
Orgue Dominique Chalmin,
Grange de Bel-Air,
La Ravoire (Savoie)
LIVRET FRANÇAIS
Durée : 1h 01′ 43″
CD Claviorganum, 2024

Georg Muffat (1653-1704)
Toccata prima
Jean Adam Guilain (v.1680-après 1739)
Suite du 2ème ton
Dietrich Buxtehude (1637-1707)
Choral « Wie schön leuchtet der Morgenstern » BuxWV 223
Johann Sebastian Bach (1685-1750)
Partita « Sei gegrüsset, Jesu gütig » BWV 768, Passacaglia e thema fugatum BWV 582
L’orgue Dominique Chalmin de Bel-Air
Voici un disque qui en fera rêver plus d’un ! La seule idée de disposer à domicile d’un orgue de 21 jeux réels sur quatre claviers et pédale donne le vertige. À l’heure des systèmes Hauptwerk et consorts offrant en numérique la possibilité de changer d’instruments en fonction des répertoires, avec des résultats sonores vraiment remarquables, un authentique instrument à tuyaux parfaitement typé et à même de répondre aux répertoires classiques tant français qu’allemand – superbe Posaune 16’ en bois (dernière octave en étain) de longueur réelle ! – reste et restera à jamais tout autre chose. Ne serait-ce que pour son tirage de notes mécanique et le toucher pleinement musical qui en découle.


Né dans une famille où l’on pratiquait l’orgue, Dominique Chalmin (1) n’a choisi de devenir ni facteur d’orgue, ni organiste, ayant en fait exercé comme dentiste pendant trente-cinq ans, ce qui exige aussi des doigts de fée. N’en ayant pas moins accompli de sérieuses études d’orgue, de clavecin et de basse continue, il est organiste de la Sainte Chapelle de Chambéry depuis 1985 et suppléant à la cathédrale depuis 2004 (2). Passionné d’orgue depuis ses douze ans et ayant entrepris la construction d’un premier instrument deux ans plus tard, ce n’est toutefois qu’en 2005 qu’il crée son atelier à La Ravoire, près de Chambéry, « prolongement naturel d’une longue période d’activité dans le domaine de la facture d’orgues ». Il a notamment collaboré sur des chantiers de restauration au côté de Pascal Quoirin, auquel il dit devoir une grande partie de ce qu’il sait en la matière.
Le projet d’un nouvel orgue prit corps en 1981 (3), le facteur « amateur » au sens vrai et fort ayant dans le même temps approfondi L’Art du facteur d’orgues : « Le tracé des sommiers, de la mécanique, des claviers, et la taille des tuyaux sont pour la plupart puisés dans le traité de Dom Bédos ». Étant fasciné par les Clicquot, Isnard et autres Silbermann, une esthétique classique française compatible avec le répertoire allemand de même époque s’est naturellement imposée. Assortie d’exigences pour les buffets et leurs ornements, magnifiquement ouvragés. Dans l’univers élitiste du compagnonnage, on parlerait de « chef-d’œuvre ». La construction de la merveille durera près de vingt ans…
« En 1992, une première inauguration de l’orgue doté de 16 jeux sur trois claviers et pédale indépendante, par mes amis Viviane Loriaut, Pierre Perdigon et Michel Chapuis, marque une pause (de courte durée) dans la construction. Cette fête inaugurait en réalité l’aboutissement d’une phase essentielle, celle de l’harmonisation de l’ensemble existant, avec l’aide et les précieux conseils de Pascal Quoirin. Peu de temps après, je me remets à l’ouvrage pour la mécanique, la tuyauterie et l’harmonie du positif de dos, la soufflerie cunéiforme, et enfin je refais un nouveau bloc de quatre claviers. L’instrument a maintenant trouvé sa composition finale, qui comporte 21 jeux. Il a déjà acquis une certaine patine […] ».

