen, 1992), prennent ici place les versions ultimes (CD 24-27) et les plus achevées, avec alternance de plain-chant, des Messes de Couperin et du Livre d’orgue de Grigny, sur le Clicquot de Poitiers : l’apogée de l’éloquence du Grand Siècle et de l’art de Marie-Claire Alain.

• Musique romantique et symphonique

Sur le CD 28 se trouve repris pour la première fois en CD un récital somptueux : Le Romantisme à l’orgue, enregistré à Friedrichsthal en 1958, couronné l’année suivante d’un Grand Prix National du Disque : Liszt, Schumann, Boëly (Fantaisie et fugue en si bémol, que l’on réentend sur le Cavaillé-Coll d’Orléans, 1980), un extrait de la Sonate n°6 de Mendelssohn (seule occasion d’entendre ici ce compositeur) et Brahms (rarissime dans la discographie MCA), puis des pages du récital Les Grandes Toccatas (1993) à Saint-Sulpice (les autres sont réparties sur les disques suivants, dont Albert Alain, également à Saint-Antoine-des-Quinze-Vingts) ; un florilège Widor (CD 29 [87′ 38″ !] -30, 1977) à l’orgue de Saint-Germain-en-Laye dont Marie-Claire Alain fut titulaire à la suite de son père ; les quatre grandes pièces de Liszt à Orléans (CD 30, 1986) ; La Nativité du Seigneur, Le Banquet céleste et Apparition de l’Église éternelle de Messiaen à Lucerne (CD 31, 1988) et Prélude et fugue sur le nom d’Alain de Duruflé à Bamberg (1997) ; les Symphonies n°1 à 4 de Vierne à Caen (1989), l’un des Cavaillé-Coll préférés de MCA, Carillon de Westminster et Toccata à Saint-Sulpice (CD 32-33) ; sa seconde version des Douze Pièces de Franck, à Caen (CD 34-35, 1995), MCA insistant sur le fait que son approche n’avait pas changé depuis sa première intégrale, à Lyon en 1976, mais que l’acoustique de Saint-François-de-Sales n’avait pas le caractère optimal finalement trouvé à Saint-Étienne de Caen.

• Musique vocale française

Le CD 36 offre une absolue rareté : cinq improvisations de Marie-Claire Alain, les seules « officiellement » enregistrées, en 1956 à Saint-Merry (du LP Nuit de Noël, avec Les petits Chanteurs de Saint-Laurent et le baryton Camille Maurane, sous la direction de l’abbé Paul Zurfluh). À ce sujet, mentionnons l’article d’Aurélie Decourt-Alain, fille de la musicienne et historienne de la famille Alain, paru dans le numéro de juin 2026 de la revue suisse La Tribune de l’Orgue : Marie-Claire Alain et la Suisse : soixante ans d’amitié et de fidélité (1950-2010). Dans cet article est évoqué en détail le Concours de Genève de 1950 et la forte impression faite par la jeune MCA non seulement comme interprète (Toccata, adagio et fugue BWV 564 de Bach et Suite de Jehan Alain) mais aussi comme improvisatrice – ce que l’on sait moins du simple fait qu’il n’existe que de rares témoignages de cet art auquel elle renonça assez rapidement en concert, à quelques exceptions près, son exigence de perfection ne lui permettant pas, tout simplement, de travailler et le répertoire, et l’improvisation. Ces témoignages à Saint-Merry alternent ici avec des pages chantées par le même et inoubliable Camille Maurane – la plus belle diction du chant français –, accompagné par MCA à l’orgue de chœur de Saint-Eustache, pages reprises de l’album Chants religieux célèbres (1957) : Bach-Gounod, Franck, Schubert, Büsser. S’ensuit l’album Musique sacrée française pour soli, voix de femmes et orgue (1982) : Fauré, Caplet, Poulenc et Jehan Alain, par l’Ensemble Vocal Audite Nova de Paris et Jean Sourisse, Marie-Claire Alain jouant l’orgue de chœur de Saint-Germain-en-Laye. Après le format vocal intimiste, trois messes d’apparat (CD 37, 1989) : Vierne, Albert Alain, Langlais, par l’Ensemble Vocal de Lausanne et Michel Corboz, MCA faisant entendre l’ancien orgue Kuhn de la cathédrale de Lausanne (aujourd’hui à la Philharmonie de la Baltique à Gdansk).

• Musique concertante française du XXe siècle

Le CD 38 réunit trois concertos d’esthétique contrastée. Des trois versions signées MCA de celui de Francis Poulenc, c’est la première (1970) qui a été retenue, la plus dramatiquement incisive, avec l’Orchestre National de l’O.R.T.F. dirigé par Jean Martinon. Lui répondent le Concerto pour orgue de Charles Chaynes, dédié à Marie-Claire Alain, enregistré avec le Philharmonique de l’O.R.T.F. et Serge Baudo (1968), ainsi que la Symphonie n°6 pour orchestre et orgue (« Mais déjà le soleil touchait à l’horizon », Dante) de Jacques Charpentier : Marie-Claire Alain joue le Marcussen (1946) de la Radiohusets Koncertsal de Copenhague (Salle de Concert de Radio Danemark, actuelle Académie Royale de Musique), Tamás Vet dirige le Danmarks Radiosymfoniorkester (1980).

• Trompette et orgue, flûte et orgue

Marie-Claire Alain, qui signe des arrangements de première grandeur, et Maurice André ont créé le genre du « trompette et orgue » si prisé dans les années 60 et 70. Ce témoignage (CD 39) de leur compagnonnage emprunte à trois récitals (1966-1970) et fait revivre le faste sonore et la chatoyante entente de ces deux monstres sacrés, MCA jouant d’un côté le superbe « petit » Kleuker de l’église évangélique allemande à Paris, de l’autre le grand instrument de tribune de la basilique de Saint-Quentin. Un autre nom de l’équipe Erato des grands débuts, synonyme d’amitié et de complicité musicales, ne pouvait par ailleurs manquer : Jean-Pierre Rampal, avec lequel MCA, sur le même Kleuker parisien, offre un programme d’une exquise élégance et exigence, des anciens jusqu’à la Sonata da chiesa de Frank Martin et aux Trois Mouvements de Jehan Alain (CD 41).

• Jehan Alain

Faire connaître la musique de son frère Jehan fut pour Marie-Claire Alain une mission essentielle. L’intégrale de Belfort (1972) appartenant au coffret EDO, l’évocation de son œuvre se partage ici (CD 40-41) entre le récital monographique de Château-Salins (1962, en intégralité dans L’Orgue français, 2014) et la seconde intégrale gravée par MCA pour Erato (1999-2000) ; il en existe une troisième, captée lors de quatre concerts à Saint-Étienne-du-Mont à Paris en 2004, 2005 et 2006 (2 CD Intrada, 2007). Cette seconde intégrale Erato fait entendre trois orgues intimement liés au compositeur : ceux de Saint-Ferjeux de Besançon (9) et de l’abbaye de Valloires (Argoules, Somme), et bien sûr l’orgue que leur père, Albert Alain (1880-1971), à partir de 1910 et tout au long de sa vie, construisit pour la maison familiale de Saint-Germain-en-Laye, au 46, rue de Pologne. Restauré et installé à Romainmôtier (Suisse), cet instrument de 43 jeux sur quatre claviers et pédalier y fut inauguré en 1991 par Marie-Claire Alain (10). Notons que MCA a gravé maintes pièces de son père pour d’autres labels, à Romainmôtier (Gallo, 1991 ; K617, 2001) et à Saint-Germain-en-Laye (Calliope, 2007).

• Troisième intégrale de l’Œuvre pour orgue de J.S. Bach (1985-1993)

Dans une interview pour Diapason publiée en octobre 1994 à l’occasion de sa troisième intégrale Bach, à la question « Sans doute une nouvelle gravure rend-elle obsolète, si l’on peut dire, et remplace-t-elle à tout point de vue la précédente ? », Marie-Claire Alain avait répondu : « Certainement. En vérité je ne m’écoute jamais, mais je pense qu’il me serait difficile de réécouter les précédentes. » Si l’interprète en constant devenir ne peut qu’aller de l’avant, sans désir ou même possibilité de regarder en arrière, il n’en va fort heureusement pas de même du mélomane, qui pour enrichir sa connaissance des œuvres, et en l’occurrence plus encore de l’interprète, peut à sa guise puiser dans chacune des versions existantes. Et donc découvrir ici même les Bach des années 1950 pour mieux revenir vers la troisième intégrale (CD 42-53), couronnement « logique » de ce coffret du Centenaire, tant la place de Bach est centrale dans la vie de Marie-Claire Alain et conformément à ce qu’elle-même pressentait : les versions ultimes (de même pour Couperin et Grigny) s’imposent naturellement en tant que reflet du stade le plus achevé de l’évolution de la musicienne. Ce Bach ultime est par ailleurs le premier sur instruments anciens, conservés ou restitués – à tous égards un autre monde sensible.