La construction de cet orgue n’ayant rien d’un « plaisir égoïste », il est utilisé depuis 1994 dans le cadre de l’association Les Rencontres Artistiques de Bel-Air, née cette même année dans la maison de Nicole et Dominique Chalmin, à la suite d’un concert de Gustav Leonhardt en 1991 puis d’un concert, l’année suivante, destiné à financer l’achat d’un archet pour un jeune violoniste chambérien prometteur : Renaud Capuçon (16 ans), qui dès 1996 créa Les Rencontres de Musique de Chambre de Bel-Air. Le flambeau sera repris en 2012 par le Bel-Air Claviers Festival, la direction artistique étant d’abord assurée par les pianistes Frank Braley puis Bertrand Chamayou, et depuis 2018 par le claveciniste Jean Rondeau (4).

Thibaut Duret de Muffat à Bach
En 2018, un relevage s’avérant nécessaire, le facteur procède à divers changements et perfectionnements, avec nettoyage de l’ensemble de la tuyauterie, reprise partielle de l’harmonie et adoption d’un nouveau tempérament, de type Marbourg à trois tierces pures. L’orgue est réinauguré en décembre 2019 par Thibaut Duret. Titulaire de l’orgue Augustin Zeiger (1847/1866 – grande restauration Quoirin en 2004) de la cathédrale de Chambéry, professeur au CRR d’Annecy et cocréateur en 2017 du label Claviorganum (5), il propose ici même un portrait haut en couleur de l’instrument à tous égards unique de Bel-Air. L’acoustique « boisée » de la grange-salle de concert évoque celle de maintes églises nord-allemandes, peu réverbérée mais nullement sèche. Elle met en valeur le moindre détail, à la fois de l’harmonie, des timbres et du jeu, le défi de chaque instant étant d’offrir, par un toucher et un phrasé aussi articulés que coulés dans un même souffle, une vive continuité musicale.

Thibaut Duret y réussit pleinement dans un programme judicieusement choisi. À Buxtehude et Bach répondent Muffat et Guilain, maîtres « germaniques sous influence française », permettant de goûter la palette dans sa diversité et sa cohérence : depuis les fonds au parler franc mais d’une intonation douce et équilibrée, tels les Montre et Prestant du grand clavier sur lesquels débute la Toccata prima de Muffat, mordants et lyriques à souhait, jusqu’au Jeu de tierce, au Cornet du Récit, à l’unique mais très présent Plein-jeu, ou encore aux trois jeux d’anches des claviers manuels, dont une savoureuse Voix humaine, ici dans la Variation IX de la Partita de Bach. Tant cette œuvre, au rythme interne souplement agencé, que la Suite de Guilain autorisent un riche inventaire des possibilités, cependant que la Passacaille de Bach adopte le principe inverse : les principaux avec quinte, d’une ampleur digne de l’œuvre, finalement augmentés du Plein-Jeu et de la Doublette-Tierce du Positif, cependant que Flûte 8’ et Posaune avec tirasse confèrent à la basse une présence marquée et chantante. Tout un monde poétique et très humain s’offre à nos oreilles admiratives devant l’œuvre conjointe de l’artisan-musicien et de l’interprète qui rend ici sensible la raison d’être d’un si magnifique projet.

(1) Dans l’univers du facteur d’orgues Dominique Chalmin – Production Y a de l’orgue dans l’air, 2020 – Michel Alabau
https://orgues-nouvelles.org/reportages-video/
https://www.youtube.com/watch?v=gwyvAh5HfWU
(2) Orgues et clavecins Chalmin
http://www.orgues-chalmin.com
(3) Orgue Dominique Chalmin de la Grange de Bel-Air, La Ravoire (Savoie)
http://www.orgues-chalmin.com/orgue-bel-air.html
(4) Les Rencontres Artistiques de Bel-Air
https://www.rencontresbelair.com/preacutesentation.html
(5) Thibaut Duret – Les Amis de l’Orgue de la cathédrale de Chambéry – Éditions Claviorganum
https://www.thibautduret.fr
http://amisdelorgue.fr
http://amisdelorgue.fr/les-organistes/