Bien des mélomanes gardent en mémoire le choc ressenti, début 1986, à l’écoute du premier volume de ce Bach III, car il y eut indéniablement un avant et un après. Paru en microsillon, très vite repris en CD et notamment consacré aux grands diptyques en mi mineur BWV 548 et si mineur BWV 544 ainsi qu’aux trois Allein Gott de Leipzig, il faisait découvrir l’étourdissant Schnitger-Ahrend de Groningen, en Frise orientale, où MCA enregistra dans le même temps (avril 1985) la Klavierübung III. Et d’insister au passage, remarque révélatrice quant à la notion d’orgue historique pensée depuis et pour le temps présent, sur le fait qu’il s’agissait peut-être avant tout d’un fabuleux Ahrend restituant l’esthétique baroque nord-allemande à son apogée. Par les moyens les plus « simples », les plus essentiels – à commencer par le plus beau toucher du monde, une articulation et un sens de la couleur (absolue plénitude de registrations souvent épurées) servant de manière aussi immédiate qu’intensément personnelle le texte pur –, Marie-Claire Alain donnait plus que jamais à entendre l’essence même de son œuvre de musicienne au service de la musique d’un créateur sans pareil. Parus au fil des ans, les volumes 1 à 8 furent repris en 1994 dans le contexte de l’intégrale au côté des volumes 9 à 14, qui donc jamais ne furent disponibles séparément. Cette nouvelle édition les « condense », dans le respect de l’ordre initial, en 12 volumes. D’une vie pour la musique via l’instrument orgue, ce coffret offre en profondeur une idée et une perspective aussi confondantes de richesse et de diversité que d’humanité.

(1) Albums MCA accessibles en numérique sur le site de Warner Classics
https://www.warnerclassics.com/fr/artist/marie-claire-alain/releases?appears_on

(2) CD French Organ Music from the 19th and 20th Centuries, 2015 (2022 en streaming et téléchargement)
https://www.warnerclassics.com/fr/release/french-organ-music-19th-20th-centuries-toccatas

(3) Première intégrale Bach dite « scandinave » (1959-1967), aux orgues de Varde (Sct. Jacobikirke), Middelfart (Sankt Nikolaj Kirke), Aarhus (Sct. Pauls Kirkes), Sønderborg (Christianskirken), Copenhague (Holmenskirke), Aabenraa (Sct. Nicolai Kirke) – Sønderborg (Sankt Marie Kirke), Danemark ; Hälsingborg (Mariakirke), Suède ; Schleswig (Dom St. Petri), Allemagne
https://www.warnerclassics.com/fr/release/bach-complete-organ-works-1

(4) Mendelssohn – The Great Edition (40 CD), 2024
https://www.warnerclassics.com/fr/release/mendelssohn-great-edition

(5) Jean-François Paillard – The Complete Erato Orchestral & Concerto Recordings, 133 CD, 2019
https://www.warnerclassics.com/fr/release/paillard-complete

Intégrale des Concertos de Haendel (1976) en streaming et téléchargement
https://www.warnerclassics.com/fr/release/handel-organ-concertos-0

(6) L’Encyclopédie de l’Orgue (EDO)
https://orgues-nouvelles.org/lencyclopedie-de-lorgue-derato/

(7) J.S. Bach, Sonates pour clavier et violon BWV 1014-1019 par Michèle Auclair et Marie-Claire Alain (1956-1957)
https://www.warnerclassics.com/fr/release/michele-auclair-marie-claire-alain-bach-sonatas-violin-and-organ

(8) Deuxième intégrale Bach (1978-1980), aux orgues de Saint-Donat (collégiale Saint-Pierre-et-Saint-Paul, Drôme), Kolding (Sankt Nicolai Kirke, Danemark), Mariastein (Notre-Dame-de-la-Pierre, Suisse), Augustenborg [Sønderborg] (Slotskirke [chapelle du château], Danemark) – difficilement trouvable au format physique mais disponible en streaming et téléchargement)
https://www.warnerclassics.com/fr/release/complete-works-organ-0

(9) L’Orgue francophone, revue de la FFAO (Fédération francophone des amis de l’orgue), a publié un hors-série richement illustré (n°5, mars 2025) intitulé Jehan Alain et Saint-Ferjeux, disponible sur le site d’Orgues Nouvelles
https://orgues-nouvelles.org/produit/jehan-alain-et-saint-ferjeux/
https://www.ffao.com/OF.php

(10) L’orgue d’Albert Alain
https://jehanalain.ch/orgue/?lang=fr

Marie-Claire Alain – De Bach à Bach – The Organist Of The Century, 53 CD Erato Warner Classics
https://www.warnerclassics.com/fr/release/bach-bach-organist-century-53-cd

Photos et documents MCA : © Archives de la Famille Alain – AFA

Duo Vernet-Meckler

BWV "au carré"

Thibaut Duret

Muffat, Guilain, Buxtehude, Bach